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06/08/2012

JEAN-PHILIPPE PEYRAUD EVOQUE D'AUTRES LARMES

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Nous avons le plaisir de vous proposer un nouvel échange avec Jean-Philippe Peyraud au sujet de son dernier recueil de bandes dessinées, D'autres larmes, publié chez Treize étrange, indéniablement son oeuvre la plus aboutie à ce jour.

Les six récits indépendants les uns des autres qui constituent cet ouvrage sont servis par un trait plus réaliste que les précédents ouvrages en solo de Peyraud mais aussi par des variations réussies de techniques graphiques et de mises en couleur ainsi qu'une narration et un découpage d'une grande lisibilité. 

Même s'il sait mettre en images des récits d'autres auteurs comme Marc Villard ou Philippe Djian ou proposer des scénarios de qualité à d'autres dessinateurs, nous avons tendance à penser que Jean-Philippe Peyraud n'est jamais aussi bon que lorsqu'il se retrouve seul aux commandes d'une bande dessinée.

Avec D'autres larmes, on retrouve tout son talent pour dépeindre les choses de la vie avec délicatesse et finesse. S'y ajoute une forme de noirceur et de gravité et un réel sens du suspense qui n'étaient pas aussi marqués dans ses précédentes créations personnelles.

Il faut dire que les histoires proposées ici par Peyraud sont le plus souvent dures, parfois dramatiques voire vraiment tragiques. Elles nous dévoilent des personnages confrontés à des moments forts de leur existence, à ces instants clés où tout bascule. 

Le grand talent de l'auteur est de servir ses récits avec une forme de légereté, sans lourdeur, avec un ton d'une grande justesse. Ce n'est pas de l'intimisme surfait. Il y a beaucoup de lucidité dans son regard et son approche. On est loin de la facilité. 

C'est finalement un miroir que Peyraud tend à chacun d'entre nous car derrière l'amertume, les illusions perdues, les échecs, les remords, les travers, les angoisses, le désespoir de ses personnages, Jean-Philippe Peyraud nous parle en nous renvoyant à nos propres vies. Nous ne saurions donc que trop vous conseiller la lecture de D'autres larmes, un ouvrage qui ne vous laissera pas indifférent.

Merci à Jean-Philippe Peyraud pour son accueil toujours chaleureux et sa disponibilité ainsi que pour les dessins inédits illustrant cet échange.

 

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Planche du récit

Alice hélas

Klare Lijn International : Pourquoi le choix d'un recueil de nouvelles pour votre nouvelle bande dessinée en solo ? Parce que c'est l'espace de création qui vous convient le mieux ?
 
Jean-Philippe Peyraud : C’est un format que j’affectionne tout particulièrement. En tant que lecteur, adolescent, c’est la nouvelle qui m’a fait apprécier la littérature. Au-delà de sa brièveté, c’est surtout le focus sur une situation, un personnage, des émotions que permet ce genre d’instantané qui me touche. Cette écriture brève est venue tout naturellement quand je me suis mis à raconter mes propres histoires en bande dessinée. 
Ce qui me plait aussi, c’est la façon dont les histoires réagissent entre elles. 
Certaines nouvelles de D’autres larmes auraient pu avoir la pagination d’un album one-shot. Elles n’auraient pas eu l’impact qu’elles ont, entourées des autres histoires. Comme un album de chansons, elles forment un tout.
 

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Esquisse numérique pour le récit

Tristesse passagère avec troubles du sommeil

 
KLI : Est-ce que les nouvelles composant D'autres larmes ont été conçues au même moment ? S'agit-il d'un projet global dont vous aviez une vision claire dès le départ ou bien d'un assemblage de courts récits que vous avez réalisés au fil des ans ? L'ordre de publication des bandes composant cet album correspond-t-il à celui de leur réalisation ? Est-ce que l'ordre dans lequel elles sont publiées a été réfléchi ? 
 
JPP : Je crois que tout part d’une histoire, qui en entraîne une autre puis une autre, définissant peu à peu la ligne directrice.
Lors de l’avancement du travail, j’abandonne certaines histoires – des fois, alors que je commence à les dessiner- et de nouvelles fleurissent. 
Les premières moutures datent d’il y a trois ans.
Il se trouve, qu’en plus de mes collaborations, le rachat de 13 Étrange par Glénat à Milan a ralenti la réalisation du projet.
Vous l’aurez sûrement deviné, les deux dernières histoires, Communauté de biens et Échoués, sont plus récentes. Elles sont nées pendant le dessin des quatre autres. Mais l’idée de départ de Communauté de biens est très ancienne, de l’époque de Il pleut, Je crois. Je l’avais abandonné pour je ne sais quelle raison et elle a ressurgi douze ans plus tard.

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Planche du récit

Communauté de bien

Ces deux récits ont bénéficié du temps de digestion des  précédents pour ce qui est de l’idée directrice et d’une énergie nouvelle puisque très peu de temps s’est écoulé entre l’écriture et le dessin.
Le choix de les mettre en dernier venait du fait même que ces histoires découlaient, d’une certaine manière, des précédentes.
Lame de fond est la première histoire que j‘ai réalisée pour ce recueil. C’est avec elle que j‘ai convaincu l’éditeur. Mais elle me semblait trop « dure » pour entamer l’album.
Nous l’avons donc déplacé en quatrième position, dans une sorte d’acmé avant la mini-rupture de ton des deux dernières histoires.
 

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Travail de découpage pour le récit

Lame de fond

KLI : Le ton de vos nouvelles est plutôt grave. Il y est souvent question de mort, de rupture, de déprime, d'échecs sentimentaux ou professionnels. Si l'humour peut être présent dans certaines, il n'est vraiment pas dominant dans l'ensemble. Pourquoi cet angle d'attaque ? Quelles étaient vos envies de départ ? Rompre avec vos précédents récits personnels en y insufflant une dose de noirceur inhabituelle ? 
 
JPP : Sans faire de la psychologie en carton, je suis à un âge où ce genre d’émotion est plus fréquent et plus douloureux.
Mes sujets n’ont pas vraiment varié depuis Grain de beauté ! Le romantisme béat a juste fait place à plus de réalisme. Mais pas au désenchantement. Après tout, la plupart de mes personnages vont plutôt de l’avant. Je raconte juste le moment où ils trébuchent sur un obstacle. 
Il n’y avait pas d’idée consciente de rompre avec mes précédents récits. Il n’y a d’ailleurs pas de réelle rupture, à mon sens. Juste un palier de franchi.
Cette noirceur était latente dans La bouche sèche. Elle s’est peut-être révélée lors de mes collaborations avec Villard, Djian et Alfred. Dans Le désespoir du singe, il y a désespoir ! Et beaucoup de morts.

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Planche

Lame de fond

L’envie de départ était de m’attaquer au mélodrame. C’est un genre peu usité, me semble-t-il en bande dessinée. Un genre un peu désuet, certainement, mais j’assume le côté tire-larmes du livre. Mais c’est surtout un genre qui fait appel au jeu d’acteurs et c’est ce que j’aime avant tout.
Ensuite viennent s’ajouter des envies (dessiner la plage hors saison, etc...), des contraintes imposées (faire une histoire en texte off alors que je déteste ça…).
C’est aussi le résultat d’un faisceau d’influences éparses.

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Esquisse numérique 

Communauté de bien

 
KLI : Quels étaient les livres, films, images d'autres créateurs que vous aviez en tête lorsque vous conceviez D'autres larmes ? Aviez-vous des références auxquelles vous vous raccrochiez pour rester dans la tonalité générale qui déteint sur l'ensemble de vos nouvelles ?
 
Pendant la gestation de d’autres larmes, trois auteurs m’ont particulièrement influencé.
 
Régis Jauffret dont les 500 Microfictions m’ont tenu en haleine des soirées entières. Une espèce de catalogue de situations au ton sarcastique, désespéré, outré, tendre… J’avais découvert cet auteur avec Univers, univers et Histoire d’amour (le livre le plus oppressant que j’ai jamais lu). Je lui ai piqué la manière qu’a son narrateur d’envisager sa vie au conditionnel pour Tristesse passagère avec troubles du sommeil.
 
Craig Davidson et son recueil de nouvelles Un goût de rouille et d’os, m’a littéralement soufflé. Un vrai coup de poing dans le ventre. Sa façon de faire jaillir le drame dans la vie de ces personnages, à la fois hypercontemporains et universels, m’a beaucoup marqué. C’est de ce livre que Jacques Audiard a tiré son film De rouille et d’os.
 
Et  enfin, Éric Holder. J’admire énormément la fluidité de son écriture. Notamment dans ses nouvelles au Dilletante (La belle jardinière, En compagnie des femmes). La lecture de son roman La baïne a sûrement inspiré les scènes maritimes.

