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08/05/2012

SCHWARTZ, YANN ET LES HERITIERS

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Après Le Groom vert de gris, leur excellent Spirou situé en pleine occupation allemande, le tandem Yann et Schwartz nous propose Gringos Locos, une fiction ancrée dans l’immédiat après-guerre mettant en scène un épisode bien connu des amateurs de la bande dessinée franco-belge.

Nous sommes en 1948, en pleine guerre froide. Face à la montée du communisme en Europe, Jijé décide de quitter le vieux continent pour se rendre aux Etats Unis dans l’espoir un peu naïf de se faire embaucher par Disney. Il est accompagné par son épouse, ses enfants et deux jeunes dessinateurs, Franquin et Morris.

Yann et Schwartz nous proposent une version très personnelle de cette aventure authentique, véritable épopée conduisant les héros de Belgique au Mexique avec une incroyable traversée des Etats-Unis de la Côte Est à la Côte Ouest.

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Il ne s'agit pas ici d'une vision hagiographique 100% fidèle à la réalité mais d'une forme de revisitation s'autorisant un degré de liberté par rapport à des auteurs que Yann connaît fort bien pour avoir notamment collaboré avec Franquin et Morris.

Gringos Locos ravira tout autant l'amateur de bande dessinée belge que le lecteur n'ayant qu'une vague connaissance des créateurs de Gaston, Jerry Spring ou Lucky Luke car même si certains clins d'oeil ou références lui échappent, il prendra plaisir à découvrir les exploits de Joseph, André et Maurice.

C’est là toute la force de l’approche de Yann et Schwartz. Rendre cette histoire accessible à chaque lecteur. On se laisse entraîner par le rythme trépidant d’une aventure riche en péripéties et par l’humour de Yann servi par l’impeccable ligne claire du talentueux Olivier Schwartz.

Son trait toujours aussi inspiré sert à merveille cette épopée et colle parfaitement à l’ambiance générale du récit.

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On peut supposer la délivrance que doit constituer pour Yann et Schwartz la parution de leur bande dessinée.

En effet, il s’en est vraiment fallu d’un rien que Gringos Locos finisse au pilon, les ayants-droits de Jijé et Franquin ayant bloqué sa parution depuis janvier en arguant d’un manque de respect par rapport à la personne des trois auteurs, héros de l’aventure, qu’ils jugeaient tournés en ridicule.

Un compromis ayant été fort heureusement trouvé par l’éditeur, la bande dessinée sort avec un avertissement et un supplément de dix pages intitulé Droit de réponse et quelques questions donnant la parole aux héritiers, notamment à Benoît Gillain, fils de Jijé. Ce fascicule présente des anecdotes et des photographies inédites de cet étonnant périple américain.

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Si l’issue éditoriale est heureuse, on ne peut néanmoins que regretter de voir Yann et Schwartz dans l'obligation d’accepter de telles conditions.

On peut supposer que Jijé, Franquin et Morris, s’ils étaient encore parmi nous, riraient de bon cœur de se voir si drôles en ce miroir ! Dommage que les héritiers de Jijé et Franquin, par leur réaction disproportionnée, n’aient pas mesuré à quel point cette œuvre de pur divertissement constituait certainement le plus bel hommage rendu à leurs talentueux géniteurs depuis La vie exemplaire de Jijé, un court récit proposé par Yves Chaland, dans Métal Hurlant, au début des années 80 !

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Extrait de La vie exemplaire de Jijé

par Chaland

La preuve : une fois la lecture de Gringos Locos terminée, on éprouve une furieuse envie de reprendre un Blondin et Cirage, un Modeste et Pompon ou bien un Lucky Luke.

Espérons maintenant que le tome 2 de cette aventure, qui verra l’entrée en scène d'un certain René Goscinny, ne subisse pas un sort funeste. Ce serait vraiment fort regrettable !

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A signaler :

- La galerie Daniel Maghen proposait dernièrement une exposition-vente de dessins et crayonnés d’Olivier Schwartz pour cet album (ainsi que de superbes illustrations originales autour de Spirou). On peut encore les découvrir sur le site de la galerie.

