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11/05/2008

FACE A FACE AUTOUR DE NEW WANTED

Un an et demi après World Trade Angels (Denoël Graphic), remarquable bande dessinée déjà évoquée sur ces pages, Laurent CILLUFFO nous propose New Wanted aux éditions Matière.

Ce récit graphique d'une course-poursuite mettant en scène un homme-sandwich nous donne l'occasion de retrouver le trait minimaliste et la ligne claire très moderne de l'artiste français mais aussi de nous confronter à une conception totalement originale de la mise en page et de la narration. Caractérisé par des doubles pages quadrillées, l'absence de cases, la simultanéité des actions, la multiplicité des sens de lecture et bien d'autres surprises, New Wanted ne manque pas d'interroger le lecteur.

Autant de bonnes raisons de revenir vers le dessinateur pour un nouvel échange plutôt animé qui, j'en suis sur, vous incitera à découvrir l'ouvrage et à vous faire votre propre opinion sur son contenu. Merci d'avance de nous livrer vos commentaires pour enrichir la réflexion.

Je tiens à rassurer par avance les ames sensibles qui pourraient croire, à la lecture de cet entretien, que Laurent CILLUFFO et moi, nous en soyons venus aux mains pour défendre nos points de vue respectifs. Si l'échange a été vif, il est resté courtois. Nous sommes des gens bien élevés.

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Couverture de New Wanted

Klare Lijn International : Qu'est-ce qui vous a motivé dans ce nouveau projet ? Quelles étaient vos envies en attaquant New Wanted ?

Laurent CILLUFFO : En 2004, à la parution de Color Star chez Un sourire de toi et j'quitte ma mère, je reçois un message d'un certain Laurent BRUEL, se présentant comme étant un des responsables des éditions Matière. Attiré par ma contribution à cet ouvrage collectif, il me demande si je serais intéressé par l'éventualité d'une collaboration. Je lui fais alors parvenir deux de mes "réalisations" imprimées que je désire développer sur un format livre et c'est Come and Visit qui emporte le morceau. En 1999, j'avais été contacté par les éditions moreno & co pour participer au lancement de leur nouvelle série intitulée "les grandes surfaces". Il s'agissait à l'origine d'un travail plastique grand format (69X46cm), assez semblable à celui d'une carte routière et censé être imprimé recto-verso. Pour des raisons techniques, nous en resterons à une simple impression recto, mais en 2000, Come and Visit était né (ndlr : voir aperçu en fin d'entretien). Passer d'un format affiche à celui d'un livre, travailler sur les limitations physiques de cette traduction, telle était la base de ce nouveau projet.

KLI : Quelles influences et références planaient au-dessus de vous quand vous avez eu l'idée de ce récit ? Le communiqué des éditions Matière évoque HITCHCOCK et Saul BASS ? Véridique ?

LC : Il me semble que le communiqué en question ne fait qu'évoquer ces deux artistes. Il n'y est pas fait état d'influences. Je pense d'ailleurs que dans son argument, Laurent BRUEL emploie ces références "pour soutenir des exemples d'invention, non pour avancer des analogies formelles". Je me permets de citer ici ses propres termes alors que je lui avais fait part de mes propres réticences quant à l'utilisation de références. Pour en revenir à ce que je disais lors de notre précédent dialogue, toute vie est parsemée de choses lues, vues, entendues. Il en résulte une masse informe d'où parfois ressortent certains éléments. Certains auteurs utilisent la citation littéraire ou visuelle comme moteur de leur travail ce qui est une méthode tout à fait légitime et quipeut être porteuse d'une certaine richesse, mais ce n'est pas l'ambition ici.

KLI : Si je compare New Wanted à World Trade Angels, deux récits pourtant ancrés dans une même vision de la ville américaine, j'ai comme l'impression que vous vous éloignez encore plus des cadres classiques de la bande dessinée et de ses codes habituels pour vous livrer à une expérimentation narrative et graphique. Au final, votre création est très difficile à cerner. Est-ce vraiment de la bande dessinée ? En ce qui me concerne, j'aurais tendance à qualifier New Wanted de dessin animé non animé ou statique. Qu'est-ce que vous pensez de cette impression ?

LC : Dans un premier temps, je suis d'une opinion divergente quant au fait que et New Wanted et World Trade Angels partagent une même vision de la ville en Amérique du Nord ou alors peut-être devriez développer ce que vous entendez par là. Pour ce qui est de la référence au dessin animé, je suis partiellement d'accord avec vous. Le dessin animé est diffusé sur un écran aux dimensions stables. Le "spread", la double page, est mon écran, à la différence près, entre autres, que mon écran est composé de 2 éléments qui peuvent se révéler indépendants selon l'activation ou non de leur intersection. Et cette activation est mise en évidence par le mouvement des personnages, leur position vis à vis de l'intersection, le personnage est-il à bord perdu... Et l'écran, mon écran, en devient instable.

