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08/04/2012

ENTRETIEN AVEC PETIT-ROULET

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Nous avons le plaisir de vous proposer une interview de Philippe Petit-Roulet réalisée pour le deuxième numéro de L'Indispensable, revue de bande dessinée récemment relancée par Alain Watier, Franck Aveline et Lionel Garcia dont nous ne ne saurions que trop vous recommander la saine lecture !

Auteur d’une demi-douzaine d’albums de bande dessinée dans les années 1980, de livres pour enfants dans les années 1990, d’illustrations pour la presse et la publicité, de films d’animation et de design d’objets, Philippe Petit-Roulet est un véritable artiste multimédia. Ne cherchant pas la notoriété, il n’a jamais fait l’objet d’une exposition médiatique. Pourtant, son influence sur bon nombre de dessinateurs apparentés à la légendaire "ligne claire" est manifeste. Au fil de sa carrière, Philippe Petit- Roulet a fait évoluer son trait vers l’épure, vers la recherche du maximum d’efficacité avec un minimum de traits ; retour sur le parcours de ce créateur qui mériterait de voir ses oeuvres rééditées par un éditeur inspiré !

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Autoportrait de l'artiste à vélo

 Klare Lijn International : Est-ce que le jeune Philippe Petit-Roulet appréciait la bande dessinée ?

Philippe Petit-Roulet : J’étais abonné au Journal de Spirou, et je me souviens que j’attendais chaque semaine le mercredi avec impatience. C’était le jour où je trouvais dans la boîte à lettre le nouveau numéro, glissé dans son bandeau marron ! J’aimais aussi beaucoup les dessins de Bosc et de Chaval dans Paris-Match

KLI : Aviez-vous d’autres centres d’intérêts ?

PPR : J’étais surtout passionné par la bande dessinée et par la musique. J’ai toujours été un peu jaloux des musiciens –le musicien joue dans l’instant- le dessinateur, lui, est seul devant sa feuille, et lorsqu’ il montre son dessin terminé, du temps a passé et son dessin ne lui appartient déjà plus tout-à-fait, il me semble…

KLI : Avez-vous suivi des études particulières ?

PPR : J’ai quitté les arts décoratifs au bout de trois jours. L’enseignement y était trop théorique, ou peut-être ne supportais-je plus que quelqu’un m’enseigne quelque chose… J’avais commencé à publier des dessins à gauche et à droite et j’ai choisi de me débrouiller tout seul.

KLI : Vos débuts en bande dessinée remontent au début des années 1970…

PPR : J’aimais beaucoup le magazine Charlie Mensuel et j’ai pris rendez-vous avec Georges Wolinski qui n’a pas pris mes planches –des histoires à l’humour très noir avec beaucoup de traits et de hachures (complètement à l’opposéde mon dessin d’aujourd’hui) - mais qui m’a donné le précieux conseil d’aller voir les gens de Zinc. Zinc, c’était un mensuel de bandes dessinées underground publié par Balland et dirigé par Pierre Guitton et Gilles Nicoulaud. Dans l’équipe, on comptait Gérald Poussin, Philippe Delessert (qui signait Philippe), Philippe Soulas, Philippe Bertrand, Jacky Berroyer, qui sont devenus des amis. Francis Masse, aussi, mais lui, je l’ai croisé bien plus tard…

KLI : Quelles étaient vos principales influences ?