- Yann et Schwartz participeront à une conférence-débat, ce jeudi 10 mai, à la librairie bruxelloise Brüsel qui propose également une exposition de planches originales ainsi qu'un tirage spécial de l'album (avec ex-libris et portfolio).

Illustrations copyright Schwartz, Yann et Dupuis pour Gringos Locos & Chaland pour La vie exemplaire de Jijé

16:27 Publié dans Schwartz, Yann | Lien permanent | Commentaires (0)

11/06/2011

AUTOUR DE MEZEK : ENTRETIEN AVEC ANDRE JUILLARD

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Si cela n’est déjà fait, nous ne saurions que trop vous conseiller la lecture de Mezek, la dernière bande dessinée de Yann et André Juillard dans la collection Signé des éditions du Lombard.

En effet, cet album est véritablement passionnant par les thèmes qu’il aborde mais aussi extrêmement convaincant par son extrême lisibilité, son découpage et la clarté de son dessin. Il renoue avec la grande tradition des bandes dessinées à la fois divertissantes et instructives qui évoquent l’Histoire avec un grand H tout en apportant du plaisir au lecteur.

D’un point de vue historique, Mezek nous plonge dans le contexte explosif de la naissance d’Israël en 1948, à la découverte de mercenaires étrangers payés par le jeune Etat pour combattre ses ennemis extérieurs - ses voisins arabes - mais aussi intérieurs - ses propres factions dissidentes - qui menacent sa subsistance.

L'album nous dévoile le quotidien de ces pilotes aguerris, les difficultés qu’ils rencontrent avec leurs avions (les Mezek, des Messerschmitt allemands transformés et particulièrement dangereux), leurs relations tendues avec leurs collègues (jeunes pilotes israéliens totalement inexpérimentés et pleins d'animosité) mais aussi leurs moments de joie et d'amour.

Cette bande dessinée est marquée par une extrême tension. Les acteurs de l’action, hommes et femmes, sont des êtres à vif, vivant dans l'instant, avec des motivations variées qu'il s'agisse d'argent, de convictions politiques, d'idéaux, de gout de l’aventure ou bien des raisons plus obscures.

Mais Mezek - et c’est là sa force - n’est pas seulement un récit de guerre, une évocation des débuts de l’aviation israélienne et des hommes et des femmes engagées dans ce conflit méconnu. C’est aussi, surtout et avant tout l’évocation réaliste et sombre d’une histoire humaine, celle de Bjorn, l’un de ces mercenaires internationaux dont Juillard et Yann vont nous dévoiler progressivement et avec grand talent les ressorts psychologiques à la fois tourmentés et ambigus.

A l’occasion de cette parution de haut vol, André Juillard nous a fait le plaisir de répondre à quelques questions sur cette bande dessinée mais aussi sur l’évolution de son trait, la suite de sa carrière, son amour du dessin... A découvrir ci-dessous.

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Mezek, naissance d’une bande dessinée, carnet des croquis d'André Juillard pour cet album

KLI : Comment est né ce projet avec Yann ?

André Juillard : Yann avait cette histoire en tête depuis plus d'une quinzaine d'années mais personne n'en voulait. J'ai découvert dans une revue de bande dessinée une interview dans laquelle il évoquait les scénarios qu'il avait dans ses tiroirs et qui ne trouvaient pas preneur. Et celui-là, tout particulierement, m'a tapé dans l'oeil. Je trouvais dans le tout petit pitch qu'il avait fait qu'il y avait vraiment plein de possibilités : d'abord, cette guerre en Israël en 1948, un sujet déjà assez mal connu, que personnellement je ne connaissais pas du tout, et puis surtout le destin de Bjorn, de ce personnage que je trouvais vraiment pathétique. Il se trouve que j'ai rencontré Yann quelques jours après avoir lu cette interview. Je lui ai dit que j'étais son homme s'il n'avait toujours pas de dessinateur pour ce récit. Il était assez content car c'est une histoire qui lui tenait vraiment à coeur.

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KLI : C'est la première fois que vous prenez rang auprès d'un scénariste pour une histoire ?

AJ : Oui. C'est la première fois que je propose à un scénariste de travailler avec moi. Yann a été patient car je lui avais dit qu'il faudrait attendre deux à trois ans avant que je puisse me consacrer à Mezek, le temps que je termine les albums sur lesquels j'étais déjà engagé. Lui-même aussi avait pas mal de travaux en cours.

