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13/01/2018

LA LIGNE CLAIRE S'EXPOSE A PARIS

2018 débute avec deux expositions parisiennes consacrées à deux pointures de la ligne claire, le néerlandais Joost Swarte et le français Stanislas.

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L'exposition Swarte est organisée à l'occasion de la parution, aux éditions Dargaud, de la version française de New York Book, le dernier ouvrage du Maître de la Klare Lijn. Elle aura lieu du 19 janvier au 17 mars 2018, à la galerie Martel, 17 rue Martel, dans le Xème arrondissement. Le vernissage est prévu le jeudi 18 janvier à partir de 18h30. Une rencontre-dédicace se déroulera le samedi 27 janvier à partir de 15h.

Plus d'informations sur : www.galeriemartel.com

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L'exposition Stanislas est organisée par le salon SOBD & Oblique Art Production, du 13 au 20 janvier 2018, à la Galerie Cécilia F., 4 rue des Guillemites, dans le IVème arrondissement. Une dédicace est organisée ce 13 janvier de 14h00 à 19h00.

Plus d'informations sur la page Facebook de Art Oblique Production.

Deux rendez-vous à ne pas rater pour les amateurs de ligne claire en version originale !
 
Illustrations copyright Swarte & Stanislas.
 

06/01/2018

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE WURM AUTOUR DE PUBLICATIONS JACOBSIENNES

La fin 2017 a été marquée par la publication de plusieurs ouvrages qui participent grandement à une meilleure compréhension de l'œuvre d'Edgar P. Jacobs.

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En premier lieu, deux études sur l'art jacobsien signées par deux experts de la bande dessinée et de l'image en général et deux hergéologues émérites, Pierre Fresnault-Deruelle avec Edgar P. Jacobs ou L'image Inquiétée dans la collection iconotextes des Presses Universitaires François Rabelais et le regretté Pierre Sterckx avec La Machine Jacobs, ouvrage posthume publié aux éditions Dargaud.

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En second lieu, la publication dans la collection des intégrales Niffle de deux gros volumes reprenant l'intégralité des aventures de Blake et Mortimer signées Jacobs, du Secret de l'Espadon aux Trois Formules du Professeur Sato, en moyen format et en noir et blanc.

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A la lecture de ces livres, nous est venue l'idée de les soumettre à l'analyse bien évidemment éclairée d'un auteur contemporain connaissant bien l'œuvre de Jacobs. Notre choix ne s'est pas porté sur l'un des repreneurs de la série Blake et Mortimer mais sur le dessinateur Philippe Wurm, dessinateur ligne claire bien connu des amateurs pour ses séries Les Rochester et Lady Elza. Pourquoi ? Primo parce qu'il œuvre depuis déjà de longs mois sur une biographie dessinée d'Edgar P. Jacobs cosignée avec l'éminent François Rivière, interviewer et analyste historique du créateur de Blake et Mortimer. Deuxio parce que Philippe Wurm mène des travaux de recherche sur le medium bande dessinée qu'il enseigne dans le cadre de conférences dans le cadre universitaire.  Tertio car c'est un artiste très sympathique et avenant, ce qui ne gâte rien !

Nous le remercions très chaleureusement d'avoir accueilli avec enthousiasme notre projet d'échange jacobsien et d'y avoir consacré de l'énergie et du temps en pleine période de vacances de Noël ! J'espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que nous en avons eu à le préparer avec lui.

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Extrait du roman graphique de Philippe Wurm et François Rivière

à paraître chez Glénat - Copyright P. Wurm, F. Rivière & Glénat

Klare Lijn International : Philippe, quels sont les rapports que vous entretenez avec les publications d'analyse de la bande dessinée ? Etes-vous un fervent amateur du regard de critiques d'art, d'historiens, de philosophes, de sémiologues... sur la bande dessinée ? En qualité d'auteur et en qualité d'enseignant ?

Philippe Wurm : J'ai beaucoup lu et je lis encore bon nombre d'ouvrages d'analyse critique sur la bande dessinée. Je trouve que ce genre de lectures  permet de prendre un recul  intéressant. Ils apportent forcément un autre regard et enrichissent le mien. Ils ont pour principal effet de me donner envie de relire mes classiques, ce qui m'aide à m’y replonger. Je crois beaucoup aux vertus de la relecture. Elle permet de saisir l’oeuvre sous un nouvel angle et de relever des aspects que je n’avais pas perçus auparavant. Dans ma pratique d'enseignant de cours de "bande dessinée et illustration", ces ouvrages me sont parfois utiles. Les intégrer de manière directe peut être difficile mais je les utilise plutôt de manière indirecte afin d’aider un élève à propos de l’une ou l’autre question particulière.  

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : J'imagine que les dernières publications érudites autour de l'oeuvre d'Edgar P. Jacobs - Jacobs ou l'image inquiétée de Pierre Fresnault-Deruelle et La Machine Jacobs de Pierre Sterckx - ont dû retenir toute votre attention et titiller l'esprit d'un dessinateur qui oeuvre à la biographie en images du Maître du Bois des Pauvres ! Lequel de ces deux ouvrages a retenu votre préférence ? Quels sont leurs points faibles et leurs qualités respectives ? Chez Pierre Fresnault-Deruelle, on pourra s'étonner de son parti-pris incompréhensible d'arrêter son analyse au Piège Diabolique en faisant l'impasse sur L'Afffaire du Collier et Les 3 Formules du Professeur Sato mais aussi de quelques coquilles sur le nom d'auteurs ou de séries de la "nouvelle ligne claire" (ex : Le Rendez-Vous de Seven Oaks, les aventures de Victor Laudacieux). Côté Pierre Sterckx, je ne sais à quel état était l'ouvrage lors du décès de l'auteur mais il me donne une impression d'inachevé, d'incomplétude comme une compilation de fragments d'analyse même si son iconographie très belle et vraiment pertinente en rapport avec le texte.