S'agit-il d'une bande dessinée? Il faudra donc s'entendre sur ce qu'est une bande dessinée? S'agit-il, pour faire court, d'un livre comportant une suite d'éléments graphiques (des dessins, le plus souvent), suite qui donne lieu à un récit? S'agit-il pour cette suite d'être gérée selon des recettes employées, réemployées et à réemployer, c'est à dire que hors des recettes, il n'y a donc point de salut?

Qui plus est, nous avons avec New Wanted un ouvrage où il y a utilisation des qualités du medium qu'est la bande dessinée adaptées à celles de l'objet qu'est le livre. Nous vivons à un moment de l'histoire technologique où la particularité des media est remise en cause par la prééminence digitale qui phagocyte la plupart de ces media. Macmillan a publié plus tôt cette année "Print is Dead, Books in Our Digital Age" un bouquin écrit par Jeff GOMEZ. Ce dernier y appelle de tous ses voeux la mort du livre imprimé et même si l'on peut rester incrédule face à cette annonce, que penser lorsque l'on voit ce à quoi ressemble plus de 99% de la production, c'est à dire des objets pré-formatés. A quoi sert-il de faire des livres si le résultat peut être downloadé et consommé sur un PDA ou si vous désirez un format plus grand, votre écran d'ordinateur ? Donc, oui, je persiste! Il s'agit avec New Wanted toujours et encore d'un livre de bande dessinée, plus que jamais, d'ailleurs.

KLI : Je ne vous cacherai pas qu'il m'a été difficile de suivre le fil de votre récit ne sachant trop, sur de nombreuses pages, dans quel sens suivre l'action, lire l'information graphique et en percevoir le sens. Est-ce que vous cherchiez délibérément à perdre ainsi le lecteur et à créer un trouble chez lui par rapport à ses habitudes de lecture en bande dessinée ? New Wanted est-il le fruit d'un exercice d'improvisation totale sans recherche narrative préconçue ?

LC : Je ne cherche pas à établir le trouble chez le lecteur, au contraire. Les bacs sont remplis de ces livres publiés dans le seul but de le conforter dans son achat actuel vis à vis de ses achats précédents. Il s'agit pour moi de lui offrir ce dont, à mon avis, on le prive trop souvent, c'est à dire l'ambition d'une approche différente.
La forme graphique que j'emploie est simple à dessein afin d'autoriser une moins grande difficulté de lecture. J'ai conscience en effet de ce que remettre en cause des attentes de lecture peut avoir de frustrant.
Cependant le lecteur se doit d'avoir une approche active. Les "difficultés" de lecture que vous décrivez doivent vous conduire à vous interroger quant à vos propres habitudes de lecture, afin de remettre en question leur acceptation inconditionnelle. Les habitudes en question sont basées sur un système cohérent certes, mais que le lecteur prend pour argent comptant, comme s'il ne pouvait exister qu'un seul et unique système de représentation, symbole d'une vérité transcendante. Non seulement mon approche va-t-elle à l'encontre de cette mythologie, et de surcroît nécessite-t-elle une reconnaissance de cet enjeu par le lecteur, puis éventuellement une assimilation de l'approche qui sera valable pour le projet. Le terme "improvisation" sied mal à la bande dessinée qui n'est pas un art de l'immédiateté, même si je crois comprendre où vous désirez en venir.
Il y a recherche, mais elle est ciblée, mais non préméditée.

KLI : Le terme "improvisation" pourrait être remplacé par "écriture automatique".

LC : Non, pas vraiment. Je peux concéder qu'il s'agisse d'improvisation dans le sens où tout ceci a un caractère quasi organique. C'est juste le médium bande dessinée et les arts graphiques en général qui à mes yeux ne favorisent pas le caractère instantané et immédiat de ce que pour moi signifie l'improvisation. Les diverses médiations qui surviennent durant tout le processus rallongent la durée de celui-ci et annulent selon moi ce sentiment.

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Détail de New Wanted

KLI : Avez vous envisagé la possibilité d'être moins radical dans le découpage et la mise en page de cette histoire pour la rendre plus accessible de prime abord, c'est-à-dire plus claire et plus lisible ? Certains passages notamment ceux dévoilant des personnages en gros plans - le policier dans son hélico ou l'homme qui se rase - viennent quelque peu brouiller l'ambiance graphique générale comme s'ils étaient les émanations d'envie d'un plus grand réalisme de votre part dans la marche de ce récit ? Vous voyez ce que je veux dire ou bien je suis complétement à côté de la plaque ?

LC : Votre question montre à quel point vos habitudes de lecteur manquent de souplesse. Ce que vous appelez "radicalité" constitue l'intérêt de l'approche établie dans ce livre. A l'instar d'un HITCHCOCK, l'histoire est de l'ordre du McGuffin. L'histoire n'est qu'un prétexte et en faire le centre d'intérêt du livre montre combien de travail il reste à faire pour faire saisir au lecteur que le changement, et le jeu, sont indolores. Une nouvelle fois, mon but n'est pas de servir de ces "confort foods" dont les étagères de nombre d'amateurs du genre sont pleines. Pourquoi vouloir un énième bouquin à la sauce de "encore et toujours"? N'en avez-vous pas assez de ces livres qui ressassent les mêmes sempiternelles recettes?

