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12/01/2008

AUX SOURCES DE LA LIGNE CLAIRE

Interrogé par Numa SADOUL sur ses influences en bande dessinée, André FRANQUIN affirmait : « Si HERGE est en quelque sorte notre « grand frère » à tous, SAINT-OGAN serait comme un « père » pour nous »(1). Avec cette formule bien choisie, le créateur de Gaston et du Marsupilami mettait en avant le caractère pionnier de ses deux ainés, véritables défricheurs de la bande dessinée.

La fin 2007 a été marquée par la publication de deux beaux ouvrages consacrés à ces deux figures emblématiques de la bande dessinée du XXème siècle et de la ligne claire :

- L’Art d’Alain SAINT-OGAN par Thierry GROENSTEEN et Harry MORGAN aux éditions Actes Sud - L’An 2 ;

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- Lignes de vie, la biographie d’HERGE par Philippe GODDIN publiée par Moulinsart.

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Leur lecture croisée, ces dernières semaines, m’a inspiré quelques constats et quelques réflexions que je me propose de partager avec vous.

J’observerai tout d’abord que l’analyse critique dont font l’objet ces créateurs est fort différente.

L’art de SAINT-OGAN comble un réel vide, les écrits sur l’auteur de Zig et Puce et son œuvre étant jusqu’à présent peu nombreux. C’est le premier ouvrage digne de ce nom consacré au père de la ligne claire trop injustement oublié des éditeurs, à l’exception des rééditions de Zig et Puce chez Glénat et de sa bande dessinée de science fiction, Le rayon mystérieux au CNBDI.

A l'inverse, Lignes de vie vient apporter une nouvelle pierre à l’édifice critique exceptionnel en quantité – pas toujours en qualité - dont fait l’objet le créateur de Tintin (plus de 150 ouvrages pour la seule langue française). Elle s'inscrit dans le prolongement des travaux déjà menés par d’éminents spécialistes et admirateurs de l’œuvre d’HERGE tels que Benoit PEETERS, Pierre STERCKS, Michel SERRES, Pierre ASSOULINE…

La seconde observation touche à la diversité des approches retenues pour chacun de ces ouvrages.

L’art de SAINT-OGAN est un ouvrage hybride, à mi-chemin entre la biographie et la monographie, un peu bancal dans sa structure. Il s’ouvre sur une contribution fort intéressante de Thierry GROENSTEEN intitulée « SAINT-OGAN l’enchanteur » qui prolonge utilement son analyse « HERGE, débiteur de SAINT-OGAN » publiée dans le premier numéro de la revue 9ème Art. L’ouvrage se poursuit par une chronologie extrêmement détaillée de la « vie et oeuvre d’Alain SAINT-OGAN » qui est très instructive sur le parcours de l’homme et ses multiples créations. La dernière partie de l’ouvrage est composée de deux textes signés Harry MORGAN sur « SAINT-OGAN et le strip » et « L’allégorie scientifique et le merveilleux chez SAINT-OGAN », deux contributions qui sans être inintéressantes n’apportent pas grand-chose et qui auraient pu être fort utilement remplacées par un supplément d’illustrations. En effet, la force de l’ouvrage réside avant tout dans sa très grande qualité iconographique. Il nous propose de magnifiques et rares illustrations de SAINT-OGAN qui mettent en valeur tout ce qui fait le charme de ses créations : la gaieté, la cocasserie, la fantaisie du propos et de la narration ainsi que l’élégance et la décontraction de son trait.

Lignes de vie est une impressionnante biographie qui vient clôturer en beauté l’année du centenaire de la naissance d’HERGE. Extrêmement documentée, elle est tournée vers l’homme plus que vers l’œuvre. Rien d’étonnant à ce qu’elle nous propose de nombreuses photos, le plus souvent inédites, de Georges REMI et quasiment pas de représentation de son héros. L'ouvrage de Philippe GODDIN se veut très factuel. Il nous fait découvrir, presqu’au jour le jour, le parcours d’un artiste avec ses zones d’ombre et de lumière. Son livre se caractérise avant tout par sa richesse documentaire. L’auteur a eu accès à des sources d’information jusqu’à présent inexploitées (carnet personnel et notes d’HERGE, lettres intimes, courriers d’affaires, témoignages exclusifs…). On imagine aisément la difficulté rencontrée par l'auteur pour synthétiser cette masse considérable de données. D’ailleurs, petite parenthèse, on peut se dire qu’à l’heure des échanges de mails jetables et des sms, un ouvrage comme celui-ci serait très difficile à rédiger sur n’importe quel auteur contemporain. Comme quoi, HERGE a eu raison d'une part, de privilégier l'écrit dans ses échanges personnels ou professionnels et d'autre part, de se montrer particulièrement conservateur (au sens archiviste et non politique du terme...). On peut aussi penser que les Studios HERGE ont fait preuve d'un classement particulièrement efficace.