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Planche du récit

Quinze minutes

 
Côté cinéma, j’ai décortiqué la narration exceptionnelle des films de Alejandro González Iñárritu.
 
J’ai également beaucoup regardé les derniers films de Pedro Almodovar, très mélodramatiques. Je suis fasciné par sa façon de nous raconter des histoires « bigger than life », comment il rend crédible et transcende la moindre intrigue de gare. 
 
Par ricochet, j’ai découvert un des réalisateurs qui l’avait influencé, notamment dans l’utilisation des couleurs : Douglas Sirk, un maître du mélodrame hollywoodien.
 
Saupoudrez le tout du cinéma de Claude Sautet (il ne se passe pas une année sans que je revoie au moins trois de ces films ou que je relise ses entretiens avec Boujut) qui a marqué à vie mon travail.
 

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Esquisse numérique pour le récit

Echoués

Pour ce qui est de l’image fixe, par le biais de blogs d’amateurs de belles images j’ai découvert tout un tas d’illustrateurs américains de revues féminines des années 60. Un magnifique livre en a d’ailleurs été tiré : Lifestyle illustration of the 60s.
 
Toutes ces œuvres n’ont pas spécialement de liens entre elles. C’est leur collision qui se transforme en moteur de l’inspiration. Quand j’entame concrètement un projet, j’ai déjà digéré une grande partie de leur apport. Je mets même un point d’honneur à changer de centres d’intérêt. Ce qui nourrira, à termes d’autres projets. 
 

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Planche du récit

Alice hélas

 
KLI : Le choix d'un graphisme plus réaliste s'est-il imposé de lui même au regard de la gravité des histoires ? L'envie de vous éloigner un peu de cette néo-ligne claire qui a marqué votre parcours solo jusqu'à présent ? De rester dans la continuité de vos adaptations de Djian ou de Villard ?
 
JPP : Le graphisme s’est imposé, effectivement au regard du ton des histoires. D’autant que je venais de finir un recueil de strips J’aimerais être un saint mais bronzé avec Marc Villard où je m’étais beaucoup amusé a aller vers un style plus « comique ». Une rupture graphique radicale a été un moyen de passer de l’un à l’autre. D’autres auteurs cultivent une porosité entre leurs univers humoristiques et « sérieux ». J’avoue ne plus y arriver. 
Je n’ai pas spécialement pensé à rester dans la continuité des adaptations de Djian et Villard. C’est venu comme ça.

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Esquisse numérique pour le récit

Echoués

Lors d’une discussion avec Jérôme Jouvray, le dessinateur de Lincoln, nous nous sommes avouée notre propension à nous éloigné de la stylisation qui définissait notre dessin à l’origine. Mon plaisir de dessinateur semble passer, pour l’heure, par des choix de mises en scène plus complexes, un dessin qui tend à plus de réalisme. 
J’aime de plus en plus travailler les masses de noires, les ombres chinoises. Cela demande un équilibre entre sobriété et lisibilité que je commence juste à explorer.
Et puis il y a cette influence des illustrateurs américains dont je parlais précédemment. Avec leur cadrage incroyable, et leur diversité de styles, ils risquent de me travailler encore un moment !

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Travail de découpage pour le récit

Lame de fond

KLI : Ce qui frappe avec ces nouvelles, c'est leur construction savante. On sent que vous avez soigné tout particulièrement le travail de mise en scène, la fluidité de la narration mais aussi une certaine dose de suspense, l'issue de vos récits étant toujours surprenantes. Le résultat est d'autant plus à la hauteur que la lecture de ces nouvelles est très plaisante et fluide. On ne sent pas les ressorts de la construction narrative. Ils sont sous-jacents. Est-ce que tout cela faisait partie de vos objectifs en créant et dessinant ces récits ?
 
JPP : Merci beaucoup. Je suis très sensible à la fluidité des histoires. Plus qu’à mon dessin, c’est à la narration que j’essaie d’appliquer le terme ligne claire.
En cela je me sens proche du travail d’auteurs comme Etienne Davodeau, Jean-claude Götting ou Jean-claude Denis.

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Travail de découpage pour le récit

Lame de fond

J’ai toujours recherché cette fluidité. Je cours après cet équilibre dans la construction d’un récit depuis mes premiers livres. C’est un but que je me fixe dès l’écriture. C’est souvent exclusivement parce que ce but n’est pas atteint que j’abandonne complètement des histoires en cours de réalisation. 
Les ressorts de la construction doivent se fondre dans la mise en scène. Pour ça, il faut jouer avec le naturel des situations, l’incarnation des personnages, le réalisme des dialogues…
L’écriture est un moment aussi important que le dessin. Il y a au final peu de marge de manœuvre entre les deux. Si j’ai bâclé une scène à l’écriture, cela se ressent tout de suite quand je passe au dessin. Le paradoxe est d’arriver à ce que le scénario soit suffisamment « libre » pour que le dessin ne soit pas une simple exécution, une redite en image.

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Travail préparatoire pour le récit

Lame de fond

KLI : La mise en couleurs s'est-elle imposée d'elle-même ? Parce que le noir et blanc aurait donné un côté trop noir à l'ensemble et que la couleur atténue la gravité par moments ? Quelle a été votre approche de la mise en couleurs de ces nouvelles ?
 
JPP : J’ai pensé ces histoires en couleurs. 
Il n’était pas question d’atténuer la gravité des récits de D’autres larmes mais de l’accompagner. Je suis très sensible à la fonction narrative des couleurs. 
Si pour des raisons économiques il avait fallu abandonner la couleur, j’aurais travaillé en niveau de gris.
Le noir et blanc me semble trop sec pour ce genre de récit. Il collait très bien à l’ambiance de Happy slapping, par exemple.
Il en est de la mise en couleur comme du reste, j‘aime la faire évoluer en fonction des projets. Depuis quelques albums je tourne autour d’une palette minimaliste et divers applications en  aplats (par zone ou épousant le trait).

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Planche du récit

Tristesse passagère avec trouble du sommeil

Sur Tristesse passagère…, la mise en couleur a une fonction narrative et architecturale. C’est elle qui, en grande partie, compose la case et structure la page.
Un procédé que j‘avais mis en œuvre dans Lui et qui trouvait écho dans cette histoire d’une femme qui invente sa vie. Le texte en off se prêtait à cet exercice plus illustratif.
Hélas, la baisse de rémunération pratiquée par les éditeurs ne m’a pas permis de faire appel à Laurence Croix, la coloriste avec qui j’aime beaucoup travailler. Il a fallu que je me débrouille. Je n’ai ni sa maîtrise, ni son culot.
 

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J'aimerais être un saint mais bronzé

chez Treize étrange

 
KLI :  Les derniers mois auront été marqué par la publication rapprochée de J'aimerais être un saint mais bronzé, un album en collaboration très marqué par l'humour assez particulier de Marc Villard, l'intégrale de Premières Chaleurs, la série qui vous a fait connaître du plus grand nombre et "D'autres larmes",assurément votre ouvrage le plus maîtrisé publié à ce jour. Quel regard portez vous sur chacun de ces ouvrages ? Ne faut-il pas voir dans cet ensemble le constat que vous êtes à un tournant de votre carrière avec plusieurs voies possibles pour vos créations futures ? Si le thème de la rupture est si souvent présent dans D'autres larmes, n'est-ce pas parce que vous êtes enclin à amorcer une forme de rupture dans votre approche de la bande dessinée ? Je vais peut-être trop loin dans l'analyse...
 
JPP : Ces trois livres expriment bien une espèce de cohérence dans leur hétérogénéité.
Plus sérieusement, je crois qu’il représente bien ma volonté de m’amuser avec ce média. Mais derrière les différentes voix (et voies), il y a un seul regard.
Le futur nous dira si je suis a un tournant mais je sais que je n’abandonnerai pas un genre au profit d’un autre. C’est là que je trouve mon équilibre interne ! Je compte bien refaire du mélodrame et de la comédie. Et m’attaquer à d’autres genres. Sous d’autres formes.
Comme j’espère multiplier les collaborations en tant que dessinateur ou scénariste.
La bande dessinée est un vaste terrain de jeu et je ne me contenterai pas de rester sur le toboggan. 
Aïe, je fais un lien entre mon métier et l’enfance… C’est grave, docteur ? 
 

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Intégrale Premières Chaleurs

chez Casterman

KLI : Quels sont vos projets pour les prochains mois ? Une bande dessinée en solo, de nouvelles collaborations, l'écriture de scénarios dans la foulée de votre expérience avec Alfred sur Le désespoir du singe, des envies de dessin et d'illustration proprement dite, des expositions... ?
 
JPP : Mon prochain livre est une collaboration et une commande. Imaginé par Yannick Lejeune et Turalo, Idées reçues & corrigées est un projet bi-média pensé pour le numérique et le papier. Il s’agit de saynètes pédago-humoristiques dont la version papier devrait sortir à Noël chez Delcourt.
 