PW : Les ouvrages d'analyse sur Jacobs ne sont pas encore très nombreux. J’ai été intrigué lorsque j’en ai vu apparaître deux nouveaux, qui portaient, en outre, chacun une signature prestigieuse. Les deux ouvrages sont intéressants dans la mesure où ils tentent une analyse globale de l'œuvre dans ses rapports avec la grande culture. J'ai une préférence pour l'ouvrage de Pierre Sterckx car je trouve qu'il ouvre de nouvelles pistes.
En effet, j'ai trouvé son intention de renouveler la grille d'analyse des bandes dessinées très louable. Il se propose de sortir de l'analyse sémiologique et structuraliste qui a majoritairement prévalu ces dernières décennies pour apporter un regard plus philosophique basé sur les concepts de Deleuze, Guattari ou Simondon. Cependant, comme vous, je ressors de cet ouvrage avec un certain goût d'inachevé. C'est un texte basé sur de très bonnes intuitions, mais peut-être que le décès de Pierre Sterckx a empêché cet approfondissement ?

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud


En ce qui concerne l'ouvrage de Pierre Fresnault-Deruelle, il est intéressant de noter le rapport qu'il établit avec les sources littéraires de Jacobs. Il montre très bien comment le père de Blake et Mortimer a été marqué par les auteurs anglais de la fin du XIXème siècle, mais aussi par le courant des peintres symbolistes et, plus tard, par des œuvres majeures du cinéma expressionniste allemand. Pierre Fresnault-Deruelle insiste à juste titre sur l'importance de ce background culturel dans la réalisation des "images inquiétantes" de Jacobs et il relève particulièrement la gestion des couleurs pour les intensifier.  Ma réserve principale tient au fait que Pierre Fresnault-Deruelle  fonde ses analyses couleurs sur les éditions actuelles de Blake et Mortimer. Selon moi, on est au plus proche des véritables intentions chromatiques de Jacobs dans les éditions originales publiées par le Lombard à leur époque (essentiellement pour les premiers titres particulièrement bien imprimés par les établissements « Cortenbergh » qui constituaient  l’un des meilleurs imprimeurs de son temps). Je sais que les éditions originales sont difficilement accessibles au grand public, mais elles sont d'une qualité incomparablement supérieure aux couleurs actuelles qui ont été refaites dans les années 1980, à la gouache et en à-plat de couleur.

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Extrait de Edgar P. Jacobs ou l'image inquiétée

Copyright E.P. Jacobs, P. Fresnault-Deruelle & Presses Universitaires François Rabelais


KLI : Ce qui frappe à la lecture des livres des deux Pierre - Fresnault-Deruelle et Sterckx - c'est finalement le décalage entre leur propos sur l'importance de la couleur chez Jacobs et la parution concomitante d'une intégrale des planches en noir et blanc chez Niffle. Même si cette dernière initiative éditoriale donne à voir le dessin pur de l'artiste notamment pour des séquences aux tonalités sombres qui le rendaient beaucoup moins lisibles dans les éditions courantes - on pourrait presque s'interroger sur sa réelle utilité tant la couleur est consubstantielle de l'art de Jacobs. Qu'en pensez-vous ? Votre biographie sera en noir et blanc ou en couleurs ?

PW : Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx ont raison d’insister sur l’importance de la couleur chez Jacobs. Sa gamme chromatique, mise au point dans le rayon U, est un apport essentiel aux publications franco-belges de l’après-guerre. Il n’y a pas de contradiction avec la présentation d’une édition en noir et blanc. C’est autre chose : l'édition en noir et blanc rend hommage au dessin en tant que tel. En effet, le fait qu'elle soit éditée grand format renforce cette lisibilité du trait.

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Case extraite de L'Intégrale Blake et Mortimer

Copyright E. P. Jacobs & Niffle

Avec un regard un peu professionnel, on peut percevoir tout le génie de la "ligne Jacobs", son sens du volume, ses pleins et ses déliés, son utilisation si savante du noir. Grâce à cette édition-ci, TOUT y est ! Ce sont des ouvrages de référence pour tous les dessinateurs, mais aussi pour les lecteurs passionnés de ligne claire et les amoureux du dessin. Ces livres sont des livres d'art et ils s’adressent bien à tous les lecteurs de bande dessinée. 
Notre biographie comportera une édition en noir et blanc, justement pour faire apparaître la dimension graphique que j’ai essayé d'élaborer en hommage à Jacobs, l’édition courante sera en couleur.

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Case extraite de L'Intégrale Blake et Mortimer

Copyright E. P. Jacobs & Niffle

KLI : L'analyse ou la mise en exergue de cases de Jacobs tant chez Pierre Fresnault-Deruelle que chez Pierre Sterckx me semble d'autant plus pertinente que Jacobs est un fabricant d'images mémorables qui fonctionnent seules isolées du récit et qui happent véritablement. On contemple fasciné, presque hypnotisé, par la force et la beauté de ces cases et planches qui irradient les pupilles. Partagez-vous ce point de vue ? Finalement, l'édition noir et blanc peut donner l'impression d'un sentiment de manque.