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Alain SAINT-OGAN (1895-1974)

Mon troisième constat touche aux deux biographes et aux structures éditoriales porteuses de ces projets.

L’art de SAINT-OGAN est édité par une maison d’édition mi-arlésienne, mi-angoumoisine fière de son indépendance. Directeur de cette structure et principal auteur de l'ouvrage, Thierry GROENSTEEN, a toujours fait preuve d'une grande liberté et d'une grande clairvoyance dans ses écrits et analyses sur la bande dessinée. Ancien rédacteur en chef des Cahiers de la bande dessinée avant d’être celui de 9e Art, directeur du Musée de la bande dessinée de 1993 à 2001, il a monté de nombreuses expositions dont SAINT-OGAN l'enchanteur, en 1995, au CNBDI, exposition dont il était le commissaire (3).

Lignes de vie s’inscrit dans une politique éditoriale impulsée par les ayants-droits d’HERGE pour promouvoir l’œuvre du créateur de Tintin. Dans ces conditions, on pouvait légitimement s’interroger sur le contrôle exercé par l’éditeur sur la rédaction de l’ouvrage. N’allait-il pas nous proposer un portrait de l’auteur vantant ses qualités et gommant ses défauts ? Connaissant le contrôle sévère et parfois excessif exercé par Moulinsart sur tout ce qui touche à Tintin, leur dénigrement navrant de plusieurs exégètes ayant largement contribués à l’analyse critique et à la mise en valeur de l’œuvre d’HERGE, le passé de Secrétaire Général de la Fondation HERGE de Philippe GODDIN, on pouvait craindre que Lignes de vie s’inscrive dans une politique visant à lisser l’image de Georges REMI et à la rendre plus nette après des biographies mettant clairement en avant certains épisodes troubles de sa vie.

Force est de reconnaître qu’il n’en est rien et que Philippe GODDIN ne fait pas preuve de complaisance envers HERGE dans sa biographie. Il évoque avec une réelle objectivité le parcours de Georges REMI sans gommer les aspects parfois déplaisants de sa personnalité. S’il ne cache rien de la part d’ombre de l’artiste, on sent néanmoins qu’il n’entend pas franchir une certaine limite dans l’analyse du comportement d’HERGE et de sa personnalité éminemment complexe. Cette retenue ne me semble pas dictée par les dirigeants de Moulinsart. J’y perçois plutôt le signe du profond respect, de l’admiration et de l’affection que Philippe GODDIN porte au créateur de Tintin.

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HERGE (1907-1983)

Ma quatrième observation touche aux liens unissant ces deux grands artistes, leurs œuvres ainsi que leur contribution déterminante à l’évolution de la bande dessinée.

Il n’est qu’à se pencher sur les premiers albums d’HERGE, ceux d’avant-guerre, pour repérer très clairement l’influence majeure de SAINT OGAN sur son travail. Certes, ce ne fut pas la seule source d’inspiration du jeune Georges REMI - d’autres prédécesseurs tels que MAC MANUS, RABIER ou BOFA ayant manifestement contribué à sa maturation graphique - mais c’est assurément la plus décisive. Il faut dire qu’avec Zig et Puce, quatre ans avant la naissance de Tintin, SAINT-OGAN avait déjà posé les bases de la ligne claire hérgéenne.

Il est certain que les œuvres d’HERGE n’auraient pas été ce qu’elles sont s’il n’y avait pas eu SAINT OGAN. Zig et Puce préfigurent Jo et Zette, Quick et Flupke et Tintin et Milou.

En effet, le trait ligne claire d’HERGE doit énormément à celui du créateur de Zig et Puce. Pierre STERCKX parle justement à ce sujet de « la révélation d’un dessin efficace, net et mobile, caricatural et informationnel »(2). Il est manifeste que le créateur de Tintin admirait énormément la simplicité graphique du dessinateur français et sa lisibilité immédiate. En 1931, l’anecdote est connue mais mérite d'être rappelée, il alla même montrer ses planches à SAINT-OGAN et lui demander conseil. Ce dernier lui offrit une planche dédicacée de Zig et Puce intitulée « Gloire et Richesse ». A croire que SAINT OGAN était visionnaire ! Il est d'ailleurs intéressant de relever qu’à l’occasion du reportage photographique qu’André SOUPART réalisa en 1973 sur la collection d’art d’HERGE, la planche offerte par SAINT-OGAN est la seule référence à la bande dessinée mise en avant. En prenant la pose avec cette planche de Zig et Puce posée sur son bureau, HERGE nous adresse un message fort, à savoir qu’il place les créations de SAINT OGAN aux côtés de celles des artistes d’art contemporain qu’il collectionne : CALDER, DUBUFFET, FONTANA, LIECHTENSTEIN, WARHOL… C’est le signe d’un profond respect et d’une vraie dévotion au travail de son ainé mais aussi l’affirmation de la bande dessinée ligne claire comme un art majeur (4).