J’ai également soumis plusieurs projets à des éditeurs. Plutôt des one-shot. Certains sont des collaborations. Je ne veux rien dire tant que ce n’est pas signé.
 
En ce moment, je nourris une espèce de fascination pour les arbres. J’ai envie de dessiner des arbres. 
 

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Recherches de couverture

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Liens : 
 
 
 
 
Illustrations copyright Peyraud et Treize étrange - Glénat (sauf Premières Chaleurs copyright Casterman)

17:56 Publié dans Peyraud | Lien permanent | Commentaires (0)

31/07/2010

PEYRAUD VERS LA LIGNE MOINS CLAIRE ?

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Nous vous proposons un retour sur les deux dernières bandes dessinées de Jean-Philippe Peyraud publiées ce printemps 2010. En effet, tant Happy Slapping, adaptation d'un polar bien noir de Marc Villard chez Casterman et Lui, mise en images d'un huis-clos théatral de Philippe Djian chez Futuropolis marquent une évolution notable dans la carrière bien remplie de cet auteur de talent.

Tout en restant élégant, fluide, efficace, son dessin se fait ici moins léger et beaucoup plus réaliste. Son trait se durcit pour servir des récits plus inquiétants, plus sombres, plus angoissants, plus troubles que d'habitude : Lui est une plongée de 170 pages dans le cerveau tourmenté d'un homme hanté par trois femmes et Happy Slapping, le parcours croisé d'un SDF saxophoniste et de sa fille employée du Samu social sur fond de bastonnage de sans-abris avec gamins friqués, policiens ripoux et homme de main.

Il nous a semblé intéressant d'échanger avec Jean-Philippe Peyraud sur les évolutions perceptibles dans ces deux ouvrages. Une fois encore, le dessinateur a fait preuve d'une grande disponibilité pour répondre à nos questions. Qu'il en soit ici encore vivement remercié.

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Happy Slapping - Planche

Klare Lijn International : A mes yeux, Happy Slapping et Lui poursuivent une évolution déjà amorcée dans vos deux précédents ouvrages Mise en bouche et Quand j'étais Star, à savoir une tendance à un plus grand réalisme dans votre dessin et à un trait de moins en moins clair. Est-ce que je me trompe ?

Jean-Philippe Peyraud : Vous avez tout à fait raison, même si cette tendance n'est pas toujours réfléchie. Souvenez-vous lors de notre dernier entretien il y a deux ans, je déclarais « me préparer à un gros travail d'épure de mon dessin » pour l'adaptation de LUI. J'étais persuadé que le nombre limité de personnages, leurs caractères très typés et la mise en scène en huis clos allaient me ramener à plus de stylisation. Et puis ma main et mon inconscient en ont décidé autrement. Les thèmes mêmes abordés dans Happy slapping et Lui ne se prêtent pas à un trait rond et stylisé. Maintenant j'espère malgré tout garder une certaine élégance et la fluidité de la narration « ligne claire ».

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Lui - Planche

KLI : Qu'est-ce qui vous fait vous éloigner ainsi de la simplicité de trait qui était la vôtre il y a quelques années ? Lassitude par rapport à ce type de dessin ? Constat de certaines de ses limites pour approcher certains thèmes plus graves et plus noirs ? J'observe que vos illustrations pour le magazine féminin Elle vont dans le même sens, vers plus de réalisme dans la représentation des personnages, alors qu'elles sont le plus souvent légères. On pourrait en déduire que ce changement de patte est bien lié à une envie de dessinateur plus qu'à une nécessité d'adéquation au type de récit que vous mettez en images.
 
JPP : Certainement le constat de ses limites pour les thèmes plus graves et plus noirs. Traiter Happy slapping avec le trait de Premières chaleurs est impensable. C'est une question d'adéquation, tout simplement. Maintenant si on regarde le trait de plus près, il n'a pas énormément bougé. L'outil est le même (le feutre pinceau) le geste aussi, il s'appuie juste sur une documentation plus photographique, des anatomies plus réalistes et sur des masses noires plus importantes en hachures ou en aplats. Les illustrations pour Elle sont conçues en parallèle de mon travail en bande dessinée. Elles « subissent » ces orientations volontairement ou non. Quelquefois une illustration me permet de creuser une piste esquissée en bande dessinée et inversement. Il se trouve que les derniers articles que j'ai illustrés pour Elle s'accommodaient bien de ce trait plus réaliste. D'autres travaux d'illustrations ont gardé le trait plus rond de Premières chaleurs. Je pense notamment à mes travaux pour Système D ou des choses moins grand public. Il y a un plaisir indéniable de dessinateur à approfondir une nouvelle manière de faire mais je le lie très intimement avec les thèmes de mes derniers albums. Mon regard, mon état d'esprit ont changé et cela a forcément influé sur les histoires que j'ai envie de raconter et la façon de le faire. Travailler avec des écrivains m'a paradoxalement donné plus confiance en mon dessin. J'essaie de raconter plus en images et moins en mots. Je me rends compte, dans l'album que je suis en train de réaliser que je tends vers une concision des dialogues, quelque chose de plus sec. Mes premiers albums étaient très bavards. Je compensais mes failles graphiques avec les dialogues. La prochaine étape est un équilibre parfait dans l'épure du texte et du dessin. Y a encore du chemin !

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Happy Slapping - Planche

KLI : Quel regard portez-vous sur vos différents traits ? Celui de vos débuts avec Mine de Rien ou A Boire et à Manger ? Celui de Premières Chaleurs, Il pleut ou La Bouche Sèche ? Peut-on considérer ces styles comme définitivement abandonnés ? Pensez-vous continuer à évoluer dans votre dessin ?

JPP : J'espère bien continuer à évoluer ! Toujours en étant au service d'une histoire. Je ne suis pas dessinateur. Je suis auteur de bande dessinée. Le dessin y est intimement lié à l'histoire, l'ambiance les personnages, les dialogues. À tout un tas de paramètres qui donnent cette spécificité à ce travail. Ça n'empêche pas le dessin d'être « beau » mais ce n'est pas sa priorité. Lorsque je me penche sur mes travaux antérieurs, ce n'est pas tant le trait que je regarde que la manière de raconter, de mettre en scène. Et d'y voir des choses déjà en germes qui écloront 15 ans plus tard ! Maintenant c'est toujours étonnant de voir combien je suis incapable de reproduire des images de l'époque de Mine de rien ! Il y a une urgence dans ces cases qu'il m'est impossible de ravoir. Je peux retrouver ça dans des croquis où en essayant de nouveaux outils. Je me suis amusé a faire un série de portraits avec le lasso du logiciel Photoshop (carte de vœux). Un peu à la manière des papiers découpés de Matisse. C'était assez grisant.  Il faut que je trouve le moyen d'appliquer cette technique à un récit. 

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Lui - Travail préparatoire

KLI : Comment s'effectue finalement le choix du type de dessin à privilégier quand vous attaquez un nouveau livre ? Est-ce que c'est un choix purement personnel lié ou bien un choix discuté avec votre éditeur, votre co-auteur ou vos proches ?

JPP : Il n'y a pas à proprement parler de choix. Il y a une idée, une ambiance, des personnages qui forment peu à peu une histoire. Puis cette histoire devient mise en scène. Tout ça mentalement. Je ne suis pas sûr de visualiser dans ma tête les cadrages, les personnages, les décors. C'est une vision abstraite qui se concrétise au moment du dessin. Ma main essaie juste de traduire ce qu'a formulé mon cerveau. Le côté « outré » de la pièce de Philippe Djian m'a amené à rendre le dessin plus réaliste. Un trait trop stylisé aurait été redondant avec la stylisation des situations et des personnages. J'ai cherché une sorte d'équilibre afin que l'on croie à cette histoire.Cela dit, l'influence du co-auteur a une importance. En l'occurrence, je crois que les écrivains ont tendance à vouloir « matérialiser » leurs personnages dans le cadre d'une adaptation visuelle. Ils tendent donc à une vision plus réaliste. Il est moins évident pour un écrivain de voir son personnage de littérature s'incarner en style gros nez ou semi réaliste. Philippe Djian et Marc Villard sont des stylistes. Tout le jeu consiste à me fondre dans leur partition en y apportant ma stylisation. Une question d'équilibre. Les notions d'équilibre, de fluidité, de justesse sont essentielles dans mon travail. Ce sont elles, prioritairement, qui vont guider mes choix.

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Lui - Piste de couverture

KLI : Pourriez-vous nous éclairer sur vos choix concernant les couvertures de Lui et Happy Slapping ? Elles tranchent avec les couvertures de vos précédents albums. Celle d'Happy Slapping notamment qui ne permet pas du tout de vous identifier comme le dessinateur de l'ouvrage.
 