PW : L’analyse de cases isolées chez Jacobs semble assez logique car il est bien entendu qu’il a créé des « cases mémorables ». Mais j’ai toujours eu quelques difficultés à m’arrêter sur une seule case et à en lire l’analyse, pour en parler comme d’une « case mémorable". C’est un peu comme dans les vieux cinémas de mon enfance lorsque je regardais les photos du film présentées à l’entrée. C’était toujours décevant. Après avoir vu le film, ces images devenaient plus intéressantes. Ce qui veut dire qu’elles n’avaient d’intérêt qu’a posteriori (déjà à titre de nostalgie), alors qu’une peinture figurative fonctionne d’emblée comme représentation en soi.

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

Les cases sont donc mémorables à l’intérieur du flux du récit. Le paradoxe chez Jacobs est que chaque image est "mémorable" parce chaque case est "remarquable" !... En effet, chaque image possède la composition d’une petite estampe, et pourtant cela n’empêche pas le fait que chaque case s’inscrive dans la globalité ou le flux narratif de la planche. Jacobs est donc un narrateur qui procède par juxtaposition d'estampes, dont chacune est à la fois parfaite en elle-même et parfaitement cohérente dans le tout. Si les images irradient ainsi et déjà en noir et blanc, cela est dû principalement à la puissance de son style graphique qui permet d’engranger un maximum d'intensité.

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud


Les correspondances que Pierre Fresnault-Deruelle établit dans les « images inquiétées » de Jacobs avec notre fond culturel (littéraire, pictural, cinématographique...) sont une explication de leur pouvoir de fascination, mais cela ne suffit pas. Je crois que pour cela il faut entrer dans l’analyse spécifique du dessin. Pour illustrer mon propos,  je citerai le dernier livre de Blutch, Variations, où celui-ci propose une réinterprétation fascinante de grands classiques de la bande dessinée.

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Planche du Piège Diabolique revisitée par Blutch

extraite de Variations

Copyright Blutch, E.P. Jacobs & Dargaud

Il montre que l’ensorcellement d’une image tient autant dans la puissance du trait au pinceau que dans la qualité de composition des cases (quand celle-ci est manipulée par un virtuose qui va jusqu’au bout de l’effort de dessiner). Jacobs est de la même trempe que Blutch (ou inversement !). Les planches en noir et blanc de Blake et Mortimer aident à comprendre cette perfection de finition et mettent en lumière ce qu’il y a de spécifique au dessin de Jacobs : un tracé caractéristique qui peut être qualifié de « ligne puissance ». Cette « ligne puissance » est définie par un tracé au pinceau, en plein et délié, qui condense le volume de manière à en donner la présence tout en permettant à la ligne de conserver la primauté du tracé. Pour prendre deux références dans  champ culturel , c’est la ligne issue aussi bien des "bas reliefs égyptiens" (que l'on voit très bien à la lumière rasante) que celle, moderne et  au « cutter » des toiles de Fontana. Par parenthèse, cette notion de plein et délié est intéressante car elle relie, par le tracé, le dessin à la typographie, ce qui colle très bien au langage spécifique de la bande dessinée. Selon moi, le Jacobs dessinateur était irrigué par deux cultures majeures, celle de l’Egypte pour la question du volume/tracé et celle du Japon pour la subtile composition des images en couleur.

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Le Mystère de la Grande Pyramide

Version format planche - Copyright E.P. Jacobs & Golden Creek Studio

KLI : Etes-vous également adepte des publications grand format des aventures de Blake et Mortimer proposées par l'éditeur Golden Creek ou bien ce type de tirage ne vous apporte pas grand chose ?

PW : J’ai apprécié les éditions grand format en noir et blanc type Golden Creek. Cela aide à comprendre le travail d’encrage du dessinateur, et cela est utile du point de vue professionnel. Toutefois, ces planches sont issues de films noir et blanc d’imprimerie et ne rendent pas toute la qualité du trait qui ne peut se percevoir que d’après les originaux ou de très très bons scans de ceux-ci. 

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Planches crayonnée et encrée extraites de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : Pour en revenir aux livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx, il me semble convoquer l'un et l'autre des références qui mettent bien en avant les côtés très ténébreux et inquiétants de la représentation jacobsienne. On se rend compte à quel point Jacobs sait puiser dans l'imaginaire le plus sombre, convoquer des thèmes récurrents du roman populaire (cités englouties, savants misanthropes, rayons de la mort...) sans sombrer dans le Grand Guignol et ses excès. Quel est votre regard sur cette analyse ?

PW : Les deux ouvrages mettent bien en avant certaines références culturelles qui ont fasciné Jacobs et  la manière dont on en retrouve les échos dans son travail. Ils ont montré combien Jacobs était un des auteurs franco-belges les plus accomplis de son époque (dès le Rayon U) puisqu’il pouvait maîtriser simultanément les registres du texte, du dessin et de la couleur. A ce propos, je me réjouis des superbes reproductions couleurs des planches du Rayon U présentées, à partir des originaux, dans l'ouvrage de Pierre Sterckx. Avec les reproductions que nous voyons habituellement, issues de pages du journal Bravo, nous n'avons pas idée de la véritable qualité de l'oeuvre de Jacobs dès cette époque. Or il ne faut pas oublier que c'est en voyant ces planches originales du Rayon U qu'Hergé a compris qu'il avait trouvé l'artiste qui allait lui fournir la gamme et la tonalité adéquate pour la mise en couleur de ses Tintin !

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Page extraite de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

Chez Pierre Fresnault-Deruelle, j'ai particulièrement apprécié le fait qu’il valorise chez Jacobs la capacité à convoquer la culture expressionniste allemande tout en se préservant de sombrer dans le « grand guignol » ou le grotesque. 