KLI : Dès le départ, Mezek était conçu comme un album unique ?

AJ : Au tout début, on avait vaguement envisagé un double album mais, toujours à cause de mes obligations, j'avais dit à Yann préférer un album unique. Je trouve que c'est finalement pas plus mal car cela lui a permis de vraiment reserrer son sujet, de faire quelque chose de très dense.  Il est certain que des tas de pistes auraient pu être imaginées mais je trouve vraiment important de rester sur le personnage de Bjorn, de ne pas se disperser. Cela donne de la force au récit.

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KLI : Mezek n'est pas sans lien avec votre précédente bande dessinée, Léna et les 3 femmes. Il aurait d'ailleurs pu s'intituler Bjorn et les 3 femmes. Dans ces deux albums, il y a des ressorts qui touchent au terrorisme, à l'endoctrinement, à l'idéologie, la religion...

AJ : Ici, il ne s'agit plus de terrorisme. C'est un jeune pays qui tente de se défendre. Effectivement parmi les israéliens, il y avait quelques officines un peu terroristes comme l'Irgoun de Beguin ou bien le groupe Stern que je connais moins car il n'intervient pas dans cette histoire. Avec Mezek, le propos est ailleurs. Il y a vraiment une loupe, dans ce contexte historique très précis, sur un personnage. C'est ça qui m'a intéressé. Son destin, ses tourments. J'aime ce genre de personnage qui n'est pas bâti d'une seule pièce, qui n'est pas un véritable héros même s'il sait se montrer courageux à l'occasion. Par exemple, il n'est pas très courageux avec les femmes. Et puis il a ce lourd secret qui le hante.

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KLI : En dehors de la documentation nécessaire au dessin d’un tel album, est-ce que vous avez besoin de vous imprégner de l’ambiance de l'époque au travers de livres d’histoires, de documentaires... ?

AJ : Pour avoir un peu l'atmosphère du récit, j'ai regardé Exodus que je connaissais déjà. Même si cela se passe un peu avant, à l'époque où les anglais sont encore en Palestine, c'est très intéressant. J'ai également vu un autre film que m'a passé Yann et qui n'est pas trop connu, L'ombre d'un Géant avec Kirk Douglas et Frank Sinatra. L’action du film se situe au tout début de cette guerre. On y voit bien qu’Israël était totalement démuni. Il y a par exemple une scène où Frank Sinatra bombarde une colonne blindée du haut d’un petit avion de tourisme en balançant des cocktails molotov !

KLI : Yann vous a bien documenté sur le sujet ?

AJ : Depuis qu'il porte cette histoire, Yann a amassé énormément de documentation. Il a lu énormément de livres, des mémoires de certains de ces mercenaires, de militaires israéliens... Il a donc enrichi sa trame de départ par énormément d’informations. On peut dire qu’il était vraiment blindé de toute part quand je lui ai fait part de mon souhait de dessiner cette aventure. Il m’a donc passé l'ensemble de ces éléments. Pour ce qui me manquait, par exemple des précisions sur les avions, j’ai cherché des compléments mais ce n’est vraiment pas compliqué aujourd’hui avec internet.

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KLI : La nouveauté pour vous dans cet album, d’un point de vue graphique, c’est la représentation des combats aériens. Comment avez-vous relevé ce défi ? En faisant fi de réalisme pour dégager de belles compositions ?

AJ : C’est un peu ce que je voulais. Si j’aime beaucoup le monde de l’aviation, je n’y connais pas grand-chose. Je ne sais pas du tout comment se déroulait un combat aérien. J’ai juste une vague idée au travers de ce que j'ai pu en voir dans des films. Mais j’ai essayé que cela reste relativement logique.

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KLI : Vos scènes de combats aériens sont visuellement des moments très forts. Comme des ballets aériens. Une forme d’esthétique du combat aérien ?