Je ne voulais pas d'une couverture avec le héros en gros plan avec une scène tirée de l'histoire à l'arrière-plan. Tout ce formatage actuel des affiches de cinéma ou des couvertures de bande dessinée m'emmerde. Comme les bandes-annonces qui vous dévoilent tout le film. J'adore les affiches de Saul Bass ou les affichistes polonais. J'aime les couvertures qui intriguent. Je montre beaucoup de choses dans cette couverture ( le lieu, l'ambiance, le ton et même la scène clé) sans rien dévoiler. Je tenais à un minimum de couleurs, l'intérieur étant en noir et blanc. Convaincre l'éditeur ne s'est pas fait sans peine mais je tenais vraiment à rompre, là encore, avec mes précédents albums. Peu importe qu'on reconnaisse mon trait puisque ce n'est pas du Peyraud façon Grain de beauté. Pour tout vous dire, je n'aime pas mes couvertures de Premières chaleurs. J'aurais préféré quelque chose de plus graphique, plus moderne, moins illustratif, moins « bd ». Pour Lui, j'ai proposé une quinzaine de pistes. Avec Didier Gonord, le directeur artistique de Futuropolis, nous sommes très vite tombés d'accord sur quelque chose de graphique voir symbolique. L'idée était en germe dans une de mes propositions, Didier l'a transcendée. En fait, tout est dit dans la couverture : un homme obsédé par des femmes qui lui font perdre la tête.

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Lui - Piste de couverture
 

KLI : Est-ce que l'adaptation de Lui a été plus compliquée que celle d'Happy Slapping ? On peut s'imaginer que mettre en planches une pièce de théatre, qui plus est un huit-clos en bande dessinée est moins facile qu'adapter un récit policier plus « classique » ?
 
JPP : J'ai travaillé les deux livres en parallèle. J'ai d'abord crayonné entièrement Lui. Et mettre en scène quatre personnages autour d'un canapé pendant 170 pages est assez éprouvant. Mais je tenais à garder le huis-clos. Une des raisons qui mettent l'homme dans cet état, c'est l'enfermement. Il était hors de question de faire du théâtre filmé et de promener les protagonistes dans les prés. Philippe Djian a écrit ce texte en le pensant pour le théâtre qui induit l'enfermement et des déplacements limités. Les rares fois où je quitte mes personnages c'est pour montrer le lieu et son isolement. J'ai choisi une résidence moderne perchée en équilibre sur les coteaux au-dessus d'une ville. J'ai gardé le postulat de localisation imaginaire et approximative que Philippe utilise dans toute son œuvre. J'ai promené mes personnages dans plusieurs pièces de l'appartement, là où le texte se contentait du salon. Ça ne se voit pas spécialement, mais ça m'amusait de mettre en scène la vamp, la mangeuse d'homme, dans la cuisine ou la salle à manger, par exemple. Au bout de 6 mois à vivre 24h sur 24 avec ces personnages, j'ai commencé à me sentir enfermé moi aussi.

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Lui - Planche

Me plonger dans Happy slapping et ses nombreux personnages et décors m'a ressourcé. Je me suis vraiment amusé à marcher dans Paris pour trouver les décors, à dessiner les scènes de violence et d'action imaginées par Marc Villard. J'ai été très surpris que Marc, sachant ma méconnaissance du polar, me donne à lire le manuscrit de Bird (le roman dont est tiré Happy slapping). J'ai pas mal hésité. Non pas que le texte ne me plût pas mais je craignais de ne pas être à la hauteur. La confiance que m'a portée Marc a été prépondérante. Les personnages d'Happy slapping gardent une certaine « élasticité » grotesque dans le trait qui répond à l'humour de Marc. Le trait est plus sec dans les décors. C'est un Paris froid et hostile que je devais rendre. De même j'ai tenu à rester en noir et blanc pour être au plus proche du sujet et de l'ambiance.

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Happy Slapping - Planche

Puis, je me suis enfermé avec l'homme et les 3 femmes de Lui pour l'encrage. Je craignais, après une telle coupure, de ne plus aimer mon découpage et de tout vouloir refaire. Il n'y a eu que quelques ajustements. J'ai redessiné l'aspect de la résidence pour lui donner un aspect plus aérien, dans une sorte d'équilibre précaire comme son locataire. J'ai affiné quelques mises en scène. La difficulté dans un huis-clos c'est de rendre les déplacements naturels, fluides et signifiants. Comme je ne peux pas jouer sur la voix et ses intonations, j'essaie de me servir de ses déplacements pour évoquer, soutenir les émotions. Aucun des gestes de mes personnages n'est gratuit. Le trait de Lui y est plus tendu, plus acéré que pour Happy slapping. Là encore, il épouse le propos. J'ai joué avec la couleur qui a un rôle narratif important. C'est véritablement elle qui donne ma vision du texte.

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Lui - Planche

KLI : Est-ce que vous comprenez que Lui puisse désarçonner certains lecteurs et être perçu comme un exercice de style un peu expérimental ?

JPP : Ce qui vous fait dire cela, c'est l'apparente complexité du texte, sa fausse linéarité. Dans une certaine mesure, Grain de beauté était aussi un exercice de style expérimental. Le pitch de Lui est assez simple : Une plongée dans le labyrinthe mental d'un homme à qui les femmes ont fait perdre la tête (d'où la couverture). Ce qui désarçonne le lecteur c'est qu'on le balade. Dans la première partie, il est sur des rails : un homme, sa femme et une ex-femme qui ressurgit du passé avec des griefs, rien que de très classique. Là où tout bascule c'est lorsque la voisine intervient. Alors que le lecteur était persuadé de lire une histoire, voilà qu'on vient lui en raconter une autre et que tout ça semble se mêler sans vraiment se croiser. Il s'agit de montrer comment la raison peut dériver en se mettant du point de vue du "délirant", en suivant sa logique et sa logorrhée. Comment le présent, le passé, le fantasme et la réalité se culbutent pour créer une « autre réalité ».
J'ai toujours aimé que le lecteur soit actif, ne pas lui donner toutes les clés. C'est en cela aussi que je trouve plus de similitude entre le théâtre et la bande dessinée qu'avec le cinéma. Je suis toujours amusé de voir les lecteurs me raconter ce qu'ils ont lu dans mes albums. Voir comment ils les résument. Certains vont tellement loin que je ne reconnais plus l'histoire que j'ai écrite ! Avec Lui, le lecteur referme le livre en se posant plus de questions qu'en l'ouvrant. C'est un livre qui demande une lecture un peu plus attentive. On ne s'y laisse pas porter par une seule émotion mais par plusieurs. Et, qui plus est, ces émotions sont mises à mal, voir inversées, en cours de route. Plus personnellement, je vois dans ce texte des similitudes avec le travail de création : comment un artiste vampirise ses proches, malaxe son histoire et ses fantasmes pour créer de la fiction.

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Portrait de Philippe Djian

KLI : Quelles sont les réactions par rapport à Lui ? Quel accueil lui a réservé Philippe Djian ?

JPP : Il est un peu tôt pour analyser les réactions. Je m'attends à ce que des lecteurs soient déconcertés. Comme certains l'ont été par Happy slapping. Cependant, ces deux livres sont pour moi totalement cohérents dans mon « œuvre ».
Quant à Philippe Djian, Je ne veux pas parler à sa place, mais je crois qu'il a vraiment apprécié le livre. Il m'a laissé le champ libre comme il l'aurait laissé à un metteur en scène.
Contrairement à Mise en bouche où la nouvelle à une existence autonome, le texte d'une pièce de théâtre est une étape, un document technique, c'est un texte en demande de concrétisation.
Et comme la pièce n'a jamais été montée jusqu'alors, il est content de voir son travail aboutir, en quelque sorte.

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Happy Slapping - Planche

KLI : Après deux ouvrages aussi adultes que Happy Slapping et Lui, aux atmosphères pesantes voire violentes, n'avez-vous pas envie de revenir à plus de légèreté pour vos prochaines bandes dessinées ? Quels sont vos projets comme dessinateur ou scénariste ?

JPP : Il se trouve que Marc Villard m'a proposé de retravailler sur son avatar auto-fictionnel qui était au centre de Quand j'étais star. Nous travaillons sur des scénarios originaux et au format strip. Il est trop tôt pour vous en dire plus mais il va sans dire que ce sera bien plus léger qu' Happy slapping. J'espère aussi retravailler avec Philippe Djian.
Mais pour l'heure, je crayonne les histoires d'un recueil à sortir l'an prochain chez Treize étrange, D'autres larmes. Une demi-douzaine de nouvelles dans l'esprit de La bouche sèche, dont j'assure texte et dessin.
2011 devrait voir aussi la conclusion du Désespoir du singe, avec Alfred. Finalement nous avons opté pour un troisième et dernier gros volume pour achever cette mini-série qui était prévue en 4 tomes. Il s'intitulera Le dernier vœu.