Chez Pierre Sterckx, j’ai trouvé intéressante la manière dont il aborde les images de Jacobs en mettant en avant la complexité de l’imbrication des trois registres (texte, dessin, couleur). Il reconnaît au père de Blake et Mortimer une originalité et une modernité qui lui ont été peu accordées jusque-là. En outre, son analyse du rapport texte/image montre la manière dont Jacobs jouait de leur imbrication pour rentrer dans une temporalité  différée (qui fait écho à sa formation de chanteur d'opéra). Il avance même l'idée selon laquelle le texte et le dessin vont trouver un liant subtil grâce à la couleur qui va permettre de formaliser une sorte de « sonorité opératique » qui manque tant à la bande dessinée. C’est donc par la sonorité des images muettes que Pierre Sterckx caractérise la force envoûtante du travail de Jacobs. Il affirme la très grande maîtrise de celui-ci et il démontre ainsi sa capacité à jouer de mouvements lents ou rapides pour imposer SON tempo particulier au lecteur de bande dessinée (ce qui est un paradoxe puisque le lecteur est généralement maître de son tempo, contrairement au cinéma ou à l'opéra). J’ai toutefois un regret concernant les sources de Pierre Sterckx, car il cite, à de nombreuses reprises, ses lectures de Deleuze, Guattari ou Simondon pour étayer son argumentation. Il est dommage qu'il ne soit pas montré plus rigoureux dans ses notes car on aurait aimé mieux comprendre les liens qu’il établit entre ses sources prestigieuses et son raisonnement.

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Page extraite de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : Finalement, Jacobs aura fait le grand écart entre la lumière de l'Opéra, y exerçant un métier de chanteur exposé au regard du public et l'obscurité d'un atelier de dessinateur de bandes dessinées, isolé, loin du contact des autres. En quoi cette évolution personnelle radicale se ressent selon vous dans son oeuvre ? Comment allez-vous l'aborder dans votre biographie ?

PW : "De l’Agora à l’Hermite" !… C’est une question délicate. Jacobs a eu deux métiers, et, comme il avait longtemps manifesté sa préférence pour le premier, il est difficile de dire comment il a accepté cette transition. En tant que chanteur, Jacobs devait avoir la passion de la scène, c’est donc aussi la personnalité de quelqu’un qui ne craint pas l’exposition au public. L'expression de sa préférence pour son premier métier, celui de chanteur d'opéra, paraît ainsi contradictoire avec l’image qu’il donnait en fin de carrière, de "moine copiste" du Bois des Pauvres. Toutefois, il me semble que Jacobs lui-même a répondu à cette question et a levé cette contradiction apparente, dans une interview qu'il a donnée à la RTBF en 1977, lorsque la journaliste lui demande: « Et si c’était à refaire ? Vous seriez chanteur d’opéra ou créateur de bande dessinée ? ». Jacobs se lance dans une réplique nuancée qui tient compte de son regret de n’avoir pu poursuivre la carrière lyrique, mais il conclut en disant que, face à l’évolution contemporaine des arts, il préfère nettement se retrouver dans sa situation actuelle de créateur de bande dessinée car il a ainsi le privilège d’être le seul metteur en scène de son opéra de papier !  
Dans notre biographie nous montrons un Jacobs bon vivant qui est souvent en relation avec ses amis et qui mène une vie sociale active. Je pense qu’il a su maintenir cette convivialité longtemps, et ce malgré la dimension solitaire que requiert le métier d'auteur de bande dessinée réaliste. 

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la récente édition bibliophile de L'Affaire Francis Blake

en hommage à Ted Benoit

copyright J. Van Hamme, T. Benoit & ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : Pierre Fresnault-Deruelle mais aussi Benoît Peeters, dans sa brillante préface de Jacobs ou l'Image Inquiétée, se montrent réservés voire critiques par rapport aux reprises de Blake et Mortimer après la mort de Jacobs. Je ne suis pas loin de partager leurs points de vue. Et vous qui aviez tenté votre chance pour réaliser un Blake et Mortimer, qu'est-ce que vous en pensez aujourd'hui ? Est- ce que les livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx n'apportent pas la démonstration la plus brillante qu'un Blake et Mortimer sans Jacobs ne peut pas être un Blake et Mortimer quelles que soient les qualités des repreneurs ?

PW : Je trouve la question des reprises assez complexe, car elles sont entachées d’un gros soupçon d’opportunisme. Pour ma part, je garde une fascination pour L’Affaire Francis Blake. Cet album, au moment de sa sortie, a amené tout un nouveau public vers Blake et Mortimer et a institué la série comme classique indémodable. Le statut actuel de l’oeuvre de Jacobs lui doit beaucoup. Le très grand talent des auteurs, Van Hamme et Ted Benoit, et le soin extrême qu'ils ont apporté à la réalisation ont montré que les reprises peuvent être des créations bien au delà des visées économiques. Après tout, Franquin a bien montré que la reprise de Spirou pouvait donner lieu à une oeuvre géniale. Retrouver Blake et Mortimer sans Jacobs est impossible, mais autre chose peut advenir que Jacobs n’aurait pas fait et qui convient très bien à Blake et Mortimer. 

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Extrait de Edgar P. Jacobs ou l'image inquiétée

Copyright E.P. Jacobs, P. Fresnault-Deruelle & Presses Universitaires François Rabelais

Je ne pense pas que les textes sur le travail de Jacobs apportent une démonstration contre les repreneurs. Ce sont des textes qui analysent l’oeuvre extraordinaire du Maître du "Bois des Pauvres" et ils ajoutent des facettes à sa compréhension sous différents angles. 
Rétrospectivement, je pense qu'il y a d’autres manières d’admirer Jacobs que de reprendre ses personnages. Je suis vraiment très heureux de me consacrer à l’auteur Jacobs et à son parcours de vie. Le travail que nous faisons avec François Rivière est très riche en découvertes sur l’homme et son oeuvre et cela me plaît énormément.