AJ : Oui. Cela tient à la mise en scène d’avions. Si j’ai utilisé des maquettes pour trouver les bons angles de représentation, mon souci n’était pas d’être dans le strict réalisme pour ces scènes aériennes. Si on me cherche des noises sur le dessin des avions, je pourrais dire que j’ai utilisé telle ou telle documentation mais pour le reste, je veux bien croire que je n’ai pas mis tous les rivets là où il fallait. Je n’ai pas non plus jugé utile de représenter fidèlement la façon de combattre. Les avions sont peut-être trop proches les uns des autres. Mais cela me semblait nécessaire de réduire ainsi les distances pour exprimer la réalité du combat. J’ai aussi voulu montrer le paysage. Qu’on sente la présence de la terre me semblait essentiel pour donner de la profondeur. C’est pourquoi les combats ne se déroulent pas à 4000 mètres d’altitude. Je n’avais pas non plus le temps d’expliquer comment cela se passait avec les formations de combat, les poursuites... De toute façon, je n’avais pas le temps. Un combat aérien, cela dure une page dans cette histoire. Et puis Mezek n’est pas un ouvrage documentaire sur l’aviation.

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KLI : Avec le Mezek, vous représentez un avion difficile à piloter.

AJ : En fait, le Mezek n’était pas si difficile à piloter une fois en l’air. Il a d’ailleurs fait quelques dégâts dans les formations ennemies qui étaient pourtant équipées de Spitfire, un avion nettement supérieur. Les Mezek étaient surtout redoutablement dangereux à l’atterrissage. Yann m’a dit qu’il y avait eu finalement plus de victimes d’accidents avec cet avion que dans les combats aériens. On le voit bien avec le commandant de la base, un héros de cette guerre qui a vraiment existé et qui meurt bêtement en faisant un cheval de bois.

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KLI : Si je vous dis que votre trait est très classique presque académique pour cet album, êtes-vous d’accord ? Il me semble à mi-chemin du dessin de Plume au vents et de celui de Blake et Mortimer. Il y a moins la raideur qu'on retrouve dans Blake et Mortimer et un peu plus de la sensualité de Plume au vents ou des 7 vies de l'épervier.

AJ : Tout à fait. De toute façon, je ne peux pas renier ma formation académique, très classique. Mes premiers dessins étaient copiés de statues grecques. Donc c’est vraiment le pur académisme, un réalisme classique que j'aime beaucoup. Néanmoins, si c’était à refaire aujourd’hui, je choisirais certainement un style plus enlevé.

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KLI : Vous évoquez l’encrage dans le carnet de croquis de Mezek comme une vraie contrainte. Pourquoi ne pas vous affranchir de cette étape et explorer d’autres voies comme d’autres dessinateurs ont pu le faire ?

AJ : Je suis bien d’accord avec vous. Il faudrait que je trouve – et ce que je cherche actuellement – une moyenne entre le croquis et le trait définitif. Mais je ne pense pas qu’on puisse faire une bande dessinée juste en croquis. Personnellement, cela ne m’intéresserait pas. Le croquis, c’est le pur dessin. Je sais que les gens apprécient mes croquis mais je ne tiens pas à ce que cela arrête la lecture d’une bande dessinée, que le lecteur s’interrompe en se disant "quel joli croquis ".

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KLI : Ils sont quand même très aboutis vos croquis.

AJ : C’est vrai. Mais d'un autre côté, même si c'est contraignant, j’aime aussi cette phase de l’encrage. Sauf que je n’arrive pas à lui donner plus de vigueur. Mais je ne désespère pas. Il faudrait que je renouvèle toute ma façon de travailler, que j’arrête par exemple la couleur directe car elle nécessite un papier qui n’a pas souffert de gommages très importants, de retouches à la gouache, de grattages… C’est pour cela que je suis un peu crispé quand j’encre. Si je me plante, il faut que je recommence.

KLI : Quand on se penche sur vos croquis pour Mezek, on se dit que vous pourriez expérimenter une bande dessinée avec un style plus laché, un peu comme comme Enki Bilal le fait actuellement ?

AJ : Pourquoi pas ? Il faudrait que j’essaye. Lui-même me le dit souvent : " pourquoi tu ne t’arrêtes pas là ? ". Il faudrait que je prenne un jour la décision.

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KLI : Par rapport à la ligne claire, est-ce qu’on peut dire que la reprise de Blake et Mortimer a contrarié une évolution naturelle de votre dessin ?