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Carte de voeux 2010

A noter :

- le site internet de Futuropolis fourmille de bonus comme ces photographies préparatoires au travail de Jean-Philippe Peyraud;

- Retrouvez Jean-Philippe Peyraud dans le pilote de Figure Libre, un projet de programme court destiné à la télévision et réalisé par Benjamin Busnel et Avril Tembouret.  Chaque épisode de 7' propose à un dessinateur de retranscrire en un temps limité un élément clé d'une oeuvre littéraire, célèbre ou méconnue : un personnage, une atmosphère, une scène mémorable... Bonne chance à ce projet !

- Retrouvez l'actualité de Philippe Djian et Marc Villard sur leurs sites respectifs.

Illustrations copyright Peyraud, Djian, Villard, Casterman, Futuropolis

 
 
 
 
 

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18/08/2008

ENTRETIEN AVEC JEAN-PHILIPPE PEYRAUD

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Dans quelques années, les futurs experts ès bande dessinée qui se pencheront sur l'oeuvre de Jean-Philippe PEYRAUD ne manqueront certainement pas de relever que 2008 fut pour lui une année charnière très importante pour la suite de son parcours de créateur avec la publication rapprochée de deux adaptations de romanciers, Quand j'étais star de Marc VILLARD et Mise en bouche de Philippe DJIAN.

En effet, jusqu'à aujourd'hui, Jean-Philippe PEYRAUD s'était pour l'essentiel consacré à des bandes dessinées chroniquant de manière légère, sympathique, romantique et souvent fort drôle le quotidien de personnages, le plus souvent trentenaires, ancrés dans le Paris des années 1990 et 2000 avec leurs amis, leurs amours, leurs emmerdes...

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Ses nombreux admirateurs avaient néanmoins perçu un fort potentiel se dégager d'oeuvres plus confidentielles comme Il pleut , Grain de beauté ou La bouche sèche , recueils d'histoires courtes autour des relations amoureuses marquées par plus de profondeur, de mélancolie, de finesse dans le ton.

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Après plus de dix années de créations, l'artiste a manifestement trouvé à la fois le style de dessin, sobre, clair, dynamique et le sens de l'approche narrative qui lui offrent la possibilité de s'exprimer pleinement.

En adaptant avec talent les chroniques autofictionnelles de Marc VILLARD, pleines d'un humour cynique assorti d'un goût pour l'auto-dérision et la nouvelle de Philippe DJIAN contant la relation de deux parents solo pendant une prise d'otages dans une école, Jean-Philippe PEYRAUD passe à la vitesse supérieure en démontrant que son traitement graphique peut coller à diverses ambiances et servir des oeuvres réellement ambitieuses.

Autant de bonnes raisons de lui poser quelques questions !

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Autoportraits de Jean-Philippe PEYRAUD

Klare Lijn International : Comment se fait-il qu'en l'espace de six mois, vous nous proposiez deux adaptations d'écrivains ? Est-ce une simple coincidence ou bien une volonté affirmée de votre part de sortir d'une création 100% personnelle ?

Jean-Philippe PEYRAUD : Une pure coïncidence. Un projet jeunesse aurait dû s’intercaler entre les deux mais il est tombé à l’eau. J’avais aussi un projet de recueil de nouvelles dans la lignée de La bouche sèche que j’ai mis en stand-by le temps que les choses s’éclaircissent entre Milan et 13 étrange.

KLI : Comment s'est fait le contact avec Marc VILLARD et Philippe DJIAN ? C'est vous qui les avez approchés ? Comment ces collaborations se sont déroulées ? Quelle a été l'implication des deux écrivains dans l'adaptation graphique de leurs nouvelles ? Est-ce que vous avez eu carte blanche ou bien se sont-ils montrés plus ou moins directifs, censeurs à certains moments... ?

JPP : Marc VILLARD souhaitait adapter ses nouvelles d’auto fiction parues à L’Atalante et en avait fait part à mon éditrice chez Casterman, chez qui il a sorti Rouge est ma couleur avec Jean-christophe CHAUZY. Son travail et le mien avaient des résonances et on nous a mis en contact. J’ai adoré ses nouvelles et l’autodérision qu’il pratique. Il y a une méchanceté chez lui que je n’ai jamais su développer dans mes séries d’humour. Avec Marc, c’est une véritable collaboration : nous avons choisi les nouvelles ensemble, il les a adaptées, je lui ai soumis le découpage, il a donné son avis sur la bichro, la maquette - c’est un ancien directeur artistique - bref, il a été présent tout le long du projet. Cela n’a pas empêché qu’il me laisse une grande liberté.

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Planche extraite de Quand j'étais star - Casterman

La nouvelle de Philippe DJIAN, j’ai eu envie de l’adapter dés que je l’ai lue en 2003 dans un supplément d’été des Inrockuptibles. J’ai attendu en vain qu’elle paraisse en livre avant d’enfin proposer l’idée à Futuropolis. Il ne s’est pas écoulé une semaine avant que Philippe DJIAN me donne son accord. Il était enchanté que cette nouvelle, qu’il avait écartée du livre Frictions, reprenne vie. Il na pas souhaité s’investir dans l’adaptation. Le texte existait, à moi de me démerder avec (dixit). Sa seule exigence tenait aux dialogues sur lesquels il est très exigeant. Je lui ai soumis mon scénario puis le story-board. Il a retouché quelques répliques. Une des raisons pour lesquelles j’ai souhaité adapter cette nouvelle c’est qu’elle est très dialoguée. Un langage parlé mais très écrit. Dans la bouche d’un comédien, il sonnerait faux alors qu’il est parfait pour la bande dessinée, art hybride.

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Planche extraite de Mise en bouche - Futuropolis

Quand VILLARD ou DJIAN ont retouché leurs dialogues, c’était toujours pour en enlever. J’ai énormément appris sur ces deux livres. Notamment à faire plus confiance à mon dessin.

KLI : J'observe dans ces derniers travaux comme la volonté de rompre avec une forme de récits plus légers qui ont marqué votre parcours? Est-ce qu'on peut dire que vous avez envie de passer à la vitesse supérieure, sortir d'une forme de routine, bénéficier d'une reconnaissance d'auteur ? Faut-il y voir un regard critique sur vos productions passées et la volonté de consacrer votre temps à des projets plus muris et plus ambitieux ?

JPP : Volonté, je ne crois pas. Je me laisse porter par mes envies et mes rencontres. Je ne pense pas en termes de carrière ou de reconnaissance. D’ailleurs, cette idée qu’une œuvre, quelqu’elle soit, serait mineure parce que légère ou comique me sidère. GOOSSENS, pour ne prendre que lui, est un immense auteur et il serait dommage d’attendre qu’il fasse autre chose que de l’humour pour s’en rendre compte. De même si demain, j’entreprends un projet jeunesse, il n’en sera pas moins muri et ambitieux. Ce qui m’intéresse, c’est l’étude de caractères, l’intrigue m’importe peu et j’ai vu une sorte de quintessence de mes préoccupations dans la nouvelle de Philippe DJIAN. Le vague rapport à l’actualité du pitch de Mise en bouche ne doit pas supplanter le fait que c’est avant tout une comédie, avec des personnages véritablement comiques comme Vickie. Je ne pense pas que Quand j’étais star soit particulièrement « sérieux ». J’ai toujours essayé de mêler légèreté et intimisme dans mon travail. C’est même ce qui le caractérise, plus que les fameux nez en virgule.

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Planche extraite de Premières chaleurs - Casterman

KLI : Mon propos n'était pas de dénigrer vos travaux passés mais de noter quand même un abandon de votre part de cette forme de récit proche de séries TV comme Friends - Premières chaleurs, Ces années-là - pour asseoir une création plus mature et moins "ado". N'est-ce pas aussi lié au "vieillissement" de l'auteur qui se sent moins proche de la jeune génération ?

JPP : Je comprends ce que vous voulez dire au sujet de Premières chaleurs et Ces années-là. Ce n'est pas tant la peur de ne plus être en phase, mais plutôt une certaine lassitude face à l'abondance de bande dessinée sur le même propos, notamment sur les blogs. Tout le monde y raconte son
quotidien, plus ou moins sur le même ton et plus ou moins (plutôt moins, d'ailleurs) de pertinence. Quand j'étais star était un bon angle d'attaque pour renouveler un genre déjà galvaudé.

KLI : N'y a t-il pas une forme de contradiction à illustrer le récit d'un autre et dans le même temps, confier à un autre dessinateur la mise en image d'une histoire que vous avez écrite ? Pourquoi ne pas avoir assuré le dessin de la série Le désespoir du singe ? Comment se fait ce type d'arbitrage : je le dessine ou je ne le dessine pas ? Le souci de se focaliser davantage sur la lisibilité du récit ?