PPR : C’est très difficile à dire. J’ai toujours été une espèce d’éponge. J’avais une vision très noire et absurde du monde. Willem, surtout, me fascinait : son dessin semble toujours libre, improvisé, jamais laborieux… A cette époque, j’ai fait les dessins d’un livre pour enfants de Pierre Pelot, Le Hibou sur la Porte. Quand je regarde maintenant les chaussures des personnages de ces illustrations, je les trouve très " crumbiennes " ! Après Zinc, j’ai fait des illustrations pour le mensuel La Gueule Ouverte, le premier journal en France à s’être intéressé à l’écologie. C’était peu après la disparition de son fondateur, Pierre Fournier, que j’avais beaucoup lu dans Charlie-hebdo. J’y ai retrouvé Nicoulaud, Soulas, Philippe Bertrand, Philippe Delessert, Poussin. Le magazine, au début publié par les Editions du Square, est devenu peu à peu autonome puis est passé hebdomadaire. Je me souviens d’une réunion épique, en 1976, au cours de laquelle une partie de la rédaction, jugeant qu’il n’était plus possible de vivre à Paris, à décidé de déménager le journal à la campagne. Nous nous sommes donc installés à La Clayette, au fin fond du Charolais. L’équipe était tout-à-fait hétéroclite -on y comptait des anarchistes, des situationnistes, quelques marxistes-léninistes, mais aussi des macrobiotes et des non-violents catholiques… Bien sûr, les réunions des comités de rédaction pouvaient être très houleuses, mais pour moi cela fut une très bonne expérience…

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Rien de spécial - Couverture

(éditions du Fromage)

KLI : Retour à Paris en 1980 ?

PPR : Oui. J’avais commencé en 1979 à publier des petites histoires d’une ou deux pages en noir et blanc dans L’Echo des savanes (période post-Mandryka et pré-Albin-Michel). Elles ont été rassemblées dans Rien de spécial, mon premier album, très influencé par Gérald Poussin qui a d’ailleurs écrit la préface.

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 Face aux embruns - Couverture

(Les Humanoïdes associés)

KLI : Puis vient la collaboration avec Didier Martiny ?

PPR : J’ai rencontré Didier lorsqu’il est devenu le compagnon de mon amie Yasmina Reza. Nous étions très jeunes. Didier avait déjà réalisé plusieurs films et j’aimais beaucoup ses idées… Le personnage de Bruce Predator lui ressemble beaucoup et celui de Yasmina Nera était, bien sûr, inspiré par Yasmina. Nous lui avons d’ailleurs dédié l’album… Il me fallait dorénavant dessiner des histoires beaucoup plus longues et élaborées que les strips très simples de Rien de Spécial, et mon dessin s’est naturellement mis à évoluer rapidement... Nos premières histoires publiées ont été réunies dans Face aux Embruns, paru chez Les Humanoïdes Associés. 

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Macumba River - Couverture

(Dargaud)

KLI : Comment se passait le travail de création avec Didier Martiny ?

PPR : Didier, en bon fils de médecin, a une écriture parfaitement illisible -il parlait, donc- mais il pouvait aussi se lever de son bureau pour mimer chaque personnage et il était très drôle. Pendant ce temps, je notais tout et à toute vitesse (les dialogues, le découpage, les indications de décors, etc.), je rechignais parfois –je trouvais cela trop difficile à dessiner ! Mais Didier finissait toujours par me convaincre…

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Macumba River - Extrait

(Dargaud)

KLI : Quel regard portez-vous sur cette décennie de collaboration ?

PPR : Bruce Predator est l’album que je trouve le moins réussi. Peut-être cela tient-il au scénario, plutôt ambitieux, aux limites de mon dessin. Je n’étais pas non plus très à l’aise avec l’histoire d’amour en toile de fond du récit. Nous avions prévu une suite à cette histoire, les éditions Casterman ne l’ont pas souhaité et je n’en garde pas de regrets. Je préfère mes histoires plus courtes –comme celles réunies dans Macumba River ou Papa Dindon - qui, je trouve, arrivaient assez bien à capter quelque chose de l’air du temps. Le Syndrome du Hérisson est un livre très bizarre. Certaines de ses planches sont très laides à voir, mais je dois dire que l’histoire me fait toujours rire.

