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14/03/2013

DE L'AVENTURE AVEC UN GRAND A

Pour les amateurs de bandes dessinées d’aventures et de ligne claire ancrée dans la tradition, signalons deux parutions récentes.

Allan_Mac_Bride_4 - couverture.jpg

Copyright JYB Aventures

Tout d’abord, le tome 4 de la série Allan Mac Bride, intitulé La Cité des Dragons, dessiné par Patrick A. Dumas et écrit par Jean-Yves Brouard aux éditions JYB Aventures, qui marque la fin d’un cycle ouvert avec L’Odyssée de Bahmès, premier volume publié en 2004.
 
Pour celles et ceux qui n’auraient pas connaissance de cette série, rappelons que son dessinateur nous avait accordé un entretien sur ces pages. Allan Mac Bride est un archéologue écossais passionné par les civilisations perdues. Ses aventures nous conduisent aux quatre coins du monde, de l’Egypte aux îles du Pacifique en passant par l’Amérique du Nord. 

Planche Allan Mac Bride 4 bis.JPG

Copyright JYB Aventures

Le dessin de Patrick A. Dumas, résolument classique, sert parfaitement le récit plein de rebondissements proposé par Jean-Yves Brouard. On pourra juste regretter que Patrick A. Dumas ne prenne pas plus de distance avec sa base documentaire et ne s’offre pas plus de spontaneité au niveau de son trait. A notre avis, son dessin y gagnerait en efficacité d’autant qu’il sait créer de très belles planches aux compositions soignées.

affiche-Orchidee.jpg

L'Orchidée Arc-en-ciel
par Garen Ewing
copyright Bd Must
 
Passons maintenant à la deuxième nouveauté, la publication de L'Orchidée Arc-en-ciel, la traduction française de la série The Rainbow Orchid du britannique Garen Ewing aux éditions Bd Must, série que nous avions évoquée sur ces pages lors de sa parution en langue anglaise.
 
Ici aussi, l’histoire nous plonge dans un univers d’aventure avec pour héros principal un jeune archéologue, Julius Chancer, en quête d’une orchidée légendaire. Garen Ewing revendique une forte influence des maîtres de la ligne claire franco-belge. Cela se vérifie dans son dessin, ce dernier étant quand même marqué par une petite touche britannique, discrète mais néanmoins perceptible.

Rainbow-Orchid-1-37.jpg

Copyright Bd Must

Bdmust nous propose l’intégralité de la série dans un pack collector reprenant les trois albums publiés à ce jour, 3 ex-libris numérotés et signés par l’auteur et un dossier de 16 pages. Le tirage est limité à 1000 exemplaires.
 
Saluons une fois de plus la ligne éditoriale de Bd Must autour de la ligne claire. Outre les rééditions en intégrales de séries prestigieuses (Barelli, Monsieur Tric, Pom et Teddy,…), cette maison d’édition propose régulièrement des traductions françaises de bandes dessinées européennes (Franka, Les mystères du temps,…). Espérons que ces publications rencontrent le succès qu’elles méritent et soient suivies de bien d’autres, dans les prochains mois.

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Copyright Bd Must

Au final, Allan Mac Bride et L’Orchidée Arc-en-ciel sont des séries à conseiller aux amateurs des bandes dessinées de Jacobs et aux lecteurs de Jules Verne ou Arthur Conan Doyle. Sans révolutionner le genre, elles réservent leur lot de suspens, d’ambiances mystérieuses, de poursuites trépidantes, de découvertes surprenantes. Elles proposent au lecteur de longs et agréables moments de lecture.
 
Ces deux séries nous ramènent aux fondamentaux de la ligne claire européenne de pure aventure servie par un dessin minutieux et exigeant. Elles participent à un courant qu’on ne saurait ignorer ou mésestimer car il entretient une conception de la ligne claire orientée vers le divertissement intelligent et résolument grand public. 
 
Liens utiles :
 
- Le blog de JYB Aventures
 
- Le site de Bd Must
 
PS : Signalons que les éditions Gomb-R proposent un tirage de tête, grand format, en noir et blanc du tome 1 de la série Allan Mac Bride. Les autres volumes devraient également être édités dans cette collection.

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Copyright Gomb-R

03/03/2013

HERGE, 30 ANS DEJA

Hommage à Hergé.jpeg

Il y a 30 ans, le 3 mars 1983, s'éteignait Hergé.

En ce jour anniversaire, Klare Lijn International a une pensée émue pour ce grand artiste du XXème siècle.

Jamais nous ne nous lasserons d'admirer et de savourer ses dessins au contour parfait et à la ligne si claire.

Depuis 1983, la vie d'Hergé, son oeuvre, son trait n'ont cessé d'alimenter études, réflexions, analyses, expositions, évènements, parodies, polémiques...

Et cet enthousiasme, cet engouement, cette passion ne sont pas près de s'arrêter !

En effet, en dépit des modes, l'oeuvre du créateur de Tintin, son trait magistral resteront une référence majeure pour tout amateur de bande dessinée. 

Illustration Jean-Louis FLOCH - Sérigraphie Hommage à Hergé - Editions A. Littaye 1983

 

23/02/2013

VERS LA LIGNE CLAIRE ET RETOUR

"Vers la ligne claire et retour", tel est le sous-titre de Camera Obscura, le prochain ouvrage de Ted Benoit annoncé chez Champaka pour le 4 avril prochain.

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Sa couverture nous montre Ray Banana tournant le dos à la clarté. Tout un symbole du parcours de Ted Benoit qui après avoir rejoint les disciples d'Hergé et créé bon nombre d'oeuvres marquantes de la klare lijn, a fait le choix de quitter l'orbite ligne claire depuis son dernier Blake et Mortimer.

La présentation de Camera Obscura par l'éditeur :

"Membre fondateur de la Nouvelle Ligne Claire, Ted Benoit est un enfant du style underground cher à Robert Crumb. A la fin des années ‘70, il intègre les préceptes graphiques d’Hergé et de Jacobs pour entamer un cheminement vers une ligne claire postmoderne. Celle-ci sera symbolisée par Ray Banana, l’alter-ego de l’auteur. Après avoir dessiné deux albums de Blake et Mortimer marqués du sceau de l’authenticité, Ted Benoit prend ses distances avec ce style pour explorer des graphismes plus libres. Camera Obscura - Vers la Ligne Claire et Retour décrit à merveille un parcours créatif fait de renouvellements.

L’ouvrage regroupe des récits parus au sein de livres depuis longtemps épuisés, en reprenant l’intégralité (Hôpital, Bingo Bongo, L’homme qui ne transpirait pas ou C’était dans le journal), la quasi totalité (Vers La Ligne Claire) ou des fragments de ces ouvrages. Sans oublier quelques planches inédites."

Tout cela est fort alléchant !

En attendant la parution de ce beau livre, nous ne saurions que trop vous conseiller la visite :

- du site des pensées improbables de Ray Banana

- de la page facebook dédié à Camera Obscura, cette dernière dévoilant certains contenus de l'ouvrage.

Illustration copyright Ted Benoit & Champaka

15/02/2013

LEON LA TERREUR DEBARQUE CHEZ CHAMPAKA

Léon_la_Terreur.jpg

Du 15 février au 10 mars, la galerie bruxelloise Champaka honore le dessinateur néerlandais Théo VAN DEN BOOGAARD à travers une exposition-vente consacrée à sa série la plus célèbre, Léon la Terreur, qu’il anima de 1976 à 1999 avec le scénariste Wim SCHIPPERS.
 
Eric VERHOEST, le grand timonier de Champaka, a bien du courage ! En effet, accueillir dans ses beaux murs l’ignoble et le dégueulasse Léon La Terreur, il faut oser.
 
Pour celles et ceux qui ne connaitraient pas le personnage, Léon la Terreur est un héros hors-norme, l’une des figures les plus iconoclastes de la bande dessinée ligne claire. Derrière l’apparence d’un bourgeois respectable, il se révèle un être méchant, mégalomane, vulgaire, obsédé, un emmerdeur de première, un provocateur, scato en diable, capable de créer la panique et la désolation partout où il passe.
 
VAN DEN BOOGAARD, contemporain de SWARTE et WILLEM, issu comme eux du mouvement underground, fait partie des grands rénovateurs de la ligne claire, style graphique qu’il adoptera pour Léon la Terreur. 
 
Disciple inspiré d’HERGE, VAN DEN BOOGAARD utilise les codes de la klare lijn pour servir des histoires aux antipodes des idées bien-pensantes du créateur de Tintin. On est dans l’underground Provo made in Nederland avec un penchant marqué pour la subversion, le non-sense et l’anticonformisme.
 
La grande force de cette série réside d’ailleurs dans ce décalage entre un style graphique propre et un propos résolument border line !
 
Excellent dessinateur, VAN DEN BOOGAARD déploie un talent tout particulier à mettre en place des décors pleine page avec un sens de la composition et du détail. Son trait est par ailleurs très dynamique. Il n’y a qu’à voir les attitudes de son personnage principal. VAN DEN BOOGARD sait à merveille rendre le mouvement.
 