KLI : Je ne suis pas contre la variété, l’originalité, l’expérimentation... Il n’y a pas que la bande dessinée ligne claire dans la vie. Je m’interrogeais juste par rapport à certaines cases plus figuratives de votre livre. Mon interprétation de leur présence était manifestement erronée.

LC : Loin de moi l'idée de songer que seule la ligne Claire vous intéresse. Ce que je voulais dire, c'est que vous semblez adopter une grille de lecture qui est issue de vos réflexes de lecteur alors que vous pourriez vous contenter de ce qu'apporte le livre. Ces cases que vous appelez figuratives ne le sont ni plus ni moins que les autres. Installez vous dans un champ (ou une vigne) et regardez les gens qui se situent à 500 mètres de vous. Parviendrez-vous à distinguer le détail de leur corps d'autant plus lorsqu'ils se mettent en mouvement?

KLI : Est-ce qu'avec New Wanted, vous tournez défintivement la page de la bande dessinée plus traditionnelle ou faut-il considérer cet OGNI (objet graphique non identifiable) comme une parenthèse entre deux travaux plus "classiques", un exercice de style autour de vos habitudes graphiques que sont le minimalisme, la simplicité du trait, la géométrie.

LC : Je ne réalise pas de travaux "classiques", en tous cas pas plus ou pas moins que celui-ci. Je n'utilise pas de recette et n'ai pas non plus d'habitude graphique. Mon travail est de mettre en oeuvre des solutions qui répondent à des interrogations. C'était le cas pour World Trade Angels, c'est le cas pour New Wanted, tout comme pour les autres ouvrages faisant partie de ma bibliographie, et ceux qui éventuellement verront le jour à l'avenir. Leur intérêt réside dans la mise en oeuvre de solutions et à ce niveau, New Wanted est aussi facile d'accès que World Trade Angels. Cela exclut la notion d'exercice de style dont le but est de mettre en avant une virtuosité, évidemment vaine à mes yeux, puisqu'elle fait passer au second plan la résolution de l'enjeu à la base du projet. Si l'intitulé de la question était plutôt "referez-vous de la bande dessinée avec des textes", ce sera "oui", si évidemment, un jour, l'opportunité éditoriale m'en est donnée. Je n'ai aucun a priori contre l'adaptation de textes puisque leur mise en bande dessinée fait aussi partie de l'intérêt du médium; mais il ne s'agira pas pour moi d'en faire usage comme l'on utilise une béquille.

KLI : Ma question n’était pas orientée sur la bande dessinée avec des textes mais plutôt sur l’idée de planche qui est quand même absente de New Wanted.

LC : La case est absente certes, mais la planche n'est pas absente. Sa limite se situe à l'endroit où il y a rupture, en l'occurrence l'instant et l'endroit où vous ne percevez plus la grille.

KLI : D'un point de vue purement technique, pourquoi avoir fait le choix de publier New Wanted avec un fond quadrillé. Parce que vos créations prennent toujours appui sur une telle base ? Par souci d'originalité ? Est-ce que New Wanted a été dessiné au format de publication ? Pourquoi ce choix d'un simple couverture quadrillé ?

LC : L'utilisation de ce que vous appelez "fond quadrillé" et que je me permettrai de nommer "grille" à l'instar de l'organisation de la ville en Amérique du Nord, ne l'est pas à titre technique. Je n'ai d'ailleurs pas le souvenir qu'une de mes créations y ait déjà fait appel, à part un projet de couverture pour un magazine de Toronto, projet qui n'a finalement pas été utilisé et qui est inédit à ce jour. Je n'essaie pas d'être original. Je tente d'apporter des solutions à des problèmes. Que personne ou peu de monde décide d'adopter une démarche libre comme celle-ci est sans intérêt pour moi. Je ne m'établis pas à la suite ou dans le prolongement du travail d'un autre.
La grille confirme la double page comme étant un écran aux dimensions stables. De surcroît elle facilite l'appréhension des directions. Une fois que l'on prête attention à ce qui figure dans ce projet et non pas ce qui devrait y être, selon une quelconque sacro-sainte règle venue d'on ne sait où, l'on n'a alors aucun mal à comprendre l'intérêt de la grille et le pourquoi de sa mise en avant jusqu'à être en mise en vedette, en couverture. Quant aux originaux, ils sont légèrement plus petits, 90% environ du format final.

KLI : Quand j’évoquais le fond quadrillé comme base de votre travail, je pensais à la conception pas au résultat final. Peut-être que là-aussi, je fais fausse route en imaginant que vos croquis et études préliminaires prennent appui sur un fond quadrillé ?