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Papa Dindon - Extrait

(Futuropolis)

KLI : Il est assez rare qu’un dessinateur porte un regard aussi critique sur certaines de ses créations. Faut-il y voir le regret d’être passé à côté d’une carrière, d’avoir fait de mauvais choix , ou bien le sentiment que les échecs ont servi votre maturation et votre évolution ?

PPR : C’est vrai, je vois souvent mes dessins comme des canards boiteux. Leurs défauts me sautent d’abord aux yeux et puis –heureusement- je finis par les considérer avec une certaine bienveillance… Mais je ne regrette rien du tout, je crois même avoir eu plutôt de la chance !

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Bruce Predator - Extrait

(Casterman)

KLI : Comment est né Soirs de Paris ?

PPR : Je ne me souviens plus très bien. Il faudrait le demander à François Avril qui a une meilleure mémoire que moi ! Nous étions très proches, et je crois que l’idée de travailler ensemble nous est venue très spontanément…

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Soirs de Paris - Planche

(Les humanoïdes associés)

KLI : L’envie d’une collaboration à " quatre mains " ?

PPR : Mais je n’ai rien dessiné dans cet album! J’ai travaillé avec François de la même manière qu’avec Didier. Nous avons élaboré les histoires ensemble ; je dessinais une maquette grossière de chaque planche avec des indications de découpage, de mise en scène etc. François a fait tout le reste.

KLI : Soir de Paris est cité comme une référence incontournable de la bande dessinée muette. Aviez-vous la volonté d’en faire un exercice de style, une volonté de réfléchir sur le médium bande dessinée ?

PPR : J’aimais beaucoup certaines des petites histoires muettes que Sempé dessinait à l’époque. C’était souvent des séries de cinq ou six dessins avec, à côté, une petite flèche pour indiquer le sens de la lecture… J’avais envie d’adopter ce principe, mais en l’adaptant à la bande dessinée ce qui permettait, bien sûr, de raconter des histoires plus longues. C’était donc assez expérimental, mais nous ne cherchions pas à révolutionner l’Histoire de la bande dessinée !

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Petit Roulet par François Avril

(in Intérieurs d'auteurs - Comixland)

KLI : Vous travailliez en atelier ?

PPR : Non, j’ai toujours dessiné seul. Je vivais, alors, dans le Xème arrondissement. Le hasard a fait en sorte que pas très loin de là, habitaient aussi Jacques de Loustal, Serge Clerc, Charles Berbérian, Jean-Claude Götting et François Avril. Nous formions une espèce de petit groupe et c’était très stimulant. Il y avait aussi Ted Benoit, Yves Chaland…

KLI : Quels étaient vos rapports avec Yves Chaland ?

PPR : Je l’ai peu connu… mais assez pour avoir été très impressionné. Je me souviens d’un dîner chez lui quelques jours avant sa disparition. J’avais l’impression qu’il mûrissait très vite, son petit côté potache et provocateur du début s’estompait… C’était vraiment quelqu’un d’exceptionnel !

KLI : Peut-on dire que vous formiez une sorte de famille graphique, celle de la "Ligne claire " ?

PPR : Non, je ne crois pas. Le dessin de Jean-Claude Götting n’a rien à voir avec la "Ligne Claire " ! Je ne sais pas très bien où commence et où s’arrête cette fameuse " Ligne Claire "… Il existe des auteurs dont je me sens instinctivement proche, mais je ne crois pas que cela tienne seulement au style du dessin.

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Le syndrome du hérisson - Extrait

(Les Humanoïdes associés)

KLI : Avec Didier Martiny, vous avez souvent changé d’éditeur et de support de prépublication.

PPR : Nous étions d’un naturel curieux et comme personne ne cherchait à nous retenir, nous allions voir ailleurs. On pouvait, à ce moment là, publier simultanément dans L’Echo des Savanes, Métal Hurlant, Charlie mensuel, Pilote ou (A Suivre) sans que cela ne pose de problème… les critiques étaient plutôt encourageantes mais les ventes des albums, elles, l’étaient beaucoup moins !