Saluons donc cette belle initiative de Champaka en espérant qu’il n’y ait pas trop de chambard avec le passage de Léon la Terreur dans leur galerie. Et pas trop d’étrons non plus ! Le personnage est porté tout particulièrement sur les déjections…
 
Exposition-vente
Theo VAN DEN BOOGAARD
Léon-La-Terreur
15.02.2013 > 10.03.2013
Galerie Champaka
Rue Ernest Allard, 27
Bruxelles 1000
Tel : +32 2 514 91 52 
Fax : +32 2 346 16 09
sablon@galeriechampaka.com 
 
Site de l'auteur : www.theovandenboogaard.nl
 
Une quasi-intégrale de Léon la Terreur est disponible chez Drugstore

06/01/2013

ENTRETIEN AVEC FRANCOIS RIVIERE

Pour bien débuter l'année 2013, nous avons le plaisir de vous proposer un long entretien avec François RIVIERE, auteur aux talents multiples, à la fois romancier, biographe, journaliste, scénariste de bande dessinée, essayiste, critique littéraire...

Cet échange porte plus particulièrement sur ses rapports avec le neuvième art et ses nombreuses créations dans ce domaine qui sont loin de se limiter à sa longue et fructueuse collaboration avec Floc'h.

Nous tenons à remercier François RIVIERE pour son accueil, sa disponibilité et son amabilité dans le cadre de la préparation de cette interview au long cours.

Agatha_Christie_couv.jpg

Agatha Christie, la romance du crime

dernier ouvrage de F. RIVIERE

Edition de La Martinière

(Couverture de Floc'h)

Klare Lijn International : A quand remonte votre découverte de la bande dessinée ?
 
François Rivière : J’ai découvert la bande dessinée un peu après les livres et les romans. Même si cela ne remonte pas au déluge, le milieu des années 50 n’était pas tellement prolifique en bandes dessinées chez les libraires d’une sous-préfecture de province. Ma mère, ma grand-mère me lisaient des romans. Et puis gamin, j’ai commencé à lire. Mais la bande dessinée, il n’y en avait pas forcément chez moi. Même Tintin. On devait avoir un ou deux albums, pas plus.
 

Tintin La marque jaune.jpeg

J’avais un frère ainé qui ne lisait pas beaucoup de bandes dessinées mais qui avait des amis qui lui en prêtaient. C’est ce qui m’a permis de découvrir le contenu du journal Tintin, des reliures de numéros qui devaient dater du début des années 50. J’ai le souvenir d’avoir lu des planches de La marque jaune, de La tiare d’Oribal et tout un échantillonnage de ces productions belges.
 

Journal Tintin Bijoux Castafiore.jpeg

Plus tard, j’ai été abonné. J’ai un souvenir précis de l’époque de mon abonnement à Tintin. C’était au moment où paraissaient Les bijoux de la Castafiore que j’ai lu planche par planche en dernière page du journal. Ce qui fait que j’ai vraiment vécu le vrai faux suspense des Bijoux. Je crois que c’était l’idéal. En  plus, il n’y avait évidemment pas de glose sur l’album. Les lecteurs de Tintin le découvraient comme cela, sans se rendre compte de l’espèce d’ovni en bande dessinée qu’Hergé leur proposait. 

Couverture Tintin SOS Météores.jpeg

J’ai aussi le souvenir d’avoir lu tout ou partie de SOS Météores. Bien des années après, je me suis rendu compte de la densité de ces planches qu’on lisait dans le journal Tintin, qu’on relisait pendant la semaine en attendant la planche suivante, du contenu absolument incroyable d’un planche de Jacobs non seulement au niveau des dessins mais aussi du texte. Quand on voit une planche de certaines bandes dessinées d’aujourd’hui avec finalement pas grand-chose à se mettre sous la dent pour le lecteur, on se rend encore plus compte de cette richesse de contenu chez Jacobs.

Couverture Spirou Franquin.jpg

KLI : Vous semblez plus Tintin que Spirou.
 
FR : Du coup, oui. J’ai connu Spirou et les albums de Spirou dessinés par Franquin grâce à des copains de lycée qui étaient abonnés. Dieu merci, il y avait cette espèce d’émulation entre nous. Pas des clans mais des gens qui étaient plus Spirou que Tintin. Deux frères qui étaient de mes amis m’ont permis de découvrir Franquin mais aussi Tillieux, un auteur que j’admirais et que j’aime toujours beaucoup. Avec Gil Jourdan, j’ai vraiment découvert quelque chose de magnifique. Et puis, il y avait aussi Tif et Tondu, toute cette école de Marcinelle. Il y avait donc deux écoles différentes même s’il y avait des passerelles entre elles puisque des auteurs comme Macherot ou Will sont passés d’un journal à un autre. 

Couverture Spirou Tillieux.jpg

KLI : Enfant et adolescent, vous dessiniez ?
 
FR : Oui. J’ai surtout dessiné l’année de mes douze ans quand j’ai été très malade. Je suis resté presque trois mois en clinique. Ce qui m’a sauvé le moral, c’est de redessiner des albums entièrement. Ce n’était pas grandiose bien évidemment. Je me souviens que cela intriguait beaucoup ma mère. Je ne redessinais pas Hergé, Jacobs ou Martin mais une série que j’aimais énormément, Chlorophylle de Macherot dont le trait était très simple. A l’époque, à ses débuts, il avait un trait personnel. Ensuite, on l’a obligé à produire dans un style plus dessin animé. C’était quand même très directif. Il a cédé et accepté. Il avait un dessin très rond mais il créait des histoires vraiment impressionnantes. C’était un très bon fabricant d’intrigues, un très bon dialoguiste. Il faisait passer des messages dans ses bandes dessinées. Il avait vraiment une démarche d’auteur avec des idées. C’était beaucoup plus profond que cela n’en avait l’air de prime abord. En fait, Macherot était un rebelle, un libre penseur, quelqu’un qui avait des convictions. Souvent, les dessinateurs n’en ont pas beaucoup.

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Après, vers 13-14 ans, je me suis mis à dessiner des bandes dessinées personnelles qui étaient d’ailleurs plutôt des débuts. J’aimais bien cette forme d’expression. Mais cela n’allait pas très loin. Et puis j’ai abandonné. Je ne pense pas que cela ait été une grande perte pour le monde de la bande dessinée. Je n’ai pas de regret par rapport à ça. Je me dis qu’au fond, pour devenir dessinateur, il fallait surtout en avoir envie. Jacques Martin, à ses débuts, n’était pas un bon dessinateur. J’ai l’impression qu’il a appris à dessiner pour raconter des histoires. A part cela, il avait un talent que je n’avais surement pas pour faire tout ce qu’il a fait. Et puis j’étais très impressionné par des dessinateurs comme Jacobs. Je pensais qu’il ne me serait pas possible de faire un jour la même chose que lui.

KLI : Vous étiez conscient de vos limites en dessin ?
 
FR : Oui. Mais j’avais aussi et surtout envie d’écrire, de m’exprimer autrement. A l’époque, dans les années 60, l’idée de pouvoir devenir scénariste de bande dessinée était une idée absurde. Ce n’était même pas envisageable. Ecrivain, cela semblait plus évident parce que c’était une activité qui existait. Ma grand-mère était très amie avec l’épouse d’un écrivain catholique très sérieux, Pierre-Henry Simon qui était Académicien. Cela m’avait impressionné. Ecrivain, c’était une profession qui existait. Mais la bande dessinée, à part dessinateur, ce n’était pas concevable. Et même dessinateur, ce n’était pas évident. A l’époque, il n’y avait pas de statut de scénariste. C’était souvent quelqu’un de rétribué par le dessinateur qui lui reversait une somme sur ce qu’il percevait, ce qui prouve bien, d’un point de vue purement matériel, que ce n’était pas une profession.
 
KLI : Votre parcours, vos études ?
 
FR : C’est très simple. Après le bac, je n’ai pas fait d’études. Je suis monté à Paris. J’ai d’abord travaillé dans une librairie puis dans une autre tout en commençant à écrire des articles et à faire des traductions. Les choses sont venues un peu comme cela. Cela a été assez rapide puisque je suis arrivé à Paris en 1970 et que trois ans plus tard, je rencontrais Floc’h, ce qui m’a décidé à faire de la bande dessinée parce que l’occasion a fait le larron !

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KLI : C’est la rencontre de Floc’h qui a déterminé votre retour vers la bande dessinée ?
 
FR : Non. Vers 1969, je suis entré en relation grâce à une petite annonce avec Jacques Glénat pour participer à un fanzine, Schtroumpf, et j’en suis devenu l’un des collaborateurs. Et puis, il y a eu d’autres petites publications. C’était vraiment de l’amateurisme total. Mon but était de faire du journalisme littéraire en espérant devenir peut-être un jour critique littéraire parce que cela ressemblait plus à quelque chose de concret.
 
KLI : C'est à l’époque de Schtroumpf que vous rencontrez Jacobs, Hergé, Martin pour la première fois.
 