LC : Les croquis et études préliminaires sont réalisés sur papier 80g, blanc et lisse. Il est vrai que lorsque je crobarde sur le vif (?), ça se passe tout naturellement sur des carnets de poche à fond quadrillé simplement parce que c'est facile à transporter, on ne craint pas de l'endommager et en plus ce n'est pas cher.

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4ème de couverture de New Wanted

KLI : Si vous deviez conseiller une musique pour accompagner la lecture de New Wanted, quelle serait-elle ? Le thème de Bernard HERRMANN pour La mort aux trousses ?

LC : Il me faut insister une nouvelle fois pour répéter que je ne m'inscris pas dans le prolongement du travail d'un autre, fut-il Alfred HITCHCOCK. Il s'agit de vos références et je vous ai déjà fait part de mes doutes quant à leur pertinence. De plus je ne crois pas en une synesthésie passe partout. Ce livre a été réalisé avec des moyens qui lui sont propres et qui lui suffisent amplement. Le jour où je réaliserai un projet de livre accompagné d'une bande sonore, il y aura un travail de fond sur les adéquations à mettre en place des deux côtés. Je doute que ce genre de chose s'improvise.

KLI : Votre dernier film d'animation intitulé One Last Scoop m'a fait penser au travail de Julian OPIE et je souhaitais savoir si vous vous sentiez proche de son univers et de ses créations. Qu'est qu'il en est ?

LC : Ce qui est révélateur dans cette question, c'est que vous semblez considérer que la référence a réponse a tout, qu'elle signifie tout et qu'elle peut palier à une absence d'analyse. Vous aurez compris que pour moi, tel n'est pas le cas. A vous de vous expliquer, maintenant.

KLI : Vous le dites vous-même. Votre travail est le produit de choses vues, lues,… Je m’interrogeais simplement sur la connexion que vous pouviez avoir avec ses animations minimales qui me semblent – mais là aussi je peux me tromper – très proches de votre univers. Il en va de même pour les films de Chris WARE.

LC : Ayant commencé à faire de l'animation avant OPIE ou WARE (dois-je vous rappeler que j'ai travaillé à l'Ink Tank entre 1996 et 2001?), vais-je utiliser votre méthode et proclamer que OPIE et WARE me doivent tout?
Je pense tout simplement que vous prenez le problème à l'envers. Ces gens là ont regardé les travaux de Otto MESMER, Ube IWERKS, les productions FLEISCHER et bien d'autres classiques de l'animation tout comme moi et d'autres gens l'ont fait avant et le feront encore à l'avenir. C'est de ces choses vues et lues et entendues que je parle, les classiques. Je me souviens avoir été surpris par une remarque sur un blog, lors de la sortie de World Trade Angels, où j'étais traité de "débutant" avec les appréciations qui vont avec. Les absents ont toujours tort et mon tort est d'avoir commencé à travailler en 1993 pour le New Yorker et non pour Lire, de m'être exilé à New York, à l'Ink Tank, chez R.O. BLECHMAN, plutôt que d'aller chez Ellipse Studios, tout ça directement, sans prendre le temps de passer me faire connaître par la case capitale.

KLI : Mes allusions à OPIE et WARE n'étaient en rien orientées dans un sens qui tendrait à dire que vous seriez un "suiveur" par rapport à eux. J'envisageais juste une communauté d'esprit entre leur travail et le votre. C'est tout. Je souhaiterais avoir votre réaction par rapport à des propos récents de Christian CHAPIRON (Kiki PICASSO) publiés dans le dernier numéro de la revue DBD sur la figuration narrative. Je vous les cite "Je suis de ceux qui ont dit que la BD était finie ! (rires). Le mouvement Bazooka, dont je faisais partie, était censé balayer défintivement tout ce qu'avait fait la BD jusqu'alors. Nous luttions contre cette narration carcérale, à laquelle on s'obligeait, histoire d'être compris par le lecteur. Que ce soit en BD, en peinture ou en illustration, on est toujours censé raconter une petite histoire? Nous nous sentions opprimés par cette démarche, certes intéressante, mais nous ne voulions pas avoir à ne faire que cela...". Interrogé sur les critiques,CHAPIRON poursuit "Tous ces critiques qui se sentent obligés d'écrire sur l'art sont des parasites ! A cause d'eux, il est de plus en plus inconcevable de partir dans un trip onirique, psychédélique, un déluge d'images...y compris pour le cinéma. Après on peut toujours dire que c'est le public qui veut cela, qui veut toujours comprendre ce que les artistes veulent bien leur raconter, histoire d'être rassuré. Un artiste doit perturber les consciences !". Quelle est votre réaction par rapport à ces propos ?

LC : Je n'ai aucune réaction. Je ne peux pas me situer pas dans le prolongement des dires des autres, dires qui viennent valider leur parcours a posteriori, quelle que soit d'ailleurs la valeur à mes yeux de ces parcours. J'essaie simplement de construire mon propre parcours en espérant toujours que le lecteur aura la curiosité et la souplesse nécessaire pour regarder ce que je lui propose comme je le lui propose. Cela ne signifie pas que je n'accepte pas la critique, cela signifie simplement qu'il vous faut juger sur pièces et non selon ce qui aurait dû être.