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Dessin de Stanislas

Extrait des Entretiens du Bois des Pauvres

de François Rivière - Copyright Les éditions du Carabe

KLI : En refermant les livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx, j'ai éprouvé une attente forte d'un ouvrage centré sur la collaboration Hergé-Jacobs, les apports réciproques qu'ils en ont tirés l'un et l'autre mais aussi les différences qu'ils ont marquées, par la suite, dans leurs travaux personnels. J'imagine que cette période sera développée dans votre bande dessinée et que vous nous permettrez de percevoir ce que pouvait être le travail en commun de ces deux personnalités ?

PW : Les cas où deux auteurs complets, et de génie, travaillent en même temps sur un livre sont rarissimes, et Les 7 boules de cristal en est l’illustration frappante. Il serait donc fascinant d’en savoir davantage sur ce moment historique. Cette période fut assez courte (officiellement, de début 1943 à fin 1946). Pourtant, son onde de choc s’étale sur près de 40 années. Les experts s’entendent pour dire que, dans leurs oeuvres respectives,  il y a eu un avant et un après cette période, mais ils considèrent généralement que c'est Hergé qui a marqué davantage Jacobs plutôt que l'inverse. Or nous pensons, Francois Rivière et moi, que Jacobs a eu une influence profonde et décisive sur le créateur de Tintin. En nous attachant à montrer combien la création de Blake et Mortimer a apporté un souffle nouveau à la bande dessinée de son temps,  nous faisons aussi sentir, par contraste, le sentiment de jalousie particulière qu'Hergé a développé par rapport à Jacobs. Par ailleurs, nous évoquons également certains aspects précis de cette coopération. Comme j’ai eu la chance de visiter l’intérieur de la Maison d’Hergé (av. Delleur à Boisfort), j’ai pu photographier le bureau où les deux auteurs ont travaillé de concert. Cela concourt à l’authenticité, par la documentation des lieux, que nous voulons donner à notre travail. 

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Notre carte de vœux 2012

en hommage à Jacobs et Hergé

dessinée par l'épatant Frédéric Rébéna

KLI : En quoi la lecture de ces différents ouvrages peut infléchir votre approche du sujet Jacobs dans votre bande dessinée avec François Rivière qu'il s'agisse de la mise en place des dernières planches ou bien d'une remise en cause de cases ou séquences déjà réalisées ?

PW : Les livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx sont des ouvrages d’analyse sur l’oeuvre de Jacobs, ils ne sont pas porteurs de nouveauté concernant sa vie, par conséquent  ils n’ont pas d’influence sur notre travail. Dans l’élaboration de notre Roman-Graphique nous avons cherché à ouvrir à une autre compréhension de l’oeuvre par la biographie. J’ai la chance de beaucoup fréquenter les communes de l’est de Bruxelles (autour du quartier du Cinquantenaire) où je travaille et où Jacobs a longtemps séjourné. Je m’y promène beaucoup à vélo de jour comme de nuit. En fréquentant ces lieux, je me suis rendu compte combien Jacobs avait laissé infuser sa ville et son ambiance dans les planches de Blake et Mortimer. François Rivière est un très fin connaisseur de Bruxelles et un grand amoureux de cette ville. Ensemble nous avons reparcouru les lieux de Jacobs et nous avons ainsi affiné notre repérage pour qu’il serve de fondement à l’établissement du texte comme de l’image. 
Cette démarche nous a permis de faire un bon nombre de trouvailles que je vous laisse le plaisir de  découvrir à la sortie prochaine de notre ouvrage !

KLI : Vous nous mettez déjà l'eau à la bouche mais nous allons vous laisser le peaufiner dans un esprit très jacobsien ! Merci encore pour cet échange très enrichissant qui n'épuise bien évidemment pas le sujet. Et pourquoi pas d'ailleurs se donner rendez-vous dans quelques mois pour un nouvel entretien sur le vaste sujet de l'évolution du dessin ligne claire de Jacobs au fil des aventures de Blake et Mortimer ?

PW : Avec plaisir !

Liens utiles :

- la première partie d'une captivante conférence de Philippe Wurm sur la ligne claire et la ligne puissance (Université Libre de Bruxelles - novembre 2011) : à voir sur www.youtube.com

- La présentation de l'ouvrage de Pierre Fresnault-Deruelle sur le site des Presses Universitaires François Rabelais : https://pufr-editions.fr

- La présentation de l'ouvrage de Pierre Sterckx sur le site de Dargaud : www.dargaud.com

 - Le site de Golden Creek Studio : www.goldencreekstudio.com

Remerciement tout particulier à Déborah Thomas des éditions Dargaud sans qui l'illustration de cet article avec de précieux extraits de La Machine Jacobs n'aurait pas été possible.

22/12/2017

L'ANGELUS PAR FLOC'H

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Bruxelles

l'une des 20 illustrations de Floc'h pour le domaine d'Angélus

Stéphanie de Bouard-Rivoal, dirigeante du domaine d'Angélus à Saint-Emilion, a eu la judicieuse idée de donner carte blanche à Floc'h pour communiquer sur son célèbre vignoble, l'un des Châteaux les plus réputés du Bordelais.

Résultat : une série de vingt dessins originaux inspirés du célèbre Angélus de Jean-François Millet dans lesquels Floc'h revisite les grandes lignes de la composition originale et nous propose un périple autour du monde.

Saluons ce mécénat artistique résolument dandy mais singulièrement ligne claire !

Les créations de Floc'h sont à découvrir sur un site internet dédié : www.angelus-travel.com .

Vous pourrez y visionner quatre entretiens filmés avec Floc’h autour de ce travail.