FR : Dès que je suis arrivé à Paris, je me suis dit qu’on pouvait facilement aller à Bruxelles même si on mettait, à l’époque, 3h30 en train. J’avais très envie de rencontrer des dessinateurs, surtout les deux à qui j’avais déjà écrit, à savoir Jacobs et Martin. Hergé, cela ne me venait pas trop à l’idée car cela me semblait un personnage auréolé d’une gloire qui le rendait presque inaccessible mais surtout parce qu’au fond, je n’étais pas vraiment un fan de Tintin. J’étais plutôt fan de Blake et Mortimer, Alix, Lefranc, Gil Jourdan - pour ne parler que de la BD et pas du reste – des personnages qui s’apparentaient plus à une forme de littérature d’aventure que j’aimais beaucoup par ailleurs. Même si je ne l’exprimais peut-être pas comme cela à 20 ans, je trouvais que l’œuvre d’Hergé n’était pas très romanesque. J’avais de lui une vision que j’ai bien modifiée depuis. Au fond, je reconnais que j’étais un peu léger dans mon jugement. Ce qui me gênait dans Tintin, ce n’était pas tellement le graphisme, c’était ce qu’exprimait le contenu des albums d’Hergé. Je continue d’ailleurs à penser – et je l’ai constaté après de manière précise quand je l’ai rencontré – que Hergé n’était pas un fabricant d’intrigues. Les intrigues, ce n’était pas ce qui l’excitait. Il a d’ailleurs utilisé la compétence d’autres gens, des scénaristes, Van Melkebeke notamment, comme l’ont fait plein de très grands réalisateurs de cinéma. Ce n’est pas du tout un jugement négatif de ma part, juste la conviction que ce n’était pas sa prédisposition. Hergé n’était pas un lecteur de romans. Cela, j’ai pu le constater en parlant avec lui. Donc, tout cela ne me prédisposait pas à le rencontrer. 

Journal Tintin Macherot.jpeg

KLI : Le contact se fait quand même en premier lieu avec des auteurs de l’école de Bruxelles.
 
FR : Effectivement. Il y avait aussi Macherot, un auteur moins considéré, connu bien sur mais qui ne faisait pas partie du Panthéon. Je l’ai connu un peu après Jacobs. La chance pour moi est qu’il vivait alors à Bruxelles alors qu’il habitait à la campagne où il est d’ailleurs retourné ensuite. La première grande rencontre cela a été Jacobs. Marquante à plus d’un titre. J’ai le souvenir d’avoir du prendre un bus pour me rendre près de Waterloo, à un arrêt où il devait me chercher en voiture. J’étais comme au milieu de nulle part tel Cary Grant dans La mort aux trousses m’inquiétant de ce que j’allais devenir ne voyant pas Jacobs arriver. Et puis soudain un point à l’horizon. Un voiture qui s’approche, qui s’arrête. Jacobs en sort vêtu d’un manteau de fourrure. Impressionnant !

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KLI : Ce sont ces premiers entretiens qui vont alimenter votre ouvrage L’école d’Hergé.
 
FR : Oui. Au départ, il y avait des articles que je rédigeais après avoir rencontré un auteur ou à propose de ce qu’il faisait. Ce n’était pas tellement des portraits. Je ne me serais pas permis de parler d’eux comme je peux en parler maintenant. Je travaillais quand même pour un fanzine, une publication d’amateurs pour amateurs. Ce qui importait, c’était le contenu des albums. De mes entretiens avec Jacobs, je n’ai pas fait d’enregistrement avant 1975. Je n’ai jamais vraiment fait d’entretien enregistré avec Martin. Et avec Hergé, j’en ai fait un plus tard pour la revue (A suivre) sur ses lectures. Au départ, c’était des rencontres où l’on parlait du contenu. J’ai entretenu une correspondance assez assidue avec Martin. Il était très épistolier. C’était quelqu’un qui écrivait très bien et qui avait une manière très originale de se raconter. J’ai encore quelques lettres très intéressantes du point de vue de la technique de la bande dessinée, à l’époque où il collaborait avec Bob de Moor sur Le repaire du loup. J’ai des lettres de Martin me racontant, schémas et petits dessins à l’appui, comment ils fonctionnaient en tant que scénariste et dessinateur. De Moor que j’ai connu à ce moment-là était quelqu’un de très jovial, de très facile dans les relations. 
 
KLI : Quel a été l’accueil réservé par ces auteurs à L’école d’Hergé ?
 
FR : Je les connaissais depuis un certain temps donc l’accueil a été extrêmement aimable. J’ai d’ailleurs une lettre d’Hergé qui me qualifie de « bon serviteur de la BD », ce qui est assez amusant. Je pense que l’expression n’est pas de lui mais de son secrétaire que j’ai connu lorsque je fréquentais les Studios Hergé et qui rédigeait sa correspondance. Je l’ai assez connu pour savoir ce qui était de lui et ce qui était vraiment d’Hergé. Jacques Martin était un peu vexé que je parle de l’école d’Hergé parce que, même s’il était un type charmant, il était quand même très personnel. Il a un peu ironisé. Il m’a dédicacé un de ses albums que j’ai encore en faisant un jeu de mots « Hergé – Air Jet », se qualifiant lui-même de modeste dessinateur qui travaille au ras du sol alors que passent dans le ciel les Air Jets ! Il faut dire qu’on était après sa sortie des Studios Hergé. En plus, par rapport à l’expression école d’Hergé que je m’étais permis d’inventer, on parlait plutôt d’école de Bruxelles. Pour moi, école d’Hergé, c’était aussi évident que lorsqu’on parle d’école de Michel Ange.
 
KLI : Dans L’école d’Hergé, vous évoquez Swarte, le courant néerlandais du revival ligne claire. 
 
FR : Oui. Au début des années 70, existait aux Pays-Bas, dans ce pays de graphistes qui connaissent très bien toute la production belge, cette espèce d’école underground assez subversive qui détournait le style d’Hergé, ce que Swarte a qualifié en inventant l’expression de ligne claire. 

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KLI : Vous étiez donc très en prise avec l’actualité de la BD de l’époque.
 
FR : A Paris, on trouvait des petits fascicules, Tante Leny et autres, qui étaient assez impressionnants. Je ne déchiffrais pas trop le texte ou très mal. J’étais assez fasciné de voir ce que créaient Swarte, Smeets et les autres. Marc Smeets piochait dans le style du Hergé d’avant-guerre et mettait en scène Hergé lui-même. Ce qui est au fond assez amusant, c’est que ce sont ces néerlandais qui ont lancé tout cela et pas les belges. En Belgique, qu’est-ce qu’il y avait à ce moment-là ? Tous ces dessinateurs qui travaillaient d’arrache-pied, en permanence pour nourrir les journaux Tintin et Spirou. 
 
KLI : Après L’école d’Hergé, vous n’allez pas poursuivre dans l’analyse de la bande dessinée comme ont pu le faire Benoît Peeters, Thierry Groensteen.
 
FR : Non, cela n’a pas été mon choix. Mais je comprends parfaitement qu’on puisse avoir envie de le faire. J’ai connu justement Benoît Peeters en 1978. On était assez lié pendant toute une période. On avait de grandes conversations sur le sujet. Il avait une formation universitaire que je n’avais pas. Je ne sais si c’est la seule raison. Finalement, à l’époque, c’était assez audacieux de se lancer là-dedans. Les bijoux ravis est une étude vraiment magistrale et marque, pour moi, une date importante dans la critique BD. Mais je n’étais pas tenté de suivre cette voie. Je m’intéressais aussi et peut-être plus à la littérature. Je pense aussi que le fait de commencer à pratiquer le scénario me coupait peut-être l’envie de poursuivre après les petits articles que j’avais rédigés et dont j’avais réuni l’essentiel dans L’école d’Hergé. Cela ne me donnait pas forcément envie de continuer. Et puis j’ai trouvé quelquefois que les études sur la BD avaient un côté ébouriffant, à la limite du compréhensible. Même si j’apprécie la BD, je trouve que c’est parfois un peu exagéré. Même en littérature, le structuralisme, la sémiotique, cela peut être pénible. Et puis quand on n’est pas Umberto Ecco, c’est plus difficile. Je n’avais rien contre cette approche mais cela ne m’attirait pas. A l’époque, je m’intéressais beaucoup au roman policier. Le fait de commencer à pratiquer un peu la BD avec Floc’h, même si je n’étais pas en première ligne, était aussi assez prenant.

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KLI : 1977 est une année marquante avec la parution de votre premier roman et de votre première bande dessinée, Le rendez-vous de Sevenoaks, l’une des pierres angulaires du renouveau de la ligne claire avec L’art moderne de Swarte et Vers la ligne claire de Ted Benoît. Comment s’est faite la rencontre avec Floc’h ?
 
FR : Par le plus pur hasard. On s’est rencontrés dans une librairie parisienne, celle de Jacques Glénat. Un jour, j’étais dans cette librairie que je fréquentais assez souvent – c’était un peu mon quartier général - et un jeune homme est rentré pour vendre des dessins et proposer ses talents de peintre pour repeindre les devantures du magasin avec un ami à lui, ce qui était assez drôle. Il m’avait alors montré un dessin où l’on voyait une fille allongée sur un lit en train de lire un album de Jacobs. Il avait redessiné la couverture de L’énigme de l’Atlantide. J’avais trouvé cela assez génial et je lui ai proposé de collaborer. C’est vraiment le genre de choses que l’on fait quand on est jeune. Au départ, c’était une pure spéculation sur l’avenir.
 