KLI : Je note néanmoins que l’approche décrite par CHAPIRON rejoint celle que vous défendez dans le cadre de notre échange.

LC : Pas du tout! CHAPIRON, et c'est tout à son honneur, a une approche militante, ce qui n'est malheureusement pas mon cas. Je ne dispose pas de cette force de caractère, ni de cette foi. De plus, je ne rejette pas la critique. Je regrette au contraire le manque de critique.

KLI : Sinon, avec le recul, quel bilan tirez vous de World Trade Angels ?

LC : Ce projet m'aura marqué plus que de raison et il est temps de passer à autre chose, de penser à autre chose. Vite!

KLI : Est-ce que l'ouvrage a rencontré le succès que vous attendiez ?

LC : Le succès commercial d'un tel livre ne peut apparemment être au rendez-vous dès la première rencontre d'auteurs avec le public. Et comme il ne s'agit pas d'une série, et pour cause, il est d'autant plus délicat de compter sur une nouvelle parution pour le faire découvrir. Quant à l'accueil critique (presse écrite et internet) il a été globalement à la hauteur de nos attentes, je crois et à part quelques rares comptes rendus passe-partout, le livre peut s'enorgueillir de certaines critiques qui sont parvenues à cerner la plupart de nos ambitions. Les posts de lecteurs dans certaines chatrooms sont allés pour quelques uns jusqu'à poursuivre le débat, ce qui finalement rend la séparation entre public et critique très ténue. Inutile de dire que je considère que c'est dans cet espace de prise de parole que se situe l'intérêt et, je l'espère, l'avenir du médium internet, c'est à dire lorsque le lecteur se donne les moyens via la critique ou le débat d'analyser l'objet de son intérêt et ne se contente pas d'un rôle de consommateur.

KLI : De nouvelles traductions étrangères sont-elles envisagées ?

LC : Un article de Bart BEATY sur comicsreporter.com paru juste avant Angoulême 2007 nous avait laissé espérer une édition nord-américaine, en vain.

KLI : Une nouvelle collaboration avec Fabrice COLIN serait-elle dans l'air ?

LC : Fabrice et moi avions entamé un projet que nous ne sommes pas parvenus à imposer. Fabrice a l'air plutôt très occupé actuellement et une fois nos projets personnels achevés, peut-être sera-t-il temps alors de mettre en route autre chose.

KLI : Dans une note consacrée à la belle monographie d'AVRIL chez Vertige Graphic, j'ai évoqué sa contribution au numéro 5 de Fiction à laquelle collabore l'ami COLIN. Est-ce que vous ne pourriez pas envisager un portfolio pour l'un de leurs prochains numéros. Cela me tenterait assez de voir votre style graphique mis au service de la SF pour quelques illustrations.

LC : J'ai du mal à me contenter de faire de l'image pour l'image. J'ai entamé la réalisation d'une proposition de bande dessinée qui est basée sur un récit de science-fiction. Il me faudra alors convaincre l'auteur, le directeur de collection puis l'éditeur, avant que le lecteur y ait éventuellement accès.

Pour plus d'informations sur New Wanted, voir :
- Le Comptoir des Indépendants
- Les éditions Matière


Photo illustrant la surface totale du projet Come and Visit :

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Détails de Come and Visit :

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20:45 Publié dans Cilluffo | Lien permanent | Commentaires (5)

24/09/2006

ENTRETIEN AVEC LAURENT CILLUFFO

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Fruit de la collaboration de l'écrivain Fabrice COLIN et du dessinateur Laurent CILLUFFO, WORLD TRADE ANGELS est l'une des évocations les plus sensibles, les plus touchantes et les plus poétiques des événements du 11 septembre 2001. Loin de toute approche commémorative, tragique ou documentaire, le scénario de Fabrice COLIN s'attache à dépeindre avec une grande pudeur la poignante épreuve d'un homme qui a perdu son père et sa fiancée dans les tours et qui s'invente un monde où ils seraient encore vivants. Cette réflexion sur la perte de l'autre est admirablement servie par les dessins dépouillés et les mises en page de Laurent CILLUFFO. Ses personnages et ses formes faussement minimalistes, ses lignes souvent géométriques, ses mises en pages simples et audacieuses, sa bichromie et sa typographie..., tout contribue à renforcer l'approche poétique et onirique du scénario. En choisissant d'éliminer ce qui est graphiquement accessoire, de styliser le plus possible, Laurent CILLUFO réussit le tour de force de faire passer une émotion chez le lecteur. Ce traitement graphique nous semblant très largement assimilable à la ligne claire, il nous a semblé intéressant de poser quelques questions à ce brillant dessinateur.