En attendant une exposition annoncée sur Sant-Emilion.

Illustrations copyright Floc'h & Domaine d'Angélus

17/12/2017

HERGE ENCORE ET TOUJOURS

N'en déplaise aux esprits chagrins qui gémissent sur l'absence de nouvelle aventure de Tintin, l'œuvre d'Hergé reste toujours d’actualité avec plusieurs publications faisant éclater une nouvelle fois le génie de l'artiste Georges Remi.

Cette fin d'année, nous retiendrons tout particulièrement :

- le nouveau volume du Feuilleton intégral (tome 9), magnifique collection coéditée par Moulinsart et Casterman, présentant les histoires d'Hergé dans leur première publication dans la presse quotidienne ou magazine.

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Copyright Hergé - Moulinsart - Casterman

Le présent volume couvre la période 1940-1943, celle de la fameuse collaboration d'Hergé au quotidien belge Le Soir mais aussi de sa maturité graphique. On y retrouvera Le Crabe aux pinces d’or,  L’Étoile mystérieuse, Le Secret de la Licorne, le début du Trésor de Rachkam le Rouge dans des formats fort variés, de la double planche au strip miniature, le format de parution des aventures de Tintin ayant été fort contraint par les restrictions de papier dues à la guerre.

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Aperçu du format de publication en 1942

Copyright Hergé - Moulinsart - Casterman

Cette diminution progressive du format de parution dans Le Soir poussera Hergé à une recherche de lisibilité maximale et d'épure dans ses compositions et son dessin. Comme pour les trois précédents volumes déjà publiés, on trouvera des analyses éclairantes de Jean-Marie Embs, Philippe Mellot et Benoît Peeters sur cette période fort créative pour Hergé.

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Copyright Hergé - Moulinsart - Casterman

- un ouvrage intitulé Tous les Secrets de la Licorne pourra utilement compléter la lecture du Feuilleton Intégral.

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Copyright Hergé - Moulinsart - Gallimard

Coédité par Moulinsart et Gallimard, ce fort beau livre nous fait entrer dans les coulisses de la création du fameux diptyque Le Secret de la Licorne - Le Trésor de Rackham le Rouge. Les textes signés Yves Horeau, Jacques Hiron et Dominique Maricq, accompagnés d'une iconographie riche et variée (reproduction de strips, bleus de coloriage, plans, maquettes, objets de marine...) nous dévoilent la gestation de cette aventure de Tintin.

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Croquis d'attitude

Copyright Hergé - Moulinsart - Gallimard

Des ambitions scénaristiques de l'auteur en période d'occupation à la création du vaisseau La Licorne et au décryptage de ses sources d'inspiration - la flotte de la «Royale», la marine de Louis XIV - en passant par la reconstitution du combat naval entre le célèbre trois-mâts du Chevalier François de Hadoque et le bateau du pirate Rackham, rien n'est oublié ! 

- Les rêves de Tintin, une étude de Pierre Fresnault Deruelle, hergéologue bien connu, entièrement consacrée à l'univers onirique dans les aventures du célèbre héros à la mèche blonde.

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Copyright Meulen - Fresnault Deruelle- Georg

Publié par les éditions Georg, cet ouvrage convie le lecteur à une exploration détaillée et savante des diverses séquences de rêve et de cauchemar figurant dans les aventures de Tintin. Captivant de bout en bout, l'auteur sait mettre en lumière une facette du talent de conteur d'Hergé, à savoir sa capacité à inclure au bon moment des séquences étranges, des cases délirantes, en écho à la réalité de son récit pour l'enrichir et lui donner encore plus sens. Une plongée magistrale dans le mystère des songes nocturnes.

- Le dernier numéro de La revue des Amis de Hergé qui contribue une fois de plus à entretenir la flamme des créations de Hergé sous la houlette de son éminent Président Philippe Goddin et de contributeurs épatants dont... Pierre Fresnault Deruelle  !

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copyright Hergé - Les amis de Hergé

Pour se la procurer, l'adhésion s'impose ! Plus de précisions ici : http://www.lesamisdeherge.be

- Enfin, nous terminerons ce petit tour d'horizon avec la publication d'une nouvelle version enrichie des Aventures d'Hergé dessinées par Stanislas et écrites par Bocquet et Fromental aux éditions Dargaud.

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Copyright Stanislas - Bocquet - Fromental - Dargaud

Cela devient une habitude. Chaque année dorénavant, notre trio d'auteurs vient ajouter un épisode à la vie dessinée d'Hergé, ce qui donne à Stanislas l'occasion de déployer une nouvelle fois tout son talent avec de nouvelles planches et une nouvelle illustration de couverture. Pour en savoir plus, nous ne saurions que trop vous conseiller la lecture de l'interview du dessinateur publiée dans le numéro de décembre de la revue Casemate.

En attendant les prochaines parutions autour d'Hergé et de ses créations, voici déjà quelques pistes de cadeaux de Noël pour petits et grands, de 7 à 77 ans et plus bien évidemment !

27/11/2017

ENTRETIEN AVEC LUCAS HARARI

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Couverture

Il est toujours très agréable de sentir un courant d'air frais venir revigorer la ligne claire. Avec L'Aimant, sa première bande dessinée publiée aux éditions Sarbacane, Lucas Harari, jeune auteur français, participe grandement à cette saine aération. Et pas seulement parce que son récit se déroule principalement en altitude, dans les Alpes suisses, plus précisément aux thermes de Vals, chef d'œuvre minéral de l'architecte Peter Zumthor ! S'arrêter à cela serait bien trop réducteur. Si Lucas Harari vient souffler un vent de modernité sur une ligne claire trop souvent inscrite dans une vision passéiste, c'est parce que tout en se basant sur les fondamentaux du style, il fait acte de création résolument contemporaine.