KLI : Et vous entreprenez avec Floc’h un voyage à Bruxelles pour rencontrer Hergé.
 
FR : Vers 1974, on a effectivement fait un voyage en commun à Bruxelles pour rencontrer Hergé. Floc’h dit souvent que je lui ai raconté dans le train l’histoire de Sevenoaks mais je ne sais plus très bien. J’avais je crois un projet de nouvelle. Peu importe. On est donc parti sur ce projet avec pour références les œuvres qu’on vénérait. On a surtout mis du temps à faire cet album, deux ans et demi voire trois ans.
 
KLI : Comment étaient-ils ces auteurs célèbres quand vous les rencontriez ?
 
FR : Hergé était très accueillant, prenant le temps de vous parler et de ne se jamais dévoiler. Nous avions des conversations généralistes portant sur l’état du monde, l’écologie, la gnose de Princeton, Aldous Huxley, Kipling, Jerome K. Jerome. Que sais-je ? Pour ainsi dire jamais sur son œuvre, lui et moi la connaissant par cœur ! 

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Jacobs était un vrai bruxellois exilé en pleine campagne. Prévenant, cabotin, adorant parler de ses personnages comme s’il les avait connus, ce qui était un régal pour son fan fétichiste que j’étais alors et que je suis resté. En plus, très drôle, beaucoup plus que Raymond Devos dont il partageait la rondeur et le côté pataud.

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Martin parlait beaucoup. Mais c’est l’épistolier que j’ai toujours préféré. Dans ses lettres, il dévoilait mieux ses vrais fantasmes. Au fond, c’était un vrai pudique… extraverti. Dommage. Je pense que j’aurais mieux aimé le contraire !

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KLI : La reprise d’un style ligne claire pour Sevenoaks a été une évidence ?
 
FR : Floc’h était marqué par Hergé et Jacobs. Au fond, il était peut-être plus marqué que moi par Hergé dans la mesure où ce qui l’intéressait évidemment, ce qui est normal, c’était le graphisme. En même temps, il aimait beaucoup Jacobs pour le côté anglais, son côté esthète et dandy. Il y avait aussi quelqu’un qu’on ne pouvait évidemment pas manquer d’apprécier l’un comme l’autre, c’était Tardi qui commençait sa carrière et qui avait un style à lui qui n’était pas de la ligne claire. On s’était dit : « il faut publier Sevenoaks chez Casterman, c’est ça ou rien ! ». Autant dire que lorsque nous avons présenté les premières planches et que Casterman a refusé l’album, nous avons été très vexés. Je crois me souvenir qu’une réflexion faite à cette occasion par une personne de Casterman était de dire que notre travail c’était un peu du Tardi. Je crois que cela avait vexé encore plus Floc’h que moi. La remarque était quand même un peu exagérée. Floc’h avait un style, une approche qui n’étaient pas celles de Tardi. Puis finalement, nous nous sommes retrouvés chez Dargaud.
 
KLI :  Avec Sevenoaks, vous impulsez une trame narrative post moderne, fort originale, qui n’est pas sans rappeler le nouveau roman..
 
FR : A l’époque, j’étais lecteur de pas mal de choses même des écrits qui n’étaient pas littérairement forcément compatibles. Cela ne veut rien dire d’ailleurs. On ne s’intéresse qu’à ce qu’on aime. J’étais à la fois sous l’influence du nouveau roman, du roman policier, du roman d’aventure… J’étais un fan d’Alain Robbe Grillet que j’allais voir en conférence, que j’ai rencontré plusieurs fois, un personnage qui me fascinait vraiment autant que ses livres. J’aimais aussi la littérature américaine, des écrivains comme William Burroughs, les films d’Andy Warhol qui étaient incompréhensibles., interminables. Je me demande d’ailleurs avec le recul comment j’ai pu apprécier cela ! Il faut dire que le personnage était fascinant. On avait aussi vu, Floc’h et moi, A bigger splash de Jack Hazan, un film formidable sur David Hockney dont la construction était très originale, un truc vraiment très étonnant où le peintre était mis en scène, racontait ses tableaux. Il y avait vraiment tout un tas de choses différentes à découvrir au début des années 70.

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KLI : C’était un choix commun d’éviter le premier degré pour Sevenoaks ?
 
FR : Oui. J’ai peut-être imposé, surement même, l’histoire elle-même parce que j’étais par ailleurs un fan du théâtre sanglant. J’ai d’ailleurs écrit un livre sur le sujet peu après. J’avais déjà commencé à rencontrer des gens de ce milieu particulier. Ce qui est assez amusant, c’est qu’il y a un côté documentaire dans l’album. L’intérêt que j’avais pour le théâtre du Grand Guignol n’était évidemment pas partagé par une masse de gens. Cela reflétait les choses que je pratiquais en tant que journaliste ou chercheur dans un petit univers littéraire.

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Floc’h et moi avions la volonté commune de nous inscrire dans cette tradition graphique de l’album de bande dessinée tel que le pratiquaient Jacobs ou Hergé - même si on ne se mesurait pas à ces idoles - en y mettant quelque chose de moderne. Mais on ne le faisait pas de manière théorique, on voulait juste créer quelque chose d’original, d’un peu rebelle. On avait quand même assorti la première publication dans Pilote d’une préface très prétentieuse. Dieu merci, elle a été supprimée dans l’album !

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KLI : Avec ce premier album, vous vous posez en continuateur mais c’est avant tout une forme de revisitation des classique de l’école belge.
 
FR : C’est cela. On revisitait des oeuvres qui étaient presque des classiques pour nous en essayant d’y mettre des choses personnelles. On ne réfléchissait pas trop non plus. Il y avait une envie. On avait été marqués par un film qui recoupait mes préoccupations littéraires, un film qui a pour titre Théâtre de sang dans lequel Vincent Price joue un acteur shakespearien qui se venge des critiques. On était aussi marqués par La marque jaune. Dans Sevenoaks, il y a des tas de trucs qui sont des résurgences, des régurgitations de choses qu’on aimait bien. Ce n’est pas non plus un plagiat. Le graphisme de Floc’h servait bien cette ambition. Alors qu’on aurait pu faire quelque chose de très noir, de très sombre, à la limite illisible.

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KLI : Sevenoaks est un hommage mais aussi une rupture. Il y a un côté perturbateur. On s’attend à une histoire assez abordable et puis on est embarqué dans tout autre chose. Vous avez finalement utilisé un style pour mystifier le lecteur ?
 
FR : Oui. On peut dire qu’il y avait un désir de mystification avec une chute qui allait perturber le lecteur. Je pense que si l’album n’est pas tombé à plat, c’est justement parce que le graphisme de Floc’h faisait que cela restait lisible y compris dans ce qui était un peu tordu dans le récit lui-même. C’était aussi référencé à des tas de choses que devaient apprécier les gens de notre génération, la musique pop anglaise, un certain cinéma marginal pour l’époque. N’oublions pas que les films d’horreur ne sortaient pas dans les salles ! Et puis on allait aussi à Londres régulièrement. Tout cela revient dans l’album. 
 
KLI : La critique a été très bonne.
 
FR : Oui. Justement. Quand je dis que ce n’est pas tombé à plat, c’est qu’il y a eu une très bonne critique. A l’époque, c’était un peu nouveau. D’abord, il n’y avait pas de production énorme en bande dessinée. Il y avait des gens qui s’intéressaient à la BD et qui écrivaient des critiques, des articles sérieux, qui exprimaient des propos plus matures que ce qu’on peut lire actuellement. Aujourd’hui, on recense des albums. Il faut dire qu’il y a tellement de choses qui sortent. Mais souvent, les gens qui font de la critique de bande dessinée se contentent de recopier des communiqués de presse.
 
KLI : Comment Jacobs, Hergé, Martin ont perçu Sevenoaks
 
FR : Je n’ai pas de certitude mais je crois que Jacobs, à qui j’avais adressé l’album, a eu le sentiment d’être plagié. Il était hanté par le plagiat. A l’époque où je le voyais régulièrement, sa femme m’avait montré un cahier dans lequel elle découpait des pages de journaux de BD dans lesquelles elle estimait trouver des plagiats de Blake et Mortimer. La sortie de Sevenoaks a interrompu notre relation. Concernant Hergé, je n’ai pas de souvenir précis. Il a du certainement le recevoir et envoyer une lettre gentille. Il n’y avait aucune raison pour lui de s’inquiéter de quoi que ce soit. D’ailleurs, Hergé avait donné des conseils à Floc’h lorsque nous étions allés le voir. Il n’y avait aucun problème. Pour Martin, c’est curieux mais je crois que je ne lui ai jamais offert ce livre. On parlait beaucoup lui et moi des choses qu’il faisait, de livres qui n’avaient rien à voir avec la BD ou bien de cinéma. C’est bizarre mais je n’ai aucun souvenir d’échange avec lui sur Sevenoaks.