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Klare Lijn International : Suite à la lecture de WORLD TRADE ANGELS, j'ai eu l'impression de découvrir une ligne claire du XXIème siècle s'inscrivant dans le prolongement de créateurs comme HERGE, SWARTE, PETIT-ROULET, MEULEN, AVRIL... mais allant au-delà avec une vraie modernité, une approche très design et l'intégration d'une perception nord-américaine où l'influence de créateurs comme Mc GUIRE, WARE ou TOMINE se ferait sentir. Comment réagissez vous à cette perception de votre travail graphique sur WORLD TRADE ANGELS ?

Laurent CILLUFFO : Ne confondons pas tout. HERGE, TILLIEUX, SWARTE, MEULEN, CHALAND, Serge CLERC et Ted BENOIT sont des maîtres et certains d'entre eux, et nombres d'autres encore (Jack KIRBY, Alex TOTH, Chester GOULD) ont été mes maîtres. Le maître vous montre des choses et vous lui volez, consciemment ou pas, ce qui vous plaît (il est généralement trop occupé à oeuvrer dans son coin pour vous prendre sur le fait), mais votre larcin doit vous permettre malgré le caractère hétéroclite de ce bagage de construire un langage cohérent qui est votre au moment où vous l'exprimez (à savoir un livre, une illustration, un film...) et qui peut évoluer selon le projet...
D'autres sont des concurrents. Ainsi Richard Mc GUIRE qui est un ami est un concurrent. Nous chassons parfois sur des terres voisines, ne serait-ce que parce que nous travaillons souvent pour le New Yorker (j'ai personnellement commencé à travailler avec eux fin 1993!) , sur des objets qui doivent être renouvelés chaque semaine. Allez lui demander si je suis son suiveur... Chris WARE est un artiste génial qui est parvenu à tout phagocyter, vieux comic-strips, vieux comic-books, vieilles animations, premiers films muets, les pochettes de 78 tours et il en fait son propre monde, une espèce de metamonde. Mais son monde, c'est la bande dessinée, et quand il fait de l'illustration, ça ressemble à ce qu'il fait en bande dessinée. Ses pochettes de disques ou ses couvertures de livres sont superbes, mais sous des dehors novateurs, il est esthétiquement relativement conservateur (regardez sa typo), tout comme SETH, pour qui il y a une nostalgie sous-jacente, avant c'était mieux, etc.... Ce n'est pas mon cas. Lorsque je réalise une illustration, il y a utilisation du média en tant que tel, même chose en bande dessinée. Quant à Adrian TOMINE (???) son graphisme est proche du réalisme (entre un Daniel CLOWES et un Jaime HERNANDEZ), ses histoires se situent entre Raymond CARVER et Denis JOHNSON. Je ne vois pas.
Une influence nord-américaine? Un ami japonais à qui j'avais envoyé un exemplaire de EXTRA EXTRA READ ALL ABOUT IT (édité par bülb factory) m'avait dit après l'avoir reçu "Oh! C'est tellement beau! C'est tellement français!".
Bien sûr, j'ai vécu à New York pendant 5 ans et demi, dont 4 à Manhattan, et je connais la ville à ma façon, j'ai eu tout le temps pour me l'approprier, tout comme tout dessinateur (ou non) peut s'approprier ce qui l'entoure, ce qui l'intéresse. Ainsi, le Manhattan que j'ai décrit, c'est le mien.
Pour passer à la question du design, je considère que vous renversez le problème. Je n'essaie pas de rendre mon travail de bande dessinée chic et design, ce qui le rendrait dépassé très rapidement. Ce n'est pas de la décoration. J'essaie d'utiliser des éléments qui peuvent paraître relativement artificiels en les intégrant de manière à ce que l'ensemble devienne finalement organique. En d'autres termes, ces éléments ont une utilité et ne sont pas plaqués sur la page pour des raisons esthétiques. je n'essaie pas de faire du beau pour le beau.
Il s'agit pour moi de réaliser des choix qui ne sont pas gratuits!

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KLI : Quelles sont vos prinicipales influences graphiques. Si je vous dis en premier SWARTE, MEULEN, Mc GUIRE, est-ce que je suis dans le vrai ? Qui j'oublie d'essentiel ?

LC : Permettez-moi à nouveau de contester cette question et de la reformuler. Oui, je partage un esprit avec ce trio. Le terme "influence" a une lien directe avec "style", connotation qui me dérange et quelqu'un comme Ever MEULEN, notamment, a démontré que le style pouvait n'être que passager et que finalement, ce n'est pas ce qui importe, si ce n'est aux copieurs. Ce qui ne signifie pas qu'il faut obligatoirement tout dynamiter et repartir de zéro. Il n'y a pas de règle. Regardez ce que fait SWARTE... Donc oui, j'ai vu le travail de MEULEN et de SWARTE, celui de TILLIEUX, de CHALAND, de Serge CLERC, de Jack KIRBY, de MALEVITCH, de MONDRIAN, de Norman Mc LAREN, du CORBU, de PROUVE...