AJ : C’est possible. Il est probable que le travail sur Blake et Mortimer m’ait un peu raidi au niveau de l’encrage. En essayant de faire de la pure ligne claire, il se peut que j’ai perdu un peu de souplesse.

KLI : Fondamentalement, vous n'êtes pas un dessinateur purement ligne claire.

AJ : Au départ, j’ai cherché à développer un style entre Jean Giraud et Edgar P. Jacobs. C’est un peu plus réaliste que Jacobs mais moins fouillé, moins travaillé que ce que pouvait faire Giraud dans Blueberry. C’était mon intention.

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KLI : Comprenez-vous que certains puissent affectionner tout particulièrement votre dessin des derniers volumes des 7 vies de l'épervier ou de Plume aux Vents, un trait qui dégageait une énergie, une personnalité qui s’est un peu perdue dans vos albums depuis la reprise de Blake et Mortimer mais qu’on retrouve par contre avec bonheur dans vos carnets de croquis ?

AJ : C’est aussi mon cas. Quand je revois effectivement les derniers volumes des 7 vies de l’épervier, je trouve que je n’ai pas progressé depuis. Mais je me dis que c’est inévitable aussi. J’ai observé chez nos glorieux ainés qu’il s’agisse de Hergé, Franquin, Jacobs, Martin, qu’ils ont tous eu un moment où leur styles respectifs étaient à leur apogée et qu’après, il y a eu quelque chose qui s’est perdu. Franquin par exemple qui développait une souplesse formidable, une simplicité, est venu compliquer son dessin avec des petites hachures. Dans ses derniers albums, Hergé s’est mis à faire des gros plans. Jacobs, c’est encore autre chose. Il a sans cesse évolué, toujours en train de changer de style, pas toujours très bien à mon goût. Au final, je me dis que je pourrais en dire autant.

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KLI : Quels sont vos rapports avec ligne claire ?

AJ : C’est une vraie admiration. Quelque chose qui tient à l’enfance aussi, à mes lectures de jeunesse. Pour une raison que j’ignore, mes parents avaient accepté de me laisser lire le journal de Tintin mais pas Spirou. Peut-être trouvaient-ils ce dernier un peu vulgaire ? Je me souviens du plaisir que j’éprouvais, chaque jeudi, à aller acheter mon journal Tintin. Mais j'aimais autant Spirou. J’avais un copain qui lisait le journal de Marcinelle et qui avait beaucoup d’albums Dupuis. Je me régalais de lire tout cela chez lui. De mon côté, j’avais très peu d’albums. Deux ou trois Tintin pas plus. Et puis je lisais tout ce qui me tombait sous la main. Je me souviens des pockets, Tex-Tone, Buck John… Il y en avait des flopées.

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KLI : Est-ce qu'il vous arrive de compulser des albums ligne claire pour trouver des idées, d'ouvrir par exemple des Tintin pour vous inspirer ?

AJ : Pas trop. Tintin, chaque fois que je rentre dedans, je le lis. Je me souviens qu’à la lecture de la biographie d’Hergé par Pierre Assouline, chaque fois qu’il évoquait un album, j’éprouvais le besoin urgent de le relire. J’ai tout relu comme cela. C’est toujours un très grand plaisir.

KLI : J'imagine que vous devez être un adepte des Chronologies d’une œuvre de Philippe Goddin ?

AJ : Oui. Bien sur. C'est vraiment formidable. J’affectionne vraiment les beaux livres sur les illustrateurs, les dessinateurs qu’ils soient français, anglais, américains… J'aime par dessus tout le dessin. Il faut dire qu'à titre personnel, je n’ai jamais touché un pinceau. Ma base a toujours été le dessin. Même si j'apprécie la peinture, je n’ai jamais été tenté par sa pratique. A mes débuts, j’avais l’impression peut-être pas bonne que tout avait été fait en peinture et qu’il n’y avait pas de voies nouvelles à explorer. Je ne voyais pas comment apporter quelque chose à l’histoire de l’Art en peinture ou même en dessin réaliste. D’où le choix de la bande dessinée où tout est permis y compris d’être passéiste. C’est pour moi le moyen d’expression parfait.