Par la pureté de son dessin, la sobriété de sa mise en couleurs, la lisibilité de sa narration, l'auteur attire son lecteur au cœur des lignes. Celles horizontales et verticales qui traversent ses planches sans espaces blancs entre les cases. Celles toutes aussi rectilignes du bâtiment de Zumthor dont le dessinateur a su capter l'âme. Celles plus arrondies du visage de Pierre, son personnage principal, sorte de Tintin des années 2010. Enfin, les lignes de force, plus secrètes, qui organisent son récit envoutant.

Au même titre que le héros de L'Aimant est atteint d'une mystérieuse attirance pour les thermes de Vals, le lecteur est happé par cette bande dessinée véritablement captivante.

C'est donc avec grand plaisir que nous vous proposons un entretien avec Lucas Harari que nous remercions pour sa disponibilité.

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Planche

Klare Lijn International : Ce qui surprend d'abord en découvrant L'Aimant, c'est le côté massif de l'ouvrage. Pourquoi ce choix d'un livre imposant ? Volonté de l'auteur ou de l'éditeur ? Parce que c'était le format le plus adapté pour le récit ? Par goût des livres objets ?...

Lucas Harari : Le parcours de L’Aimant est un peu particulier : en effet, c’est une histoire que j’ai écrite alors que j’étais encore à l’école, aux arts déco, pour mon diplôme. Je pensais alors pouvoir tout réaliser en quelques mois. Je n’avais pas pris conscience du caractère chronophage de la fabrication d’une bande dessinée et, bien entendu, je n’ai pu en réaliser qu’une partie. J’ai alors autoédité les 60 premières pages de L’aimant, imprimées et reliées moi-même. À aucun moment je n’avais réfléchi à la pagination et n’ayant pas fait de story-board de l’entièreté du livre, j’avançais un peu à vue de nez. Lorsque je me suis mis à travailler sur la suite, avec les Éditions Sarbacane, la question s’est posée différemment. Je me suis même restreint vers la fin pour ne pas faire un livre de 200 pages d’où une certaine accélération du récit. Pour ce qui est du format, du papier, de l’impression, de la reliure, nous avons pensé l’objet ensemble avec mon éditeur pour que le livre colle le plus à ce que j’avais imaginé. Selon moi, un livre, dans tout ce qui le compose, doit se penser par rapport au récit. 

KLI : Pour L'Aimant, votre style graphique est plus ligne claire que vos travaux d'illustration ou bandes dessinées passées. Pouvez-vous nous éclairer sur ce choix ? S'est-il imposé à vous rapidement ? Est-ce que c'est avant tout un souci de lisibilité qui vous a motivé. Rassurer le lecteur par un dessin épuré et des couleurs froides pour mieux le faire entrer dans un récit complexe ?

LH : La ligne claire est un style de dessin que j’affectionne depuis longtemps. Enfant, puis adolescent, j’ai beaucoup regardé (et recopié) Hergé et ses descendants, Joost Swarte, Ted Benoit, Serge Clerc, Yves Chaland... C’est donc avant tout un rapport esthétique et affectueux que j’entretien avec le Style Atome. Mais si je dois intellectualiser son utilisation pour L’Aimant, je dirai qu’il existe entre la ligne claire et l’architecture moderne, une filiation conceptuelle. L’une des idées au centre du modernisme, et de l’école du Bauhaus notamment, veut que la forme d’un objet découle de sa fonction. Je crois que la ligne claire répond aux mêmes critères fonctionnalistes. Pour montrer et proposer un récit qui s’empare d’un bâtiment d’architecture d’influence moderniste, je me suis vite aperçu que ça fonctionnait très bien.      

KLI : Pour autant on ne peut pas dire que vous œuvrez dans une forme de minimalisme froid. Pour reprendre des formules célèbres d'architectes, si "less is more" ou "l'ornement est un crime", il faut quand même une vibration du trait, de la ligne, pour donner vie à une case. Il me semble que vous parvenez à rendre les formes épurées et rectilignes des thermes de Vals sans tomber dans l'écueil d'un dessin d'architecte. Comment y êtes vous parvenu ?

LH : D’une manière très simple je crois : je n’ai pas tracé mes traits à la règle. C’est bête mais je crois que ça change tout. Tous les traits sont à main levée, ce qui ramène des vibrations et des accidents à l’intérieur d’un dessin très précis et assez sec. 

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Double page

KLI : Ce qui fait la qualité de L'Aimant, c'est aussi la dynamique que vous avez réussi à créer entre votre dessin et une mise en couleur aux tons plutôt froids. Pourriez-vous nous parler de votre approche de la colorisation ? Est-ce que vous avez déjà en tête la couleur quand vous dessinez une séquence ? Je pense notamment aux séquences nocturnes fort réussies.

LH : Au tout départ, L’Aimant était mon travail de diplôme. J’avais prévu de l’autoéditer à une petite centaine d’exemplaire. Aux art déco, il y avait une riso : un duplicopieur numérique en ton direct qui permet de réaliser des petits tirages de belles qualités. La contrainte pour cette technique est de travailler avec une gamme réduite de couleur puisqu’on imprime en teintes directes. J’ai donc choisi les trois couleurs qui m’étaient le plus indispensables, un noir, un bleu et un rouge. À partir de ces trois couleurs, en les travaillant en gris colorés et en les superposant, je décline un certain nombre de combinaisons chromatiques. Pour chaque séquence, le plus souvent, j’ai en tête une dominante : Une couleur qui va jouer un rôle narratif et ainsi venir en soutien au découpage, au dessin et au texte.       