KLI : Si je vous dis que votre trait d'apparence minimaliste, avec ses lignes simples, son côté très géométrique, véhicule de l'émotion, j'imagine que je vous fais plaisir et que c'est votre objectif. Quel est votre secret pour parvenir avec très peu de traits à véhiculer autant d'information ?

LC : Vous et Fabrice COLIN parlez d'émotion, moi j'étais parti sur quelque chose de plus primaire, la sensation; que ça mène ensuite à l'émotion, probablement. Tout ça demeure toujours un jeu primaire de lignes, de traits, d'à-plats de couleurs, combiner le tout, faire la cuisine avec les restes qui sont finalement anodins et dont personne ne veut ou ne semble vouloir. Utiliser le rebut, c'est peut-être comme ça que ça fonctionne.
C'est compliqué d'expliquer la marche que l'on suit.
Quand je travaille, ou plutôt lorsque je suis en période de recherche (lors de la finition, je suis quasi en roue libre, jusqu'au moment où je réalise que le résultat n'est peut-être pas à la hauteur de l'intention, mais c'est un autre débat), je suis dans un état de quasi-hébétude, de torpeur, et lorsqu'il m'arrive de répondre à un appel téléphonique dans cet état, mon correspondant s'excuse de m'avoir réveillé ou alors je dois donner l'impression d'être un parfait imbécile.

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KLI : Qu'est-ce qui vous a poussé à consacrer du temps à cette bande dessinée ? Le thème ? L'aspect témoignage du récit ? le fait que vous ayez vécu à New York ? Le souci de réinvestir l'univers de la bande dessinée aparemment délaissé ces dernières années pour la publicité ou l'illustration de presse ?

LC : Après être rentré de New York, mes commandes d'illustrations se sont peu à peu - momentanément, c'était un effet de la crise économique d'alors - taries et étant un parfait inconnu sur la place parisienne, il m'a fallu trouver un moyen de m'occuper. A l'époque le site de Dargaud avait une section de petites annonces et c'est par ce biais que je suis rentré en contact avec Fabrice COLIN. Je pense qu'en l'occurrence, ce qui m'intéressait, c'était me confronter à un récit écrit par un autre, voir comment je pouvais me l'approprier tout en lui conservant ses qualités, c'est à dire, dans un certain sens, suivre la même voie que dans mon travail d'illustrateur, imposer mon travail sans écraser celui de l'autre, mais en aboutissant si possible à quelque chose que je pourrais marquer de mon empreinte, le dilemme de l'auteur non auteur. Enfin, c'était le plan. En fait, c'est Fabrice COLIN qui m'a proposé le sujet et en tant qu'illustrateur, je me suis dis que je pourrais le faire. Je n'ai donc pas accepté de travailler sur ce livre parce que ça se déroule à New York, au contraire. J'aime ces films noirs américains des années 50 (genre Asphalt Jungle). ça se passe dans le Midwest. on ne sait pas où exactement, c'est indéterminé, "non descript". C'est l'Amérique et c'est tout ce qu'on a besoin de savoir pour que le film roule.
Quant au fait que j'aurais délaissé la bande dessinée en faveur du travail pour la presse, ce n'est pas tout à fait exact. J'ai assez tôt essayé les deux, et il s'est avéré que la bande dessinée n'avait pas besoin de moi (qu'en est-il aujourd'hui?).

KLI : Quelles sont les contraintes qu'un illustrateur rencontre quand il se lance dans une bande dessinée de cette ampleur ?

LC : Mon "bread and butter", ce qui paie mes factures, c'est l'illustration presse. Or, j'ai toujours la hantise, même après 13 ans, de ne pas être rappelé par un directeur artistique si jamais j'ose refuser une seule commande. Donc, on peut passer des périodes assez longues à laisser de côté son travail sur une bande dessinée, le temps de réaliser ces commandes d'illustrations et à chaque fois se pose le problème de reprendre le fil. C'est ce qui m'arrive actuellement pour les deux livres que je prépare en solitaire, l'un pour les éditions Matière, l'autre pour Drawn & Quarterly. Tout travail nécessite une certaine cohérence et demande une concentration lors de sa réalisation, surtout lorsque celui-ci peut déjà apparaître décousu à certains.
C'est l'une des raisons pour laquelle l'assurance d'avoir ce récit écrit par Fabrice me donnait un point d'accroche auquel revenir après l'interruption consécutive à la réalisation de telle ou telle illustration éditoriale.
Enfin, l'intervention finale de Jean-Luc FROMENTAL, alors que nous pensions être délivrés de ce projet entamé près de deux ans auparavant, nous aura donné un avis extérieur tranché et permis de reprendre le livre là où les déficiences pointaient leur nez.

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KLI : Pourriez vous nous préciser la technique employée pour la réalisation des planches de WTA ? Dessinez vous directement sur ordinateur ? Réalisez vous des dessins séparés que vous assemblez ensuite sur écran ? Est-ce que vous réalisez des croquis très chargés et ensuite, vous éliminez progressivement les traits inutiles ou bien vous allez tout de suite à l'essentiel ?