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KLI : Avec Le dossier Harding, votre seconde bande dessinée avec Floc’h, vous revenez à une histoire plus classique, plus linéaire, moins novatrice et plus classique, presque Hitchcockienne. Pourquoi ce choix ?
 
FR : C’est effectivement complètement linéaire. L’idée de départ, ce n’était pas de continuer Sevenoaks mais de créer un nouvel album. Le « succès » d’estime mais aussi commercial de Sevenoaks - qui s’est quand même bien vendu - a fait qu’il nous fallait absolument créer un nouvel album. On peut dire qu’on ne pouvait pas l’éviter. Et là, peut-être avons-nous été un peu piégés dans la mesure où nous avions d’une certaine manière utilisé toutes nos munitions dans le premier. Peut-être plus moi parce que pour le scénario, je ne pouvais pas envisager de reproduire la même chose. J’ai choisi – cela m’est venu naturellement sans réfléchir longtemps – d’aller puiser dans ma passion pour le roman policier anglais et dans une moindre mesure dans le cinéma. Je ne sais plus ce qui a été le premier déclencheur. Il y avait l’envie de créer une histoire classique, un whodunit. Je trouve que graphiquement, Floc’h a servi l’histoire d’une manière merveilleuse. C’est peut-être l’album le plus parfait avec une unité du dessin du début jusqu’à la fin.

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KLI : Pourquoi choisir d’y mettre en scène Olivia Sturgess et Francis Albany ?
 
FR : Comme on avait tué le héros dans Sevenoaks, j’ai laissé monter l’idée et l’envie que j’avais de mettre en scène un duo de personnages, pas un duo de héros de romans policiers mais un duo inspiré de mes lectures de biographies ou de mémoires d’anglais excentriques et dandies. Floc’h était tout à fait partant pour ça. On a donc fait revenir des personnages totalement secondaires du premier album, Francis Albany et son amie romancière. Du coup, la critique a été beaucoup moins bonne. Il y a eu des déceptions affichées. Je me suis même trouvé plusieurs fois pris à parti par des gens qui me demandaient pourquoi nous avions fait ces choix pour Harding. Personnellement, je n’étais pas gêné. Mais cela n’a pas entravé la suite.

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KLI : A la recherche de Sir Malcolm me semble un compromis entre les deux premiers albums. Il y a la volonté de revenir à une relative déconstruction du récit. Qu’en pensez-vous ?
 
FR : Créer une histoire autour du Titanic me tenait à cœur. C’est un sujet qui m’a toujours obsédé. Effectivement, il y a là une dimension un peu onirique, un peu fantastique qui tranche avec le côté linéaire du Dossier Harding et qui se rapproche plus de Sevenoaks.
 
KLI : Peut-on dire qu’Albany est une série sans être une série ? 
 
FR : Dès le départ, nous ne souhaitions pas creuser le filon de la série qui se répète sur des tas d’albums qui s’enchainent. On n’est pas dans une série classique. Je n’avais jamais eu l’occasion de faire de la BD comme scénariste. Cela a été improvisé. On a appris à marcher en marchant. On n’a pas créé un personnage comme il en existait déjà des flopées, de ceux qui vivent des aventures à répétition sur autant d’albums que possible. Du coup, le deuxième met en scène des personnages qui auraient pu rester les personnages d’un seul album et qui reviennent dans le troisième.
 
KLI : Pourquoi Le scandale Vera Lindsay, annoncé sur le quatrième de couverture de Sir Malcolm n’a-t-il jamais vu le jour ?
 
FR : Ce titre d’album a été inconsidérément annoncé. Je crois d’ailleurs que je n’avais pas la moindre idée du contenu de cette nouvelle aventure. Il n’y avait finalement qu’un titre qui sonnait bien. C’était tout. Après, il y a eu, à un moment, une idée d’intrigue ancrée dans les années 60 mettant en scène Albany plus âgé. C’était l’histoire d’une liaison fatale, un peu dans l’esprit de L’amant de Lady Chaterley. Pourquoi avoir arrêté ? Je ne sais plus exactement comment cela s’est passé. Je crois que Floc’h commençait déjà à trouver que la BD représentait beaucoup de travail. Cela l’ennuyait. Il était réticent à se lancer dans des projets de grande ampleur ou de longue haleine. Il est vrai que le dessinateur passe beaucoup plus de jours, de mois, d’années que le scénariste à travailler sur une bande dessinée. C’est d’ailleurs parfois une source de conflit car c’est vraiment un travail énorme. L’idée d’un nouvel album a donc été évacuée temporairement et puis cela a trainé en longueur pour finalement ne pas se faire. On a évité la répétition et réduit le rythme. 

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KLI : L’histoire a quand même été recyclée par la suite.
 
FR : On la trouve effectivement évoquée dans le prologue de La trilogie anglaise intitulé A propos de Francis, l’éloge funèbre d’Albany par Olivia.
 
KLI : La suite de la série est beaucoup moins conventionnelle, prenant une forme plus littéraire, avec A propos de Francis ou la biographie Olivia Sturgess 1914-2004
 
FR : Bizarrement, sans avoir produit beaucoup d’albums, nous avons quand même réussi à suivre l’histoire de deux personnages et à les enterrer tous les deux comme si nous étions pressés de nous en débarrasser… Alors que paradoxalement cela a pris du temps. Nous avions envisagé d’autres histoires que nous n’avons pas faites.

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KLI : Floc’h me parlait d’une histoire autour du Butler Wang.
 
FR : J’aurais effectivement apprécié mettre en scène ce personnage que j’aimais bien en faisant de lui comme une espèce de sage avec des manières un peu veillottes et des sentences très orientales, un peu à la Charlie Chan. Cela aurait été intéressant. On aurait pu faire des strips de trois images. Mais c’est vrai qu’on se pose des tas de questions avec une «série» comme Albany. C’est finalement un peu la malédiction d’une série qui n’en est pas une, qui permet d’aller un peu où l’on veut.

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KLI : Parlons de Blitz, autre album avec Floc’h qui s’intercale entre les albums d’Albany et qui marque par son apparence même (pour sa première édition).
 
FR : Il est manifeste que lorsqu’il est sorti, son format tranchait. L’origine de l’album, c’est une commande du journal  Le matin de Paris qui voulait proposer à ses lecteurs des pages de bande dessinée, un peu comme le font les américains. Il y avait Régis Franc qui avait été également convié à publier dans ce quotidien avec Le café de la plage. On nous avait demandé de créer un feuilleton en faisant une surprise au lecteur à la fin de l’histoire. Il n’y avait pas de suite à imaginer. On a puisé dans notre propre mythologie en proposant une pièce qui aurait été écrite par Francis et Olivia pendant le Blitz.

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KLI : La suite s’est imposée quand même. A des intervalles réguliers de 13 ans.
 
FR : Franchement, cela aurait pu en rester à Blitz qui se suffisait à lui-même comme une espèce d’excroissance de l’existence d’Olivia et Francis. Je ne pensais pas qu’on pourrait faire une suite et même un troisième. Mais dans le même temps, Floc’h et moi, nous en imaginions plein d’autres.
 
KLI : C’est vrai qu’on trouve annoncés plusieurs titres d’albums en quatrième de couverture d’Underground.
 
FR : Nous avons quand même tenu nos engagements mais d’une autre manière sous forme de nouvelles dans Black Out, le troisième et dernier épisode de Blitz. En ce qui concerne les prolongements de l’univers de Francis et Olivia, il y aussi Meurtres en miniature, un petit livre autour d’une reine dont on a beaucoup parlé ces derniers mois et de sa petite sœur mais aussi Les chroniques d’Oliver Alban, une autre excroissance.

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KLI : Le fait d’aborder un même univers avec des approches et des supports différents, c’est aussi ce qui fait aussi le charme de votre « série ».
 
FR : Oui. Mais cela n’est apprécié que par ceux qui s’intéressent à ce type d’approche. Je ne m’attendais pas du tout à un succès de librairie avec Les Chroniques d’Oliver Alban mais cela n’a pas eu un retentissement énorme. Il y a un côté un peu ingrat à se rendre compte finalement que ce type de livre ne touche essentiellement que les lecteurs de nos bandes dessinées sans réussir à vraiment accrocher un autre public.

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KLI : Comment vous situiez-vous, dans les années 80, par rapport au courant ligne claire et aux auteurs qui s’inscrivaient dans cette veine ? Etiez-vous en relation avec Chaland, Clerc… ?
 
FR : C’est surtout Floc’h qui connaissait ces dessinateurs. J’ai croisé plusieurs fois la route d’Yves Chaland pour qui j’avais énormément d’admiration. C’était quelqu’un d’extraordinaire qui nous aurait très certainement encore surpris davantage s’il n’était pas parti si jeune. Il était assez expérimental avec un vrai univers à lui. Je le voyais surtout en Belgique, pays fétiche pour lui, qu’il a exploité de manière très originale, ce que les belges, qui ont pourtant de l’humour, n’auraient pas su faire aussi bien que lui. Il a laissé une œuvre vraiment étonnante. Serge Clerc, je l’ai connu à ses débuts,  à l’époque de Métal Hurlant.
 