KLI : Au début des années 1990, vous arrêtez la bande dessinée.

PPR : Oui. J’ai commencé à faire de plus en plus d’illustrations, des livres pour enfants aussi (Zou sur le Toit du Monde ; Humpf et la Schmockomobile), à collaborer au New-Yorker et à travailler pour la publicité..

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Cahiers de P. Mac Orlan - Illustration

(Prima Linéa)

KLI : La campagne publicitaire pour la Renault Twingo fut-elle l’évènement marquant qui vous a éloigné de la bande dessinée ? L’apport économique intéressant de la publicité a-t-il joué un rôle ?

PPR : Certainement, mais ce n’est pas aussi simple… Les mensuels de bandes dessinées disparaissaient les uns après les autres et aucun éditeur n’à cherché à me retenir. Bien avant Twingo, en 1992, j’avais commencé à travailler pour la publicité au Japon, où j’ai réalisé une campagne en bandes dessinées pour les grands magasins Niji no Machi à Osaka… J’écrivais moi-même les scénarios, j’étais libre et très bien payé.

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Campagne Twingo pour Renault

KLI : Quelles sont les contraintes du travail pour la publicité ?

PPR : En ce qui concerne la campagne Twingo, les conditions étaient idéales. J’ai été associé à la conception des storyboards et l’agence Publicis m’a demandé de suivre la fabrication des dessins animés. L’animation était faite à la main, la mise en couleurs et le montage sur ordinateur. C’était encore les débuts de l’informatique, les machines étaient lentes et en trois ans j’ai passé plusieurs mois enfermé dans des studios à Londres pour fabriquer dix-sept ou dix-huit petits films. L’animation était dirigée par Alyson Hamilton, une animatrice très douée avec laquelle je me suis tout de suite bien entendu. Je me suis rendu compte, par la suite, que les rapports entre dessinateur et animateurs ne sont pas toujours aussi simples…

Bien entendu j’ai eu de la chance. Dans la publicité, on vient souvent vous chercher uniquement pour votre style. Vous devez dessiner d’après le rough d’un directeur artistique, rough qui a déjà été montré et " vendu " au client. Il est donc difficile de trop s’en écarter. Plus le rough est précis, plus vous vous sentez ligoté. Le résultat est souvent médiocre… Curieusement, les directeurs artistiques japonais dessinent souvent des roughs minuscules, de simples indications qui laissent plus de liberté…En ce moment je dessine pour Suntory, une marque célèbre d’alcools au Japon -ce sont de petits dessins pour la presse autour du thème " Boire avec modération ". On me demande de chercher moi-même des idées, je présente trois roughs et l’agence choisit celui qu’elle juge comme le meilleur.

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Illustration publicitaire

KLI : Les japonais semblent beaucoup apprécier votre travail…

PPR : Peut-être parce que, moi aussi, je les apprécie beaucoup ! Mon épouse, Natsuko, est japonaise et mes enfants parlent le japonais…

KLI : Est-ce que l’influence japonaise vous rend plus méditatif, plus contemplatif qu’à vos débuts ?

PPR : Peut-être… mais j’ai vieilli, aussi !

KLI : Êtes-vous proche du manga ?

PPR : Pas du tout ! J’ai lu vraiment très peu de mangas. J’aime un certain nombre de dessinateurs japonais mais ils ne sont pas spécifiquement des dessinateurs de mangas. J’apprécie beaucoup Isami Nakagawa qui est plutôt un dessinateur atypique. Avec Natsuko, nous avons un peu poussé les éditions Cornélius à publier une des ses histoires –Poguri- en France.

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Couverture pour The New Yorker

KLI : Et votre collaboration au New Yorker ?