JPP : Je ne crois pas qu’il y ait contradiction mais plutôt une curiosité sur les différentes façons d’envisager le travail d’auteur de bande dessinée. Avec ALFRED nous nous connaissons depuis nos débuts respectifs au sein de labels indépendants. Le désespoir du singe est la concrétisation de notre amitié. Je ne lui ai pas confié une histoire, nous l’avons conçue ensemble. Le scénario que je lui fournis n’a aucune information de découpage; ni page, ni case, juste un enchaînement de scènes. Je redécouvre l’histoire à la réception des pages. Des planches dans lesquelles il a insufflé son souffle, son regard, son style. Pas un seul instant, je n’ai imaginé dessiner cette histoire. Quand je l’écris, j’imagine ce que peut en faire ALFRED mais comme c’est quelqu’un qui avance toujours graphiquement, je suis constamment (et heureusement) surpris. C’est une de mes grandes joies que de découvrir ses planches. Curieusement, il y a eu une sorte de transfert pendant cette collaboration. ALFRED a épuré son trait tandis que j’ai noirci le mien.

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Couverture du tome 1 du Désespoir du Singe - Delcourt

Travailler pour quelqu’un ne m’a pas spécialement permis de me focaliser sur la lisibilité du récit. J’applique cette exigence pour mes projets personnels et sur les adaptations. Je travaille la fluidité de ma mise en scène et de mes dialogues. Quand c’est réussi, le dessin arrive naturellement. ALFRED et moi tenions à sortir du tiroir où l’on nous rangeait déjà. Lui faire dessiner un récit contemporain avec un couple à une table de bar ne m’intéressait pas. Et ça ne l’aurait certainement pas intéressé. Un critique a qualifié mon travail de « bande dessinée de chambre ». Pour rester dans la métaphore musicale, avec ALFRED, je compose pour un orchestre philharmonique ! Il y a un souffle romantique dans son dessin que j’avais envie d’exploiter. J’avais également envie de me frotter au récit d’aventure à la David LEAN. Même si j’accorde toujours autant d’importance aux personnages, cela me permet de jouer plus intensément avec l’intrigue, le climax, les lieux.

En fait, quand j’écris, je ne pense jamais au dessin. Et c’est comme ça que je me retrouve à dessiner des voitures alors que je déteste ça. Et qu’ALFRED se retrouve a dessiner des chevaux…

KLI : Quand j'étais star et Mise en bouche se caractérisent par un nombre important de pages, une mise en couleur minimale et un format "graphic novel". Pouquoi ces différents choix ?

JPP : Pour Quand j’étais star, l’éditeur a longtemps tergiversé sur le format. Au final, nous sommes très content d’être dans la collection Écriture. Dans un format classique, tout le sel des nouvelles de VILLARD se serait dilué. Nous avons pu y développer plus longuement le personnage de Marc. La forte pagination nous a permis de rythmer le récit avec des nouvelles plus intimistes et de ce fait, de montrer le personnage sous un autre jour. À l’origine, le projet était en noir et blanc, mais très vite, il m’a semblé que la bichromie apporterait un supplément d’âme. J’ai donc demandé à Laurence CROIX de me donner un coup de main pour finir dans les temps.

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Planche extraite de Quand j'étais star - Casterman

La même Laurence CROIX qui a fait un travail fantastique sur Mise en bouche. C’est une mise en couleur (forme de couleur décalée) que je pratique pour l’illustration et que j’avais envie de développer sur la longueur d’un album. Laurence et moi collaborons depuis un bon moment maintenant. À chaque fois, nous avons tenté des choses différentes. Philippe DJIAN avait bien apprécié Grain de beauté et l’économie de couleurs. Ca tombait bien, car c’était exactement cette voie que je désirais approfondir. Je ne voulais pas de couleurs réalistes (herbe verte, ciel bleu…) mais d’une vraie signature colorée. La mise en couleur devait refléter les états d’âmes des personnages, souligner le rythme de la narration tout en respectant la stylisation du dessin. Un challenge que Laurence a réussi haut la main.

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Planche extraite de Mise en bouche - Futuropolis

La nouvelle de Philippe DJIAN faisait 64 pages, l’adaptation en fait le double (137 exactement). Il était inenvisageable pour moi de changer cette pagination où de la segmenter pour entrer dans une collection. J’ai trouvé chez Futuropolis un interlocuteur adéquat. Depuis peu, les éditeurs semblent avoir admis que c’est l’objet livre qui doit s’adapter au projet et non le contraire. De plus, que ces deux livres s’éloignent du format album pour mieux en évoquer l’origine littéraire me convient parfaitement. J’ai toujours fait en sorte que le format de mes livres tienne compte de ce que j’y raconte. Grain de beauté n’aurait absolument pas de raison d’être dans un autre format.

KLI : Quel bilan tirez-vous de vos dix dernières années de création en bande dessinée ? Vos regrets ? Vos satisfactions ? Quand vous repensez à vos débuts d'auteur-éditeur à la Comédie Illustrée, qu'est-ce que cela vous inspire ?

JPP : Dans une interview, BAJRAM expliquait, qu’avec le temps, il se posait de plus en plus de question sur son travail et regrettait l’insouciance du jeune créateur. J’avoue partager son sentiment. C’est peut-être pour cela que j’ai envie de varier les expériences. Pour retrouver une espèce de fraîcheur. Vous savez, j’étais déjà hyper heureux de vivre du dessin lorsque j’ai débuté comme graphiste dans l’audiovisuel. Je créais les histoires de Mine de rien pour mon bon plaisir, pendant mon temps libre. Je n’imaginais pas un instant ce qu’il adviendrait. Ce qui m’arrive depuis dix ans est une sorte de bonus !

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Planche extraite de Soit dit en passant - Le cycliste

J’ai des regrets sur chacun de mes livres et la satisfaction de progresser au suivant. La comédie Illustrée était une belle aventure. À l’époque j’étais graphiste dans l’audiovisuel et je dessinais mes planches sans aucune autre ambition que d’amuser mes amis. Le hasard m’a fait rencontrer Ronan Le GUELLEC, du fanzine Pol et mickey et futur fondateur des éditions Le cycliste, qui m’a présenté Philippe MARCEL et Jean-paul JENNEQUIN (Le goninfre et Scarce) avec qui j’ai découvert les expositions Autarcik comix organisées par Amok (futur Frémok).

J’ai découvert une scène bd en pleine ébullition, loin de ce qu’on trouvait en librairie. C’était très excitant. C’est dans une de ces manifestation que j’ai rencontré CHRISTOPHER, qui autoéditait Les aventures de David Watts. Quelques jours plus tard La comédie Illustrée naissait, rejoint par Philippe de la FUENTE et MASSONNET. L’aventure Comédie illustrée nous a permis d’appréhender le côté technique de la bande dessinée, de la fabrication à la vente, et de faire des tas de rencontre. Je regrette que nous n’ayons pas pu mieux défendre des auteurs comme Ulf K., Tom HART, Woodrow PHOENIX, Laurent LOLMEDE… Le clash était inévitable. Nous avions tous des vues différentes sur l’évolution de la comédie illustrée. Et quelque soit le choix, nous n’aurions eu ni le temps ni l’énergie de le mener à bien parallèlement à nos « carrières » d’auteurs.

Même si je suis plutôt d’un naturel solitaire, j’aime le travail de groupe autour d’un projet commun ; que ce soit la création d’un fanzine au lycée, de La comédie illustrée ou bien de rejoindre les instances du Groupement Bande Dessinée au sein du Syndicat National des Auteurs Compositeurs.

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Affiche de l'exposition PEYRAUD à Poitiers en 2008

KLI : Quel regard portez vous sur l'édition BD après vos différentes collaborations avec Casterman, Teize étrange, Milan, Futuropolis ? En quoi un éditeur ou un directeur de collection peut avoir une influence sur votre création ?

JPP : Vous ne me trouvez pas très fidèle, c’est cela ? Là encore, je me suis laissé porter par mes rencontres. Frédéric MANGE a créé 13 étrange quelques mois après les débuts de La comédie illustrée. Nous avons écumé les salons ensemble. Lorsque j’ai découvert sa production, j’ai tout de suite eu envie de travailler au format poche, idéale pour y développer des histoires intimistes. En fait, à mes débuts, j’ai profité des différents formats que produisait les petits éditeurs pour y tenter mes expériences narratives : Du strip chez La cafetière, Du gag chez Le cycliste… Les rapports qui se sont tissés tout au long de ces "années d’apprentissage" sont bien évidemment différents de ceux que je peux entretenir avec mes éditeurs plus récents.

Je considère qu’un éditeur ou directeur de collection doit comprendre la démarche d’un auteur et pas seulement donner son accord sur un pitch et signer le chèque. Il doit croire au « potentiel artistique » de l’auteur, l’encourager sans lui faire sauter d’étapes et le défendre contre vents et marées critiques et économiques. Ce rôle d’accompagnateur, d’accoucheur est difficile car il induit l’instauration d’un lien très intime dans une relation de travail.