KLI : En lisant L'Aimant, on pense à Hergé, Jacobs, Swarte, Burns mais aussi à Schuiten ou Marc-Antoine Mathieu . Est-ce que nous faisons fausse route en citant ces références comme ayant pu vous inspirer scénaristiquement ou graphiquement ?

LH : Comme je l’ai évoqué plus haut, les auteurs de la ligne claire m’ont toujours accompagnés. Du côté franco-belge, il y a aussi Franquin, Tillieux ou Frank Le Gall. Je suis aussi un fan de Charles Burns, Chris Ware, Daniel Clowes ou Seth ; Le côté paranoïaque de leur dessin me fascine.   J’ai moins d’affection pour Schuiten qui est bien entendu un dessinateur de génie mais qui me perd dès lors qu’on rentre dans la narration. Enfin pour citer des auteurs plus contemporains, j’adore le travail de Simon Roussin, Ollivier Schrauwen ou Jérôme Dubois…    

KLI : Quelles étaient vos oeuvres "de chevet" - bandes dessinées, films, romans... - quand vous réalisiez L'Aimant ? Outre les auteurs de bande dessinée cités, on peut penser à des cinéaste comme Lynch et Clouzot ou des écrivains comme Borges et Bioy Casares.

LH : Lynch et Borges, bien sûr ! The Shinning de Kubrick aussi. Et puis il y a toute une littérature fantastique, de Dino Buzzati à Marcel Aymé en passant par Italo Calvino et Edgar Poe. Et de manière moins évidente, une des œuvres qui m’a beaucoup influencée au moment de l’écriture de L’Aimant, c’est Cité de Verre de Paul Auster.

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Planche

KLI : Est-ce que l'histoire était totalement écrite et découpée ou bien aviez-vous des possibilités d'improvisation au fil de sa création ?

LH : J’écris un scénario très précis avec beaucoup de descriptions et tous les dialogues. Et puis tout cela évolue dans le dessin, se réécrit et se transforme. Par contre je ne fais pas de découpage ou de story-board de tout le livre. J’avance séquence par séquence. 

KLI : On ressent une attirance forte de votre part pour l'architecture comme élément moteur du récit. Pour vous, est-ce un personnage à part entière ?

LH : Je ne suis pas certain que la notion de personnage puisse s’appliquer à ma manière d’utiliser l’architecture dans L’Aimant. Ceci-dit il est évident qu’il ne s’agit pas uniquement d’un décor. C’est plus que ça. C’est une matière vivante qui interagit avec le personnage principal. Compliqué à définir…

KLI : Concernant les personnages, les avez-vous trouvés rapidement ? Pourquoi avoir choisi un héros principal sans grande caractérisation ? Pour en faire un Tintin moderne dans lequel le lecteur peut "entrer" facilement ?

LH : La référence à Tintin est évidente pour le personnage de Pierre. C’est celui que j’ai mis le plus de temps à apprivoiser. Son graphisme est assez loin de mon style « naturel ». Pour filer la métaphore symbolique de la pierre, je voulais un personnage rond et lisse, un peu comme un galet. Et puis dès le début, Pierre est difficile à cerner, il est assez mystérieux et il est très difficile de comprendre ce qui le meut, si ce n’est sa fascination pour les thermes. Alors, il fallait un personnage un peu absent, presque conceptuel. Alors que les autres sont plus caricaturaux, plus expressif. Ils ont des traits qui correspondent à leur personnalité.  

KLI : Votre bande dessinée est manifestement une oeuvre empreinte d'une réelle ambition d'auteur. Est-ce que vous avez eu le sentiment de créer votre grande oeuvre en la réalisant ?

LH : Pas du tout ! J’ai toujours pensé que ce genre d’ambition n’avait comme seul résultat que de vous scléroser. J’ai fait L’Aimant de manière tout à fait simple et naïve : D’ailleurs quand j’ai commencé, j’étais encore étudiant et je ne pensais même pas que ce serait édité.    

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Original du dessin de couverture

KLI : Quels sont vos projets en cours ? Est-ce que ce sera dans la continuité de L'Aimant ou bien encore en rupture ? Quelles sont vos envies en bande dessinée ? Dans quelles directions souhaiteriez vous évoluer ?

LH : Je suis en train d’écrire un nouveau projet. Assez différent de L’Aimant dans le genre littéraire. Mais toujours en montagne : un psychodrame catastrophe d’alpinisme sur fond de lutte écologiste. Mon désir est toujours le même : du romanesque ! Dans le style du dessin, je crois qu’on sera assez proche de L’Aimant. Une ligne claire un peu noircie et salie…   

KLI : Au final, avez vous le sentiment d'appartenir ou pas à ce courant ligne claire ?

LH : En effet, je suis près à revendiquer cette filiation et le fait que les lecteurs puissent la ressentir me fait très plaisir. 

KLI : Enfin une dernière question plus terre à terre. Un tirage de tête de L'Aimant serait-il envisagé pour les nombreux admirateurs de votre bande dessinée ?

LH : Ça va peut-être vous sembler bête mais je ne sais pas ce que c’est. Il s’agit d’une édition retravaillée ? Numérotée et signée ? L’objet est déjà tellement travaillé, je ne sais même pas ce qu’on pourrait ajouter pour le rendre plus « luxueux ». Et puis j’aime bien l’idée d’une bande dessinée populaire et accessible : en ce sens, que le livre soit le même pour tous…

Pour en savoir plus :

- le site de Lucas Harari

- le site des éditions Sarbacane

- L'Aimant sur le site de l'Ecole des Arts Décoratifs

Illustrations copyright Lucas Harari & Sarbacane