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Il est manifeste que la structure très feuilletonesque des premiers Tintin doit également beaucoup à Zig et Puce, les intrigues de ces premiers albums n'étant guère élaborées et visant avant tout à distraire le lecteur les découvrant dans son journal. Mais comme le veut l’adage, le disciple va vite dépasser le maître. HERGE va se défaire de l’approche ludique, fantaisiste, un peu désinvolte des récits de SAINT OGAN pour tendre vers une bande dessinée plus réaliste, plus rigoureuse et plus sérieuse dans son approche et sa construction narrative. Sans jamais remettre en cause son trait ligne claire, HERGE va progressivement l’affiner, le perfectionner, le radicaliser en le mettant au service de récits de plus en plus ambitieux. Il va le pousser dans ses derniers retranchements et le hisser jusqu’au sommet avec Les Bijoux de la Castafiore.

Si SAINT-OGAN a été le premier à insuffler de la modernité dans la bande dessinée européenne avec notamment l’emploi exclusif de la bulle, un sens de la mise en page et du cadrage, HERGE va poursuivre et amplifier le mouvement en portant le medium à un niveau supérieur. Une fusée à deux étages en quelque sorte.
Avec le recul, on peut regretter que SAINT-OGAN n’ait pas évolué de la même manière et qu’il se soit contenté jusqu’à la fin de sa carrière de rester sur ses positions et ses acquis de départ sans donner la pleine mesure de son énorme potentiel. Mais peut-être n’était-il pas enclin à suivre la route désormais tracée par son jeune collègue belge ? Il est manifeste que l’inscription de ses récits dans le réel n’était pas l’ambition de SAINT-OGAN, ce dernier préférant s’adonner à des récits plus fantaisistes, insouciants et naïfs très certainement plus en accord avec sa personnalité. Peut-être aussi que son caractère beaucoup plus touche à tout y est pour beaucoup ? SAINT-OGAN était comme on dirait aujourd'hui un véritable artiste multimédia avec de nombreuses cordes à son arc, de l’illustration de romans à l’animation d’émissions radiophoniques en passant par les dessins d’actualité, des responsabilités de président du syndicat des dessinateurs ou de membre de la commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à la jeunesse… Autant d'activités qui ne lui permettaient pas de mener un travail d’introspection sur son approche de la bande dessinée et le rendait moins dépendant du 9ème art que ne pouvait l'être HERGE. SAINT-OGAN acceptera ainsi de céder ses personnages de Zig et Puce à GREG au début des années 60 pour de nouvelles aventures - dans le magazine Tintin ! - alors qu’HERGE se refusera à ce que Tintin connaisse d’autres aventures après sa mort. Peut-être aussi que SAINT-OGAN en restant l'auteur complet de ses bandes dessinées ne s'est pas suffisamment ouvert à des apports extérieurs profitables ? Il est certain qu'il n'a pas été aussi bien entouré que HERGE a pu l'être à des moments importants de son parcours créatif. On peut penser que sans l'apport certain de TCHANG, Jacques VAN MELKEBEKE, Edgar P. JACOBS ou des Studios HERGE, l'oeuvre d'HERGE aurait été fort différente.

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A la lecture de L'art de SAINT-OGAN et de Lignes de vie, on est aussi frappé par bon nombre de similitudes dans le parcours de ces deux artistes :

- leur précocité (surtout SAINT-OGAN qui débuta sa carrière comme rédacteur unique du Journal des deux mondes à 11 ans seulement !) et leur énorme capacité de travail.

- l’importance déterminante de la grande presse dans l’émergence de leurs talents d’auteurs de bandes dessinées, tout particulièrement le Dimanche Illustré pour SAINT OGAN et le XXème Siècle et son supplément le petit XXème pour HERGE.