Multiplier les éditeurs, c’est multiplier les regards sur son travail. À l’auteur aussi de savoir quoi prendre chez chaque éditeur.

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Carte de voeux 2007

KLI : Depuis vos débuts, votre trait se caractérise par son minimalisme, sa sobriété, sa simplicité. Est-ce que ce choix de cette ligne claire s'est imposé à vous comme une évidence dès le départ ou bien avez vous exploré d'autres voies ?

JPP : La suggestion me semble bien plus révélatrice d’émotions que la description ou la démonstration. Et cela dans tous les domaines, littérature, cinéma… J’aime que le lecteur soit actif. Au théâtre, une chaise et un divan suffisent à évoquer un intérieur. Le cinéma a tendance a trop en montrer, d’où mon goût pour SAUTET, RIVETTE, DEVILLE, MILLER... Je n’échangerais pas une nouvelle de CARVER contre tout PROUST !

Le minimalisme, la sobriété, la simplicité, quelque soit le nom qu’on lui donne n’ont qu’un but : l’équilibre.
Il y a une très intéressante phrase d’AVRIL dans sa monographie : "Plus je dessine, plus je me perds".

J’ai eu la magnifique occasion d’en disserter avec lui. Je crois que je vais faire encadrer cette phrase au dessus de mon bureau, entre le portrait de MONDRIAN et une étude de MATISSE (une carte postale, je vous rassure) et la dernière planche du Chemin des trois places (l’original).

C’est lors de mes études d’arts graphiques que j’ai découvert le pinceau qui correspondait à mon geste long et ample. C’est au même moment que j’ai découvert CHALAND, CLERC, LOUSTAL et tous les « jeunes gens modernes ». Avant j’avais beaucoup tâtonné, surtout inspiré par les classiques, FRANQUIN, MORRIS…

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Illustration pour Les artistes en cave

KLI : Quel rapport entretenez vous avec la ligne claire ? Vous sentez vous proches d'auteurs comme CHALAND, CLERC, AVRIL, FLOC'H, SWARTE.... ? Qu'est-ce qui vous en rapproche ? Qu'est-ce qui vous en éloigne ? Quels sont les artistes de ce courant graphique que vous appréciez, quels sont vos albums favoris ? Si vous deviez donner une définition de la ligne claire, quelle serait-elle ?

JPP : Mes goûts m’emmenaient donc vers une certaine stylisation et après le règne du réalisme historique (collection Vécu) l’arrivée du renouveau de la ligne claire était enthousiasmant. Habitant Poitiers, je me suis déplacé très tôt au festival d’Angoulême. J’y ai fait dédicacer Petit peintre à DUPUY-BERBERIAN sur le stand Magic strip. Ce devait être en 1986, je n’avais jamais entendu parler d’eux - d’ailleurs j’ignorais alors la vérité sur le bicéphalisme de leur duo -, le graphisme et le format m’avaient immédiatement attiré. Leur travail m’a très vite plu car ils délaissaient le rétro 50.

Ce côté nostalgique dans lequel s’enfermait une partie de la ligne claire m’a vite ennuyé. Puis il y a eu MARTINY et PETIT-ROULET avec Macumba river et Papa dindon et enfin des récits contemporains. J’ai su que c’était ce genre d’histoires que je raconterai.

Le chemin des trois places d’AVRIL et GOTTING m’a énormément influencé. Cette histoire de rien sur l’amitié entre deux hommes est un petit bijou. La bande dessinée arrivait enfin à exprimer ce que seul SEMPE avait pu évoquer dans ses illustrations.

Je suis resté un inconditionnel d’AVRIL. Il a su faire évoluer son dessin magistralement. J’attends impatiemment son album chez Dupuis sur scénario de Ted BENOIT.

GOTTING est non seulement un graphiste hors pair mais un narrateur époustouflant. En terme d’écriture, un de mes modèles avec Jean-claude DENIS et Etienne DAVODEAU. Il y a une fluidité dans l’écriture de ces trois-là que j’aimerais égaler.

LOUSTAL et sa volonté de sortir du cadre narratif classique avec ses images sans bulle et le pouvoir évocateur de ses illustrations faussement naïves m’a littéralement cueilli.

Je me suis abîmé les yeux sur les pin-up de Serge CLERC, sans doute le plus grand styliste avec Ever MEULEN.

Que dire de CHALAND ? Il ne se passe pas une année sans que je ne relise son œuvre. F 52 et Le jeune Albert sont mes albums préférés. Il se servait de l’imagerie des années 50 pour porter un regard sur son époque. Rien à voir avec de la nostalgie. J’ai plus appris sur la bande dessinée en lisant ses interviews qu’avec n’importe quel autre. Le maître.

Bref, j’ai dévoré tous ces auteurs qui se côtoyaient. De ma lointaine province, j’ avais l’impression que c’était les nouveaux Montparnos ! Impression renforcée en feuilletant Intérieurs d’artistes d’AVRIL.

Non seulement je me sens proche d’eux mais je clame haut et fort ma filiation.

Mes goûts ont heureusement évolués depuis et je ne lis pas que de la ligne claire mais dans les derniers venus j’adore Émile BRAVO. Jules est la meilleure série tout public des 10 dernières années ; un genre qu’il a su renouveler magistralement. J’aime beaucoup son mauvais esprit. En cela, il est le digne héritier de CHALAND.

Je n’ai pas encore lu R97 de Christian CAILLEAUX qui est un copain et dont j’adore le trait élégant. Le troisième thé chez 13 Étrange est une petite merveille.

Plus récemment encore, Michel RABAGLIATI et Alexandre FRANC m’ont enthousiasmé, chacun dans des registres très différents.

BOUCQ identifie deux types de dessinateurs : les volumiques, plus sculpturaux et les bidimensionnels, plus scripturaux. Indéniablement, la ligne claire rejoint cette dernière catégorie.

Je suis tout à fait d’accord avec la définition de la ligne claire que vous donne Émile BRAVO (qui cite HERGE, me semble-t il) : un dessin épuré au service de la narration. Et comme nous avons très peu parlé d’HERGE, mes Tintin préférés sont Le lotus bleu et Tintin au Tibet.

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Gouache pour la librairie Brusel

KLI : Pourquoi ne jamais avoir créé d'album "dans la tradition franco-belge du héros sans peur et sans reproche confronté à des méchants" si vous voyez ce que je veux dire ? Parce que vous vous sentez plus proche de la "nouvelle bande dessinée" d'auteurs plus tournée vers l'autobiographie ?

JPP : Je crois que c’est LOUSTAL qui disait ne pas se voir dessiner les aventures d’un reporter avec son chien. Je suis d’accord avec lui. Ce qui m’intéresse chez CHALAND c’est qu’il détourne les codes de la bd classique avec Freddy Lombard. Comme je l'ai déjà dit précédemment, c’est l’étude de caractère plus que l’intrigue qui m’intéresse. Bien souvent la psychologie des personnages est pauvre dans les séries classiques. Alors que le feuilleton permettrait justement de fouiller la psychologie. Regardez ce que font les américains avec les séries télés.

J’adorerais travailler sur une série où l’on suivrait l’évolution d’un ou plusieurs personnages. C’est ce que j’ai tenté de faire avec Premières chaleurs mais mon intrigue était trop lâche.

Je ne me sens pas spécialement proche des auteurs pratiquant l’autobiographie. Si je me nourris de mes expériences personnelles, c’est toujours pour les romancer. En tant que lecteur peu m’importe que l’histoire soit tirée de faits réels ou pas pourvu quelle soit bien racontée.

KLI : Quelle est votre méthode de travail pour parvenir à votre trait ligne claire ? Est-ce que vous pratiquez des croquis chargés pour aller chercher le meilleur trait ou bien ce trait vient assez rapidement ?

JPP : Ma mise en place vient rapidement. Mon crayonné ne diffère guère de mon story board. Les images se génèrent mentalement au fur et mesure de l’écriture du scénario. Si je bute à la mise en place, c’est que ça coince à l’écriture. Ensuite je dessine beaucoup au Colerase (crayon bleu) puis je vais chercher le meilleur trait au crayon à papier à la table lumineuse. Je fais très peu de croquis préparatoires. J’encre à la table lumineuse et au feutre pinceau Pentel.

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Illustration pour la rubrique "C'est mon histoire" dans ELLE

KLI : Que vous apportent vos travaux d'illustrations dans Elle ? Outre l'aspect financier, j'imagine que cela doit défouler l'esprit de dessiner ce type de mini-récit en deux ou trois cases ? Est-ce que vous travaillez aussi pour la publicité ? Créer des images détachées de tout récit vous procure t'il un plaisir différent de la bande dessinée ? Réaliser de belles images, plus graphiques, plus soignées ?