KLI : Jamais de projets avec eux ?
 
FR : Non, Floc’h occupait le terrain et j’étais sur d’autres choses.
 
KLI : Comment vous situiez-vous par rapport au courant ligne claire ?
 
FR : J’ai toujours été un peu étonné par cette notion de ligne claire. C’est pour moi quelque chose d’assez vague.
 
KLI : Pour Swarte, c’est uniquement un type de dessin.
 
FR : Je pense effectivement que cela désigne un dessin. Au fond, pour un scénariste, il y a peut-être quelque chose d’agaçant avec la ligne claire car cela ne prend pas en compte le scénario et qu’on peut finalement y mettre ce que l’on veut. Dans ce courant graphique, il y avait un dessinateur néerlandais que j’aimais beaucoup, Théo Van den Boogard, qui était pour moi l’héritier réaliste d’Hergé et avec qui j’aurais aimé collaborer. Léon la terreur était vraiment un personnage incroyable qui était dans une veine très underground et finalement très néerlandaise. Il y a un album d’Hergé où l’on voit bien ce réalisme ligne claire dans certaines cases, c’est Objectif Lune.  
 
KLI : Durant les décennies 70 et 80, on peut dire que vous êtes vraiment dans la création BD avec d’autres séries à votre actif et des contributions à la presse BD de l’époque (Métal Hurlant, A suivre, Circus, Spirou). Quel regard portez-vous sur cette période où vous êtes très productif en bande dessinée ?

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FR : Il y avait plus d’occasions, plus de titres de presse. Et puis cela s’est fait naturellement, sans réfléchir. Par exemple, Alain Goffin est venu me trouver un jour dans une convention de bande dessinée pour me proposer de travailler ensemble. On a finalement fait deux albums de la série Thierry Laudacieux. Le premier album s’est bien vendu, le second un peu moins et Casterman n’était pas très chaud pour continuer. Goffin était aussi un peu lassé.  

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KLI : Et Le Privé d’Hollywood ?
 
FR : Le privé d’Hollywood, c’est venu de l’envie de José-Louis Bocquet, le co-scénariste qui était vraiment un débutant à cette époque, de créer une série qui s’inspirerait du roman noir américain. On avait proposé le projet à Spirou et cela nous avait conduit à collaborer avec Berthet, ce qui était vraiment appréciable car c’est vraiment un très bon dessinateur. La série s’est arrêtée parce que Berthet a décidé de faire autre chose. Le dessinateur n’a pas forcément à prendre des gants vis-à-vis des scénaristes s’il a envie de voler de ses propres ailes ou de changer. C’est un peu dommage pour Le Privé parce que Bocquet et moi avions vraiment l’envie de continuer.

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KLI : Comment avez-vous participé à Victor Sackville, série au long cours ?
 
FR : C’est venu par une amie à moi, Gabrielle Borile qui après un projet abandonné avec le dessinateur Francis Carin est venue me voir pour les aider à créer quelque chose. Au final, la série qui est maintenant terminée compte 23 albums.

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KLI : Pour Le Privé comme pour Victor Sackville, nous sommes sur de la co-écriture, un exercice que vous semblez apprécier.
 
FR : C’est exact. Mais mon implication n’est pas forcément la même pour chaque série. Pour Victor Sackville, je participais mais je ne m’y consacrais pas entièrement. Au début, avec Gabrielle Borile et Francis Carin, nous travaillions vraiment ensemble. J’aimais bien cette technique que j’avais imaginée avec Floc’h - même si c’est un cas un peu à part – et avec Goffin. Pour les Thierry Laudacieux, on travaillait vraiment ensemble. On y passait des heures et c’était passionnant. Avec Berthet, c’était moins le cas. C’était surtout avec Bocquet, grand fan de BD, plein d’idées, que le travail se faisait. On envoyait ensuite notre travail à Berthet qui réalisait ses planches. Avec Borile et Carin, à un certain moment, on s’est dit que la collaboration devenait compliquée. Ne serait-ce que parce que je devais à chaque fois me rendre à Bruxelles. On s’est donc partagé le travail. La série s’est en quelque sorte divisée en deux, Victor Sackville devenant presque, d’une certaine manière, le héros de deux séries, même si cela ne se voyait pas trop. Cela a duré parce que Carin avait fait de cette série son cheval de bataille pour ne pas dire sa raison de vivre même s’il a fait d’autres choses à côté.

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KLI : Vous signez avec lui la série Sydney Bruce chez Glénat.
 
FR : C’était un projet assez personnel. J’avais vraiment envie de faire cette série. Mais il se trouve que l’éditeur a malheureusement jugé bon de l’arrêter au bout de deux albums. Les séries qui ne durent pas, c’est finalement assez courant. Mais pour cette série, c’est dommage car c’était un peu en avance sur les modes avec des histoires se passant à l’époque victorienne. On  ne pourrait pas la reprendre maintenant car on passerait pour des plagiaires des nombreux auteurs qui créent dans ce registre !  

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KLI : Et Les dossiers de Maitre Berger avec Patrick Dumas.
 
FR : C’est Patrick Dumas qui est venu me proposer une collaboration. Il avait fait quelques albums avant et était fan de Jacobs. J’ai réfléchi et je lui ai proposé une série se situant dans des lieux que je connaissais bien depuis mon enfance. C’était une envie que j’avais. A titre d’exemple, la villa de Maitre Berger est celle que mes parents possédaient à Saint Palais sur Mer, du côté de Royan. J’ai relu récemment le premier épisode, une histoire un peu compliquée de sosie. En plus, Dumas n’était pas très à l’aise. Son dessin est difficile surtout au départ. Après, cela s’est amélioré au fil des albums. On en a fait sept et puis l’éditeur a arrêté la série qui tirait pourtant à 15000 exemplaires la nouveauté. Il y a des scénarios que j’ai relus depuis et qui me plaisent vraiment, bien des années après. Avec cette série, j’avais essayé de faire passer quelque chose tout en restant très classique.

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KLI : Trente-huitième parallèle avec Biard au dessin.
 
FR : On a fait un seul album ensemble. Le scénario est cosigné avec José-Louis Bocquet. C’était une commande d’Albin Michel.

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KLI : Dans un recueil Spirou, on peut lire L’ovni d’Argenteuil, une histoire dessinée par Moons et co-scénarisée avec Benoît Peeters. Comment est née cette collaboration ?
 
FR : Avec Peeters, nous avions voulu créer un studio de scénario et de dessin. On était deux scénaristes. On voulait appeler cela le studio Watson. J’ai d’ailleurs encore une carte de visite dessinée par Floc’h qui avait fait un très joli dessin. On y voyait Watson avec une plume un peu comme celle de la collection Le Masque. On avait recruté trois dessinateurs dont André Moons qui était un ami de Goffin et dont l’amie était Séraphine, dessinatrice de bande dessinée.

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KLI : Révélations posthumes avec Andréas est une collaboration marquante qui tranche avec vos autres créations en bande dessinée.
 
FR : On peut presque parler de travail de presse. Les récits constituant Révélations posthumes ont d’abord été publiés dans (A suivre), revue à laquelle je collaborais depuis le début et qui se donnait des airs un peu littéraires. On m’avait d’abord demandé d’écrire sur les auteurs du roman populaire, les feuilletonistes. Et puis le rédacteur en chef m’a proposé d’envisager des bandes dessinées. Je me suis creusé la tête et j’ai écrit une première histoire qui a été confiée à Andréas. Je ne me souviens pas comment cette collaboration a vu le jour. Il devait tout simplement avoir postulé lui-même à la revue pour y collaborer. Il a utilisé cette technique de la carte à gratter que Tardi avait utilisée pour Le démon des glaces. Pour ce projet, j’ai fait appel à des choses qui m’intéressaient. Cela me venait assez naturellement. J’aime bien cet album même si je trouve que le texte n’est pas trop lisible. Blanc sur noir, ce n’est pas trop évident !
 
KLI : Pourquoi ne pas avoir poursuivi avec Andréas ?
 
FR : Ce n’est pas parce qu’on ne s’entendait pas. Andréas m’a simplement dit ne plus vouloir dessiner d’autres histoires, voulant se consacrer à des projets plus personnels.
 
KLI : Et Outsider, série que vous créez avec le dessinateur Miniac pour Glénat ?
 
FR : Une catastrophe totale... 
 
KLI : C’est vrai qu’on peut s’étonner de vous voir collaborer avec certains dessinateurs au style beaucoup moins accompli que celui de Floc’h et présentant même certaines limites. Je pense surtout à Carin. Cela ne vous a pas fait réagir. 
 
FR : C’est un peu difficile de juger et de critiquer même si je suis bien conscient de ce que vous dites. Déjà, un dessinateur, on ne le choisit pas forcément. La collaboration avec Carin, elle est venue vraiment par un concours de circonstances puis Francis étant devenu un ami, elle s’est poursuivie, la série fonctionnant assez bien pendant plusieurs années, rencontrant son public surtout en Belgique. Gabrielle Borile et moi avons eu l’occasion de lui faire quelques remarques sur son dessin qui est plutôt celui d’un décoriste si je peux me permettre l’expression.