- la reconnaissance médiatique et populaire dont ils vont bénéficier. SAIN6-OGAN et HERGE ont connu les premiers succès de masse dans la bande dessinée européenne avec leurs personnages. Des personnalités des années folles comme l’aviateur LINDBERGH ou la meneuse de revue MISTINGUETT s’affichaient avec Alfred, le pingouin-manchot de SAINT OGAN. Un Tintin en chair et en os était accueilli par une foule de jeunes et moins jeunes lecteurs du Petit Vingtième à son « retour » du Pays des Soviets ou du Congo.

- leur approche du marketing autour de leurs personnages. SAINT-OGAN et HERGE ont été également les précurseurs des produits dérivés autour de leurs œuvres respectives. Bien avant Titeuf ou Kid Paddle, les personnages de Zig et Puce, Alfred, Tintin et Milou quittent l’univers de la bande dessinée pour devenir des poupées, pour être portés au théâtre puis au cinéma…, autant de signes évidents du réel engouement qu’ils suscitent auprès du public.

- leur traversée délicate de la seconde guerre mondiale et de l'occupation avec du côté de l’artiste français, certes futur résistant, la participation à des publications vichystes et la réalisation d’affiches résolument pétainistes pour le Ministère de l’Information et du côté de l’artiste belge, une participation au Soir volé, organe de presse « emboché ». On relèvera que chacun d’eux cherchera par la suite à atténuer et à relativiser la portée de ces « collaborations ».

- le ralentissement de leur production de bandes dessinées sur leurs dernières décennies et leur souffrance de fin de vie.

Vous l'aurez compris. L'art d'Alain SAINT-OGAN et Lignes de vie sont deux ouvrages indispensables à tout amateur de ligne claire. Les dessins de ces deux grands artsistes n’ont pas pris une ride. Leur trait reste encore pertinent de nos jours saturés d'images. C'est le signe des grandes oeuvres artistiques.
GROENSTEEN et GODDIN, l'un comme l'autre, ont réussi à mettre en avant le caractère novateur, précurseur et visionnaire de SAINT-OGAN et HERGE. Qu'ils en soient remerciés (5).

En conclusion de Lignes de vie, Philippe GODDIN cite une belle formule de GOETHE : « le vrai génie est celui qui dure ». Si HERGE reste toujours en haut de l’affiche, il faut bien admettre que ce n’est malheureusement plus trop le cas de SAINT OGAN dont les bandes dessinées ont quand même beaucoup vieilli. Combien de temps encore son oeuvre trouvera t-elle un écho favorable ?

Soyons positifs et souhaitons que l'ouvrage de Thierry GROENSTEEN remette en avant les créations de SAINT-OGAN et suscite de belles rééditions à l'instar de celles consacrées, depuis une dizaine d'années, par plusieurs éditeurs inspirés, à l'oeuvre d'un autre grand artiste français, Gus BOFA.

0aec2d5a344a674b9a5f11e72f7d5e32.jpgLa réédition, en ce mois de janvier, aux éditions de la Table Ronde, collection Petite Vermillon, de Je me souviens de Zig et Puce, le livre de souvenirs d'Alain SAINT-OGAN initialement publié en 1961 est un premier signe encourageant de la redécouverte de ce formidable artiste (6).



1) Et FRANQUIN créa la gaffe - Numa SADOUL - ed. Schlirf Book et Dstri BD - 1986

2) HERGE, collectionneur d'art - Textes de Pierre STERCKX et photographies d'André SOUPART - ed. La Renaissance du Livre - 2006

3) On notera que Thierry GROENSTEEN est l'auteur d'un très intéressant essai sur le comique hergéen intitulé Le rire de Tintin chez Moulinsart. On relèvera - étrange coincidence - qu'il a publié un ouvrage intitulé Lignes de vie, Le visage dessiné chez Mosquito.

4) Cette photographie est visible sur le site internet d'André SOUPART : http://www.andresoupart.com

5) Signalons au passage la publication aux éditions Impressions Nouvelles de deux livres autour de l'oeuvre hergéenne : un ouvrage inédit de Pierre STERCKX intitulé Tintin Schizo- avec une superbe couverture signée Ever MEULEN - et la réédition enrichie d'un entretien avec HERGE des Bijoux ravis de Benoît PEETERS, formidable analyse des Bijoux de la Castafiore initialement publiée dans les années 80 aux éditions Magic Strip. Plus d'informations sur ces ouvrages sur le site internet de l'éditeur.

6) Merci à Bertrand LACHEZE pour cette information.

Copyright llustrations et photos : Actes Sud - L'An 2 pour SAINT-OGAN et HERGE-Moulinsart 2007 pour HERGE.

15:30 Publié dans Saint Ogan | Lien permanent | Commentaires (0)