JPP : Quand les gens de Elle ont fait appel à moi c’était pour faire de l’illustration pure. Et puis le directeur artistique a trouvé dommage de ne pas profiter de mon savoir faire d’auteur de bande dessinée. Ce n’est pas spécialement "défoulatoire" comme travail, c’est même assez compliqué car je dois raconter une histoire, si minime soit-elle sans déflorer l’article. Je fais une sorte de bande-annonce. C’est plus simple quand il y a des dialogues. Et il y a des fois où j’aimerais me contenter d’une illustration !

Je travaille pour la publicité par le biais de mon agent, Comillus, mais surtout pour de la communication interne et donc bien souvent invisible du grand public. Quand le client a du talent, c’est toujours intéressant de mettre son travail à son service. Je me suis réellement amusé sur des campagnes pour Club internet ou la Mutuelle des étudiants. Je ne connais rien de pire qu’un client qui pense qu’un joli dessin comblera le manque de message.
Je prends le travail publicitaire comme un exercice de style plus qu’un véritable plaisir. Par contre réaliser des sérigraphies ou des affiches me plaît terriblement. Il y a, hélas, de moins en moins d’éditeur à publier de belles images. Qui sait, quand le marché des bibeloteries et autres attrape-poussière bd aura fini de se casser la gueule, peut-être y reviendrons-nous … Il y a peu, Nicolas et Jean-louis de la librairie Experience nous ont invité, ALFRED et moi, à dessiner une sérigraphie à quatre mains. Il font eux-même l’impression et nous sommes allés sur la machine avec eux, pendant deux jours. Un vrai bon moment.

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Sérigraphie avec ALFRED pour la libraire Expérience

Par contre, permettez-moi de vous reprendre sur la formulation "plus soignée". Une illustration ne demande pas plus de soins qu’une case de bd. L’illustration doit fonctionner toute seule là où la case prend en compte la précédente et la suivante. La spécificité des auteurs ligne claire tient peut-être à une plus grande facilité de passer de l’un à l’autre. J’aime les sérigraphies de CHALAND car elles racontent toutes une histoire. J’ai beaucoup de mal à concevoir des images non narratives. Je ne dessine pas sur les nappes en fin de repas si ce n’est pas pour raconter quelque chose. Je ne remplis pas de carnets de croquis ou de voyages. Je suis un contemplatif ; la vue du paysage me suffit, je n’éprouve pas le besoin de l’archiver. J’aurais l’impression d’être un de ces touristes qui ne décolle pas l’œil de sa caméra.

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Illustrations pour des cartes téléphoniques - copyright comillus

KLI : Quel est votre regard sur la création contemporaine en bande dessinée ? Comment trouver sa place dans la surproduction actuelle ? Quels sont les auteurs dont vous vous sentez proches ? Si on vous proposait de dessiner un Spirou, est-ce que vous accepteriez ?

JPP : La bande dessinée est le secteur de création contemporaine le plus excitant du moment. Il y a des tas de raisons de se plaindre de la surproduction mais il n’y a pas une semaine sans qu’il n y ait un livre intéressant, intrigant ! C’est loin d’être le cas au cinéma dont on nous rebat les oreilles ! Il est plus que temps que les médias généralistes s’en rendent compte. En même temps, cette indifférence nous préserve peut-être…

Trouver ma place dans la production m’importe peu. J’ai toujours eu le cul entre deux chaises : trop underground pour le grand public, trop mainstream pour l’underground.

Les auteurs dont je me sens proches ne sont pas spécialement "ligne claire". Je ne suis pas en atelier et je n’ai pas de bande. Si les connexions avec Jérome JOUVRAY , BRUNO, ou Adrian TOMINE sont évidentes, elles peuvent vous sembler plus floues avec des auteurs comme PRUD’HOMME, GIPI, LOLMEDE, Alex ROBINSON, Kyoko OKAZAKI ou Sylvain VALLEE pour ne citer que ceux-là. Il y a ce jeune auteur, Sebastien VIVES, énervant tellement il a du talent : son album Le goût du chlore est un petit bijou de sensibilité ! Une facilité de gestion des silences et des non-dits. Il laisse parler son dessin où un autre aurait saouler le lecteur avec des voix off. Je déteste les voix off et les narratifs. Je vais faire hurler les puristes, mais c’est la raison pour laquelle JACOBS m’a toujours ennuyé. Toujours dans la veine "less is more", La colère dans l’eau de David DE THUIN m’a énormément touché. En fait je me sens proche de tous les gens avec qui vous risquez me voir dîner en festival. Je ne mange bien que bien accompagné.

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Dessin réalisé pour les rendez-vous BD d'Amiens

Spirou n’a jamais occupé une place prépondérante dans la bibliothèque familiale. De FRANQUIN, c’était plutôt Gaston, personnage bien plus intéressant, à mon avis. J’ai bien évidemment lu tous les Spirou au bibliobus mais ça ne m’a jamais autant marqué que Tintin (qui figurait, lui, dans la bibliothèque familiale avec Asterix et Lucky luke). Je les ai relus il y a peu et je n’ai pas retrouvé la magie que je peux avoir à la relecture d’un Tintin. Il n’y a que QRN sur Bretzelburg qui trouve grace à mes yeux. Quel chef-d’œuvre ! Tout ça pour dire que ça ne m’intéresserait pas vraiment. Même si je trouve le Spirou de BRAVO particulièrement réussi et excellente l’idée de laisser des auteurs s’emparer d’un mythe de la BD le temps d’un one shot. À quand un Lucky luke par DUMONTHEUIL ? Cela m’exciterait beaucoup plus qu’on me propose un Scorpion du désert. J’ai découvert PRATT dans Pif gadget. Comme dans Mickey, je ne lisais les récits réalistes qu’en désespoir de cause. Et je tombe sur cet épisode des Éthiopiques où Corto se fait ensevelir par un éboulement de pierre. Un véritable choc visuel pour le gamin que j’étais. Je ne comprenais pas grand chose à l’histoire mais ces pages quasi abstraites en noir et blanc sont restées gravées à jamais dans ma petite tête. J’ai reconnu le dessin de PRATT, quelques années plus tard, dans un album emprunté au bibliobus, Les scorpions du désert. Je tiens l’épisode avec Stella, J’ai deux amours, mon pays et Paris comme un modèle. Le genre de récit après lequel je courrais toute ma vie ! J’ai bien aimé la reprise de WAZEM.

KLI : Quid de l'impact de vos créations au-delà des territoires francophones. Certaines de vos bandes dessinées bénéficient-elles de traductions étrangères ?

JPP : Premières chaleurs est traduit en espagnol chez Dibbuks. Grain de beauté est traduit en allemand (Carlsen comics) et en taiwanais (impossible de vous traduire le nom de l’éditeur ). Le désespoir du singe est traduit en espagnol (rossel)

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Carte de voeux 2008

KLI : Quels sont vos projets immédiats ? De nouvelles collaborations avec des écrivains ?<

JPP : Marc VILLARD et moi travaillons sur l’adaptation d’un de ses romans à paraître chez Joëlle Losfeld à la fin de l’année. Un roman noir. L’occasion pour moi d’emmener mon dessin vers d’autres horizons. Cela paraîtra chez Casterman fin 2009 début 2010. Une jeune fille s’engage dans le SAMU social pour retrouver son père devenu SDF. Titre de travail : Bird.
Parallèlement je travaille sur l’adaptation de Lui, l’unique pièce de théâtre de Philippe DJIAN, une sorte de mix entre la tragédie grecque et Psychose d’HITCHCOCK. Je me prépare déjà a un gros travail d’épure de mon dessin… À sortir chez Futuropolis.
J’ai dans mes cartons un recueil de nouvelles, D’autres larmes, qu’il me reste à dessiner. Un projet jeunesse avec ma compagne, Catherine ROMAT. Et puis bien évidemment les deux derniers tomes de la tétralogie du Désespoir du singe avec mon copain ALFRED.

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Hommage à Françoise DORLEAC - copyright le 9ème monde

A NOTER :

- La nouvelle Mise en bouche restée inédite en livre jusqu'à présent a été publiée simultanément à son adaptation en bande dessinée dans la collection Folio.

- Jean-Philippe PEYRAUD a été récemment sollicité par la galerie Petits papiers pour leur exposition "Hommage" et a choisi de représenter le jeune Albert. A voir sur le site de la galerie.

- Pour en savoir plus sur les liens du dessinateur avec l'oeuvre d'Yves CHALAND, ne manquez pas ses propos sur le site des Amis de Freddy. Dommage qu'il ne participe pas au rendez-vous de Nérac et au livre-hommage de Champaka.

21:10 Publié dans Peyraud | Lien permanent | Commentaires (0)