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KLI : Vous êtes également un collectionneur d’originaux.

AJ : Effectivement. Par exemple, en ligne claire, j’ai quelques Mac Manus que j’aime vraiment beaucoup. J’ai aussi des Herriman. C’est un autre style. J’aprrécie énormément ces dessinateurs du début du siècle dernier aux Etats-Unis. J’affectionne aussi Winston Mac Cay dont je n’ai malheureusement pas d’original. Quand je suis renté dans ce métier, j’admirais tout particulièrement Harold Foster et son Prince Vaillant. Je trouve qu’il y a deux choses qu’il maîtrise admirablement. Tout d'abord, sa façon de dessiner les drapés avec un travail de pinceau absolument magnifique. Ensuite ses paysages. C’est un très grand paysagiste. Dans le même temps, j’apprécie quelqu’un comme Milton Caniff, un virtuose du noir et blanc, une technique qui m’est un peu étrangère. Ses planches sont splendides avec une vigueur formidable. Je suis finalement un amateur de styles variés.

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KLI : Vous avez apporté une petite contribution graphique au dernier carnet de Moebius. C’est une forme d'écriture automatique qui est surprenante. N’avez-vous jamais été tenté par cette spontanéité dans l'expression graphique ?

AJ : Ma participation au dernier Carnet du Major est vraiment minuscule ! Chaque fois que je découvre un carnet de Moebius, je suis bluffé. Cela reste l’auteur qui m’épate depuis toujours et qui continue encore aujourd’hui. Il est vraiment extraordinaire. Je suis très tenté par son approche consistant à prendre un carnet et à partir à l’aventure. Je trouve cela génial mais je me dis que je ne pourrais pas le faire. Lui, il dessine quasiment 24 heures sur 24. Moi je ne peux pas et je n’ai pas assez de temps. J’adorerais avoir une année sabbatique et faire des choses comme cela. Et puis j’ai certainement un côté un peu encombré de logique. Je n’ai pas l’esprit de fantaisie que peut avoir Moebius. Je planche quand même sur un carnet de croquis depuis 4-5 ans dans lequel j’essaye d’aborder un même thème par des successions d’illustrations sans suites. Je vais bientôt le terminer. Mais cela reste du dessin, toujours un peu rationnel, toujours assez académique. Il faudra que je le montre à un éditeur.

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KLI : Vous êtes membre du Crayon qui regroupe bon nombre de dessinateurs ligne claire… Est-ce que la proximité avec des artistes comme François Avril, Serge Clerc, Ted Benoit vous influence ?

AJ : Pas du tout. Vous savez, le Crayon est avant tout une amicale de dessinateurs et d’illustrateurs, une assemblée de copains qui déjeunent ensemble tous les deux ou trois mois. On parle de tout et de n’importe quoi et pas forcément de dessin !

KLI : Votre programme pour les prochains mois semble déjà bien chargé ?

AJ : Oui. Il va me laisser peu de temps pour me consacrer à mes propres histoires. L’envie commence pourtant à me travailler. Mais je suis déjà bien engagé avec un nouveau Blake et Mortimer avec Yves Sente et un nouveau Léna avec Pierre Christin. Quand je m’engage avec quelqu’un, je ne sais pas faire défaut. C’est une qualité mais peut-être aussi un défaut par rapport à mes propres aspirations.

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KLI : Comment voyez-vous vos prochaines années de création ?

AJ : J'aime bien les one-shots comme Mezek. J'envisage la fin de ma carrière un peu comme cela en travaillant sur des récits uniques. Je n’ai plus trop envie de partir dans des séries au long cours. Cela n'a pas de sens. Je ne sais pas si je pourrais aller au bout. Ou bien une mini série à la rigueur. C'est ce que je fais avec Léna. Pourquoi pas aussi réaborder certaines séries. Je reviendrais volontiers à Plume aux Vents, au personnage d’Ariane et au petit monde qui tourne autour. J'ai aussi l'envie de creuser une veine plus humoristique mais je ne sais si je saurais faire.

Planches, croquis et illustrations copyright Juillard, Yann et Le Lombard

08:09 Publié dans Juillard, Yann | Lien permanent | Commentaires (0)