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KLI : Dans les années 90, vous adaptez Jules Verne en bande dessinée avec le dessinateur Micheli.
 
FR : J’aimais bien l’idée d’adapter Jules Verne, l’un de mes auteurs fétiches. Pour le premier album, j’ai choisi Un drame en Livonie, un roman pas trop connu. Avec un dessinateur qu’on m’a un peu imposé. Pas vraiment car j’aurais pu dire non. J’aimais bien son dessin un peu artiste et plutôt intéressant. Après je me suis dit que j’allais adapter 20000 lieux sous les mers, - ce qui n’est pas une mince affaire - en y mettant autre chose. Il s’agissait de créer quelque chose d’un peu différent, pas du tout pour amoindrir Jules Verne. Graphiquement, Micheli proposait quelque chose.

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On aurait du faire trois albums de 20000 lieux et finalement on n’en a fait que deux. Cela a un peu détruit le projet lui-même même si à l’arrivée cela fait une histoire. Le premier est plus intéressant que le second. Il a d’ailleurs été publié aux Etats-Unis, y rencontrant même un certain succès, ce qui est assez amusant. Il faut dire que Jules Verne est une idole là-bas pour pas mal de gens. C’est dommage que cela n’ait pas suivi. Là encore, c’est un « caprice » de dessinateur qui d’un seul coup a décidé d’arrêter pour devenir professeur de dessin. Là aussi, j’ai fait mon deuil très vite. C’est vrai que dès qu’on sort des choses qu’on a vraiment voulu, qu’on a mis au point comme avec Floc’h, on est plus dans le côté commercial dans le sens où on forme un attelage avec un dessinateur. On prend des risques même le risque personnel de ne pas se donner suffisamment, d’être un peu trop indulgent.

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KLI : Parlons maintenons de vos adaptations d’Agatha Christie. N’avez-vous pas eu d’hésitation à vous lancer dans ce projet, à « charcuter » ainsi des romans ? Pour vous, grand amateur d’Agatha Christie, ce n’était pas commettre un « sacrilège » ?
 
FR : On peut voir cela comme ça. Sacrilège, je n’irai pas jusque là. Il se trouve qu’à 12-13 ans, quand je tentais de faire de la BD, j’avais commencé à adapter en BD Le meurtre de Roger Akroyd. J’avais fait trois strips. L’idée d’adaptation est venue début 1990 d’un éditeur Belge, Claude Lefrancq. Adapter Agatha Christie, je ne trouvais pas l’idée inintéressante. Pour moi, ce n’était pas un massacre dans la mesure où j’ai beaucoup d’admiration pour cet auteur non comme styliste mais plutôt comme fabricante d’intrigues. Il se trouve qu’il y a un risque énorme à adapter un roman en BD. Je suis assez d’accord avec le terme de charcutage. Au début, je me disais que c’était un appauvrissement. C’est le terme que j’employais en le faisant. Mais je me disais que ce n’était pas un sacrilège. C’était une commande. C’est Lefrancq qui a demandé l’autorisation aux ayant-droits, en l’occurrence la fille d’Agatha Christie, que j’ai d’ailleurs connue. Au fond de moi, je me disais que si elle refusait, cela allait me soulager. Mais au contraire, elle était enchantée par le projet ! Je n’ai d’ailleurs toujours pas compris comment une anglaise de 70 ans qui ne connaissait rien à la bande dessinée a pu se montrer aussi enthousiaste. Très curieuse cette histoire ! Du coup, cela s’est fait. Les deux premiers ont été dessinés par Miniac «première manière» qui était un peu jacobsien et qui ne s’en sortait pas trop mal. C’est une série qui est publiée partout maintenant. Harper Colins à Londres les a traduits et cela marche très bien. J’en ai fait huit en tout et j’ai arrêté. Je me suis dit que cela suffisait. En tout, il doit y en avoir une quinzaine. C’est même traduit en chinois. C’est affolant ! J’ai compris que cela plaisait à des gens. J’ai vu des grands-mères acheter la BD à leurs petits-fils en me disant que cela allait leur donner l’envie de lire les romans. Je me disais en moi-même « quelle tristesse !». Lire un roman d’Agatha Christie, ce n’est quand même pas la chose la plus compliquée. 
Au final, je dirais que c’est un à-côté. Je n’ai sincèrement pas d’état d’âme par rapport à ça. Je me dis que le succès rencontré par ces adaptations – notion qui ne veut pas dire grand-chose car il y a plein de choses qui n’ont aucune valeur et qui ont du succès – signifient qu’elles ne sont pas passées inaperçues et ont intéressé un public et c’est tant mieux. Il se trouve aussi que cela a été mis en images par différents dessinateurs. Il y a vraiment un album que je trouve plutôt réussi bien, celui que j’ai fait avec une suissesse, Laurence Suner et qui a vraiment du talent. Et puis, là encore, elle a fait un album et puis après s’est mise à écrire de la science fiction. 

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KLI : Vous avez aussi adapté Chesterton chez Lefrancq.
 
FR : C’est vraiment un mauvais souvenir, un de ces moments où l’on se sent trahi. Quand on se trouve avec un dessinateur qu’on n’a absolument pas choisi et qui crée quelque chose de minable, c’est vraiment dommage. Mais je me vengerai un jour en refaisant peut-être une adaptation de Chesterton, pas forcément en BD mais sous forme de roman graphique. 

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KLI : Chez Delcourt, dans les années 2000, vous créez La Madone de Pellini avec le dessinateur Federici.
 
FR : C’est un diptyque. Au départ, cela devait être un triptyque. Il faut dire qu’il y a des contingences, des modifications en cours de projet, des contraintes éditoriales qui sont absurdes et qui d’un seul coup fichent en l’air une création ou l’handicape même si on retombe quand même sur ses pattes. On n’en pas fait d’autres car cela ne marchait pas et que ça a été récupéré par Delcourt. Au départ, c’était Robert Laffont qui éditait cette série dans une collection de BD qui n’a pas marché et qui a été rachetée par Delcourt. On m’a fait travailler avec un dessinateur italien avec qui je n’ai jamais pu échanger un mot. On communiquait par l’intermédiaire de l’éditrice. J’avais imaginé qu’on avait retrouvé une nouvelle d’Henry James, l’histoire d’un tableau. Le dessinateur avait un style très italien, un peu grandiloquent, très réaliste mais pas mal.

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KLI : Plus récemment, vous signez L'attrape-Livres, une biographie de Robert Laffont avec Rébéna au dessin.
 
FR : C’est encore autre chose. Il se trouve qu’à l’origine, j’ai une éditrice chez Robert Laffont pour mes romans qui s’était dit que ce serait bien pour les 70 ans de la maison d’édition de proposer un roman graphique. Ils ont demandé à Floc’h qui a refusé et se sont tournés vers moi en me disant «de toute façon, il faut que tu le fasses et on va proposer cela à Rébéna» qui se trouvait être l’auteur des couvertures des intégrales San Antonio dont je m’occupe depuis 3-4 ans. Je ne dis pas que j’étais coincé. J’ai tout de suite été ravi de travailler avec Rébéna qui là encore est un dessinateur avec un style très particulier et très intéressant. On a donc fait ce travail de commande. Je l’ai fait avec plaisir car d’une part j’ai un peu connu Robert Laffont et d’autre part parce que je trouvais cela amusant de faire une bande dessinée sur une maison d’édition. Finalement, l’idée me plaisait avec bien évidemment les contraintes d’un tel projet, c’est-à-dire de se retrouver vers la fin dans l’obligation d’inclure telle ou telle personne. C’était surtout une contrainte pour Rébéna ! Ce projet m’a vraiment donné l’envie de retravailler avec lui parce que c’est quelqu’un qui a beaucoup de talent. Comme quoi les travaux de commande, ce n’est pas forcément déplaisant.
 
KLI : J’observe que vous êtes souvent sollicité, qu’on vient vous chercher.
 
FR : Oui. Les éditeurs savent aussi ce qui peut m’intéresser. Mais je propose aussi des projets de temps à autre mais plus dans le domaine de la biographie, de la fiction ou des essais.
 

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KLI : Vous n’avez jamais touché à Blake et Mortimer. Pourtant cela devrait vous tenter.
 
FR : Il y a l’idée de l’éditeur Yves Schlirf de doubler les bandes dessinées de Blake et Mortimer de livres plus littéraires. Ce seraient des histoires qui parleraient de Blake et Mortimer et seraient illustrées par différents dessinateurs. Cela n’a pas abouti pour le moment. Il faut dire que cela comporte un risque car le public ne va pas forcément s’intéresser à autre chose que les bandes dessinées. Ecrire pour cette série m’intéresserait mais pas forcément un album de bande dessinée car c’est tout de suite l’attelage avec un dessinateur. Pour l’instant, c’est en stand by. Il faut dire qu’il y a déjà eu des tas de tentatives soit de novellisation soit de roman autour de personnages de BD. Casterman a publié des romans autour d’Alix mais cela n’a pas eu de suite car cette approche finalement n’intéresse pas grand monde. C’est fait pour le petit nombre de gens qui sont des fanatiques et qui éventuellement risquent même de trouver que le filon est un peu trop exploité.