PPR : J’ai commencé à y travailler en 1992. Le temps passe ! C’est une collaboration gratifiante car j’aime ce magazine, plutôt unique en son genre, qui a publié et qui continue de publier beaucoup de dessinateurs que j’admire. Saul Steinberg, pour moi le maître absolu, y a travaillé toute sa vie…

KLI : C’est un travail exigeant ?

PPR : Très exigeant ! Il faut d’abord que votre dessin plaise au directeur artistique (ils sont plusieurs) qui vous a contacté et qui peut vous demander des modifications, puis à Caroline Mailhot (une sorte de directrice artistique en chef, qui peut aussi intervenir) et enfin à David Remnick, l’éditeur. Il m’est arrivé plusieurs fois de terminer un dessin, de recevoir un mail de félicitations du directeur artistique et la semaine suivante, en ouvrant le journal, de trouver le dessin d’un autre illustrateur à la place du mien ! Comme l’autre dessin était bon à chaque fois, j’ai mis mon amour propre dans ma poche et porté le chèque à la banque… Je dois dire aussi que, la plupart du temps, les papiers que je dois illustrer m’intéressent. Intuitivement, je crois un peu comprendre pourquoi ils ont fait appel à moi et j’essaye de ne pas les décevoir.

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Illustrations pour The New Yorker

KLI : Vous évoquiez Saul Steinberg…

PPR : Quand je regarde un dessin de Saul Steinberg, j’ai l’impression de pouvoir suivre sa main dans l’espace, de pouvoir deviner comment il a conçu son dessin. Il y a un jeu très aérien, très japonais entre le noir, le blanc, le vide… Il dessinait dans tous les styles imaginables et il a influencé des générations de dessinateurs.

KLI : De nouveau la " ligne claire " : le trait le plus simple pour exprimer le plus.

PPR : Exactement ! C’est ce que je recherche dans mes dessins. Mais pour qu’ils tiennent le coup j’ai besoin d’une bonne idée ou d’une bonne histoire qui les soutiennent…

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Illustration pour The New-York Times

Franck Aveline : Qu’est-ce qu’un bon récit ?

PPR : Il y a, à l’évidence une infinité de formes possibles de récit ; certaines peuvent me séduire d’autre pas. Mais je ne crois pas à une définition du bon récit. Les lois et les définitions sont faites pour être transgressées.

FA : Des milliers de récits sont édités chaque année ; trop d’images tuent l’image, trop de mots tuent le sens…

PPR : Autant que possible, j’essaie de choisir les mots que j’ai envie de lire et les images que j’ai envie de voir. Quand je dessine, j’oublie tout le reste, du moins dans mes bons jours…

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Couverture pour The New Yorker

FA : Dessiner, raconter une histoire, est-ce parler de soi ? Est-ce offrir une partie de soi-même ?

PPR : Cela me paraît plus ou moins inévitable. Malheureusement, rien ne garanti que l’autre trouve quelque intérêt à cette offrande…

KLI : Votre trait arrive rapidement ?

PPR : Cela dépend des jours et des dessins. Cela vient parfois très vite. Parfois je dois recommencer cinquante fois avant d’être satisfait. Cela ne tient pas à grand-chose pour que mes dessins fonctionnement ou ne fonctionnent pas à mes yeux…

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Illustration inédite

KLI : Après la campagne Twingo, vous avez continué à oeuvrer dans l’animation, le dessin animé.

PPR : Avec Jean-Luc Fromental et Grégoire Solotaref, j’ai réalisé Pour Faire le Portrait d’un Loup (qui fait partie du long métrage Loulou et Autres Loups), un petit film qui a reçu le prix du meilleur court-métrage pour enfants au festival de Bradford, en Angleterre. Il était produit par Prima Linéa et Valérie Schermann (qui a longtemps été mon agent en France). Nous avons aussi réalisé ensemble trois pilotes pour la télévision ; des petites histoires absurdes d’une vingtaine de secondes (que l’on peut voir sur mon site internet). Nous voulions réaliser une série, mais malheureusement cela n’est pas allé plus loin. Plus récemment, j’ai également fait plusieurs dessins animés publicitaires au Japon pour la marque Bellco. Je suis très intéressé par l’animation et j’espère avoir d’autres occasions d’en faire.