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KLI : Nous nous sommes consacrés à vos créations en bande dessinée laissant de côté toutes vos œuvres de biographe, romancier, novelliste… Si vous deviez faire le tri dans toutes vos créations, les organiser, les agencer, quel message caché trouverait-on derrière ? Y a-t-il un but pas forcément conscient, une ambition d’auteur ? 
 
FR : Je ne sais trop comment définir tout cela. C’est un peu de bric et de broc. Il y a certainement une image en tapis comme dirait James mais ce n’est pas moi qui peux la trouver. Cela fait des choses très différentes et qui finissent par former une mosaïque.
Je dirais que la chose la plus première, c’est l’envie de rester toute sa vie un enfant, de se fabriquer une bibliothèque idéale, de fabriquer des livres qu’on aurait envie de lire. Mais cela ne tient que cinq minutes parce qu’au fond, ce n’est pas réellement ce que j’ai fait. Mais il y a comme la survivance d’une envie que j’ai pu avoir quand j’étais très jeune. Je me souviens avoir déclaré à ma Grand-Mère et à ses amies, à la fin d’un repas, vouloir devenir écrivain et que cela les avait fait beaucoup rire. Finalement, j’ai autant envie de parler des autres que de faire moi-même un travail d’écriture personnelle même si tout travail est personnel. Cette idée de bibliothèque personnelle est en même temps complètement absurde parce que finalement je préfère les livres des autres. Les miens, je ne les montre pas trop. Je n’en fais pas étalage. Ecrire des biographies, c’est presque ce dont j’ai le plus envie de parler.

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KLI : Si je vous dis que, dans vos créations, se dégagent des marottes, à commencer par votre anglophilie, votre attachement à une Angleterre magnifiée.
 
FR : Oui. Bien sûr. Elle me vient du début, de l’époque où ma grand-mère me lisait David Coperfield  ou La petite Dorit. L’idée d’Angleterre, elle était dans ma tête. Après, c’est venu de manière plus réelle, plus précise avec des lectures. Cela a aussi commencé avec Le Club des Cinq même si l’action ne se situe plus en Angleterre dans les traductions françaises. Et puis La Marque Jaune entre autres. Il y a aussi des séjours que j’ai pu y faire assez tôt. J’ai finalement connu Londres avant Paris. Cela s’est ensuite enrichi. Il y a des sédiments qui sont arrivés pour conforter cette affection pour l’Angleterre.

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KLI : Mêler personnages réels et personnages de fiction, c’est aussi quelque chose qui revient souvent chez vous.
 
FR : C’est vrai. Il y a cette envie de brouiller un peu les pistes comme dans un jeu où on s’amuse avec les lecteurs. Dans Les Chroniques d’Oliver Alban, il y a une chronique consacrée à un auteur imaginaire. Ca, c’est la chose la plus simple. C’est amusant aussi d’imaginer des aventures romanesques et de les lier à la vie de quelqu’un qui a existé. Dans Villa Mauresque, notre prochain livre avec Floc’h, je fais parler Sommerset Maugham et différentes personnes de son entourage. En même temps, il n’y a quasiment rien d’imaginaire. Les dessins de Floc’h vont créer quelque chose de finalement presque plus imaginaire que le texte même si c’est aussi réaliste que possible. On est là dans la biographie justement. Il n’y a pas du tout de passage inventé.

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KLI : Comme dans votre dernier roman, Le mariage de Kipling, une fiction fantasmée.
 
FR : Dans ce cas, c’est d’abord parce que j’ai trouvé une matière qui était quasiment un sujet de roman, un épisode défini que je pouvais interpréter à ma manière mais qui était quand même presque un cadeau. Là, c’est un jeu. Comment se mettre à la place de quelqu’un, comment imaginer les choses, avec un ancrage dans la réalité, en partant de choses très réalistes y compris dans les décors et les personnages ? C’est un peu comme si on récréait de la réalité. 
 
KLI : Il y a aussi une forme de nostalgie dans tout votre travail. On vous sent finalement plus proche du XIXème et des deux premiers tiers du XXème siècle que de l’époque contemporaine…
 
FR : Je n’ai jamais aimé le moment présent et cela me pose effectivement pas mal de problèmes. Cela veut dire que j’aurai été très mal à l’aise du début à la fin avec des compensations quand même ! C’est vrai, je suis très nostalgique. J’adore lire des biographies parce que cela résume, cela raconte l’histoire de quelqu’un, une histoire finie.

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KLI : Un ouvrage comme Les héros de notre enfance me semble emblématique de votre tendance nostalgique puisqu’il vous permet de revenir à des lectures de jeunesse.
 
FR : J’aime bien ce livre. Déjà je l’ai trouvé réussi et assez beau lorsqu’il a été publié. Et puis il y a eu comme une récompense à découvrir après coup les gens qui pouvaient s’intéresser à un ouvrage comme celui là. Quand il est sorti, j’ai fait des signatures et j’ai vu des personnes pas très jeunes, nostalgiques de tout ça ou de certains personnages. C’était un accueil vraiment différent de celui qu’on peut avoir avec un roman ou une biographie d’un personnage précis qui ne retient finalement l’attention que des gens que cela intéresse. Là, c’était différent, il y avait quelque chose dans l’intérêt des gens pour ce livre. Sans avoir l’air d’être un peu pédant, j’ai vu des gens très simples, qui ne sont pas ou peu lecteurs mais qui avaient feuilleté le livre et y avaient retrouvé tel ou tel personnage qui égayait leur enfance. C’est important aussi de faire des livres qui durent et qui s’installent dans le temps même s’ils ne sont pas des best-sellers. C’est un cadeau et il faut vivre assez vieux pour le mesurer.

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P.G. Wodehouse

par Floc'h

KLI : Il y a assez peu d’humour dans vos créations alors que vous aimez Wodehouse…
 
FR : C’est vrai. Pour moi, c’est la chose la plus dure à faire. Si, un jour, j’arrivais à écrire un livre drôle, je serais très fier de moi. L’humour en BD, cela existe. Il y a des choses vraiment très bien dans ce registre. L’équivalent de Wodehouse en BD ? Il me semble que c’est quand même un humour littéraire, de dialogues donc pas facilement reproductible en BD.
 
KLI : Chez Wodehouse, il y a aussi de l’humour de situations.
 
FR : Oui. On pourrait montrer cela en dessin. Mais, au fond, c’est mieux encore à la lecture car on imagine. Je n’ai pas de prédisposition à l’humour. J’essaye d’en avoir un peu dans la vie courante. Alors que j’aime effectivement des auteurs qui en ont beaucoup. Il y a un côté répétitif quelquefois dans l’humour littéraire ou un peu fabriqué. Hergé disait qu’il avait plus de mal à faire Quick et Flupke que Tintin. Il ne se rendait pas compte que c’était Tintin qui allait le consacrer et lui assurer un fauteuil pour l’éternité. Beaucoup de gens qui ont lu Tintin ne connaissent d’ailleurs pas Quick et Flupke. Même si Hergé était de manière générale un grand humoriste.
 
KLI : Quand l’idée vous vient de traiter tel ou tel thème, tel personnage, comment se fait l’arbitrage de l’aborder sous forme de roman, de biographie, de bande dessinée… ?
 
FR : Cela dépend. Il y a des personnages qui viennent naturellement pour être des personnages de fiction. C’est très à la mode actuellement de raconter des écrivains ou des artistes et de les mettre en scène sous forme de roman. Il y a un penchant pour les biopic. C’est un terme de cinéma qu’on applique improprement à la littérature car le pic de biopic, c’est pour image. 
Dans la bande dessinée que j’ai signée avec Federici, j’ai choisi de mettre Henry James en scène dans l’histoire. Je l’ai fait au moment où sortaient deux romans anglais qui en faisaient également un personnage de fiction.  Pour mon roman Le mariage de Kipling, la chance que j’ai eue au fond, du moins pour moi, c’est que personne ne l’avait à ma connaissance mis en scène comme personnage de roman sinon comme apparition d’ailleurs très réussie dans le film L’homme qui voulait être roi
 
L’idée de Bocquet et Fromental autour de la vie d’Hergé était une très bonne idée, faire une biographie d’un auteur de BD en bande dessinée. 

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Le personnage d’Albany était né avant ma rencontre avec Floc’h mais sous une forme différente. C’était déjà un personnage que j’avais mis dans Fabriques, le roman qui est sorti en même temps que Le rendez-Vous de Sevenoaks. C’était une sorte de pseudonyme que je me donnais dans ma tête. 
 
KLI : Quels sont vos projets ?
 
FR : J’ai pas mal de projets en cours mais je préfère ne rien dire. Le bon vieux Jacobs m’a appris à me méfier… Je peux quand même vous annoncer que Villa Mauresque, le roman graphique avec Floc’h, paraîtra en mai 2013 à La Table Ronde / Dargaud. 

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Sommerset Maugham

par Floc'h