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Pour faire le portrait d'un loup - Extrait

KLI : Vos créations pour Ritzenhoff, sont-elles liées à un attrait pour le design ?

PPR : C’est arrivé complètement par hasard. En 1996, Paul Derouet, mon agent en Allemagne à l’époque, m’avait sollicité pour un concours et mon projet à été retenu. Depuis, j’ai réalisé une cinquantaine d’objets pour eux. Les droits d’auteurs sont assez dérisoires, mais il y a quelques objets que je trouve réussis.

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Design d'un sucrier pour Ritzenhoff

KLI : Est-ce que vous avez pensé revenir à la bande dessinée ?

PPR : Il y a bien eu une tentative, mais plutôt ratée ! Il y a quelques années, Charles Berbérian m’a présenté à quelqu’un chez Dupuis. Nous avons signé un contrat. Avec Didier Martiny, nous voulions continuer Le cirque Flop et nous avons commencé à travailler sur un scénario. Seulement, mon dessin avait tellement évolué qu’il était difficile de parler d’une suite. Nous avons finalement décidé de faire un remake en gardant les meilleures histoires et en ajoutant quelques nouveaux épisodes. J’avais oublié que la bande dessinée est un travail de moine -j’étais un peu comme un musicien qui reprend son instrument après dix ans de silence…. J’ai mis beaucoup trop de temps à finir l’album, en m’arrêtant sans cesse pour répondre à d’autres commandes. A l’arrivée : patatras ! Cela n’intéressait plus du tout les éditions Dupuis, alors en pleine crise, qui nous ont rendu les droits…

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Le cirque Flop - Couverture

(Carton éditeur)

KLI : Quel est vraiment l’intérêt d’une telle démarche alors qu’un album existe déjà ?

PPR : Je dirais même que c’est un exercice à éviter ! Il y avait beaucoup de maladresses dans Le cirque Flop de 1987, mais en cherchant à les gommer j’ai bien peur d’avoir perdu pas mal de l’expressivité brute de la version originale.

KLI : Cette nouvelle version est condamnée à rester dormir dans vos cartons ?

PPR : J’ai eu l’occasion de la montrer à d’autres éditeurs. Jean- Christophe Menu m’a d’abord dit " oui " puis, finalement, s’est rétracté. Le signe, sans doute, qu’il vaut mieux la laisser au fond d’un carton…

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Site internet http://www.petit-roulet.com/

KLI : C’est important pour vous d’être présent sur internet ?

PPR : Oui. C’est un ami japonais, animateur, qui a conçu mon site en Flash –mais c’est moi qui l’ai imaginé. Je voulais obtenir une approche plus souple et plus ludique que celle des sites habituels d’illustrateurs.

KLI : Alors, pas de nouvelle bande dessinée dans l’immédiat…

PPR : En 2010, j’ai réalisé Les Bras de Morphée pour Alain Beaulet Editeur. C’est vrai que c’est tout petit et très bref, mais c’est tout de même de la bande dessinée ! Pas de dialogues non plus -avec le temps, je n’ai plus envie de faire parler mes personnages. Je crois qu’ils sont devenus définitivement muets !

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Les bras de morphée - Extrait

(Alain Beaulet éditeur)

FA : Si vos personnages ne parlent plus, en ce qui vous concerne, pourriez-vous comme Marcel Duchamp poser un jour vos pinceaux et dire : " Je ne peins plus " ?

PPR : Peut-être… Il faudrait alors trouver quelque chose d’autre. Je crois que Marcel Duchamp s’est mis à jouer aux échecs.

FA : Faut-il se mettre en danger dans l’acte créatif pour ne pas devenir sa propre caricature ?

PPR : Il ne faut pas se mettre à ronronner en tous cas. Moi, je n’ai pas de mérite –c’est sûrement pathologique- je me mets automatiquement en danger dès que je saisis un crayon.

KLI : Quel regard portez-vous sur vos portfolios, vos sérigraphies, vos petits albums d’images comme L’objet invisible ?

PPR : J’ai eu beaucoup de plaisir à dessiner Jazz Standards ainsi que L’Objet invisible et Bottin mondain. J’aime ce genre d’objets, de petits livres… Je m’y sens très libre !

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Jazz Standards - Illustration

(Alain Beaulet éditeur)

KLI : Et Schmock Planet ?

PPR : C’était une idée un peu étrange… j’ai dessiné et peint une série de boîtes en aluminium et de vases pour une exposition en région parisienne. Il y a eu aussi un catalogue dont je ne suis pas très content…

KLI : Toujours pas de recueil d’illustrations vous concernant ?

PPR : Non. Je crois que, sorties de leurs contextes, beaucoup de mes illustrations perdent de leur intérêt.

KLI : Il est dommage, également, que vos bandes dessinées ne soient pas rééditées et mises à disposition du lectorat…

PPR : Il y a eu deux ou trois projets de rééditions qui n’ont pas abouti. Un jour, peut-être… qui sait ?

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Le lapin de Peluchon - Couverture

(Seuil)

KLI : Et le livre pour enfants ?

PPR : J’aime bien les quatre histoires de Peluchon dessinées sur scénario de mon ami Lionel Koechlin. Je suis en train de travailler sur un livre sans texte pour un éditeur américain. Mes enfants m’ont beaucoup inspiré pour cette histoire…

FA : Fernando Pessoa affirmait qu’aucun livre pour enfants ne doit être écrit pour des enfants, car il faut aussi le penser pour les adultes qu’ils deviendront.

PPR : Je pense d’abord l’histoire pour moi ! Je crois avoir gardé assez de l’ingénuité de mon enfance pour me faire un peu confiance.

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Le lapin de peluchon - Extrait

(Seuil)

KLI : Vous pratiquez le carnet de croquis, le dessin spontané ?

PPR : Cela m’arrive de faire des croquis sur le vif, en voyage surtout car à Paris c’est plus difficile… des dessins spontanés aussi, souvent tard le soir avant de m’endormir.

KLI : Quels sont les dessinateurs contemporains que vous appréciez ? Vous êtes lecteur de bandes dessinées ?

PPR : Il y en a beaucoup. Ce serait trop long de tous les citer. Ce qui m’impressionne, c’est de découvrir un auteur qui a développé, seul dans son coin, un univers qui ne ressemble à rien de ce que j’ai déjà vu. Je trouve que c’est là la grande force de la bande dessinée… Je pense par exemple à Gunnar Lundkvist et à son poétique et désespéré Klass Katt ou aux histoires étranges de Jim Woodring… 

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Illustration publicitaire

KLI : Et la bande dessinée indépendante nord-américaine, Chris Ware, Seth, Charles Burns, Daniel Clowes… ?

PPR : J’aime beaucoup Charles Burns et Seth. Je ne suis jamais arrivé au bout du Jimmy Corrigan de Chris Ware, ni en français ni en anglais. C’est très intéressant graphiquement, mais je trouve l’histoire horriblement déprimante.

KLI : Pensez-vous être arrivé au terme de votre évolution graphique ?

PPR : J’espère que non ! Je suis toujours insatisfait. J’aime beaucoup Hokusaï qui, au soir de sa longue vie, croyait qu’il allait enfin réaliser LE bon dessin…

Propos recueillis par Klare Lijn International avec l’amicale collaboration de Franck Aveline

Retrouvez la version papier de cet entretien dans L'Indispensable n°2, le magazine sur la bande dessinée qui porte bien son nom !

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