LC : Tout commence sur papier, et finit digitalement. Pour faire court, tout est sur papier jusqu'à la mise en couleur. A ce stade, après un énième crayonné, mais final cette fois-ci, j'effectue une séparation de couleur toujours sur papier (c'est mon travail en sérigraphie qui finit par payer), via une table lumineuse, je scanne, assemble, sélectionne les pourcentages... A ce travail s'est ajouté cette fois-ci l'intégration de la typo mécanique, ce que je n'avais jamais fait jusqu'à présent, préférant normalement réaliser le lettrage manuellement.

KLI : Concernant la mise en page, aviez vous une totale liberté d'action pour WTA ? Suiviez vous des indications précises de Fabrice COLIN pour chaque chapitre ? Comment s'est fait le choix entre petites cases, grandes images, couleur ou pas pour telle partie du dessin, textes ou "bulles" en marge de la planche... ? Pourquoi cette police de caractère très "robotique" et assez peu humaine ? J'ai le souvenir de vos planches dans PLG avec du texte très manuscrit, comme écrit à l'ancienne.

LC : Le document fourni par Fabrice COLIN était essentiellement constitué par le texte devant apparaître dans l'ouvrage. Assez régulièrement cependant, des annotations de lieux ou d'actions (pas de découpage cependant) étaient ajoutées. Ces indications avaient pour effet de me bloquer. Confiant, Fabrice n'a cessé d'essayer de me persuader qu'il ne s'agissait que de suggestions et que je pouvais (devais?) prendre le pouvoir si cela m'était utile, ce que j'ai fait chaque fois que je pensais que le projet pouvait en tirer bénéfice. Rétrospectivement je considère que j'ai donc eu de la chance de travailler avec Fabrice sur ce projet. Quelqu'un d'obtus aurait eu un effet castrateur sur mon travail et le résultat s'en serait ressenti. Je dois cependant avouer que sur le moment, les choses ne se présentaient pas aussi clairement, tout simplement parce que je ne savais pas quoi en faire de cette liberté. c'est une chose facilement gérable sur quelques illustrations, mais le long d'un livre d'une centaine de pages... on se pose tellement de questions sur des choix qui peuvent avoir des incidences tout au long du projet. C'est une des raisons pour lesquelles nombre de ces choix ont été basés sur une espèce de dialectique établie entre images et récit, trait et couleur, intériorité et extériorité... Afin de pouvoir expliquer tous ces choix, c'est d'une conférence qu'il me faudrait disposer.
Pour ce qui est de la typo époque PLG, elle fonctionnait particulièrement bien dans cette histoire qui faisait appel à une impression d'obsession, réécriture d'un récit déjà écrit, une sorte de journal intime, dont on reprend des bribes pour parachever le paragraphe... Plus récemment, j'employais une typo toujours manuelle, mais plus "robotique" comme vous dites (voir un des numéros du magazine SPOUTNIK édité par La Pastèque) et il s'est avéré que Jean-Luc FROMENTAL la trouvant difficile à lire, à la longue, m'a proposé d'utiliser la typo de Pierre dI SCIULLO qui avait l'avantage de se rapprocher d'assez près de ma proposition initiale. Pourquoi passer à un tel type de typo? Il me semblait, dans un premier temps qu'elle était en concordance avec l'évolution de mon travail graphique, ce que d'aucuns nomment le style picto. Pourquoi passer à une typo mécanique? Le texte du récit est principalement constitué de textes off, et même le ton général font du livre un véritable graphic novel. De ce fait, et pour établir un parallèle avec l'aspect roman du graphic novel, une typo mécanique me semblait aller de soi.

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KLI : Quels sont les univers créatifs que vous n'auriez pas encore explorés et qui vous tentent : l'animation ? le design ?...

LC : L'animation? J'ai déjà réalisé un pilote de 9 minutes avec l'aide de Valérie CARDON à la production et de Philippe Kiehl (musique et effets sonores) dont on peut voir des extraits ici (http://www.illustrissimo.com/lezanim/) ou là (http://www.curiouspictures.com/commercials/idea_cilluffo....) et j'ai d'autres projets dont un pour une série qui je l'espère verra le jour. Quant au printdesign, pourquoi pas bien sûr? J'aimerais déjà ne plus avoir à me contenter de faire le dessin qui va au milieu de l'affiche, mais prendre en charge l'intégralité afin d'assumer une cohérence de l'ensemble qui manque souvent lorsqu'il y a spécialisation des tâches sur un tel projet. Quant au design d'objet, si c'est juste pour faire de la déco, je ne sais pas, je ne pense pas. Quel intérêt ?
Je souhaiterais qu'il y ait une véritable intégration de mon travail dont la qualité selon moi ne se résume pas à un esthétisme pictural vain et temporaire. Je ne cracherais certainement pas non plus sur l'opportunité de participer un jour à l'élaboration d'un jeu video... Sinon, j'imagine assez bien une collaboration au théâtre, rayon conception de "décors".

KLI : Dans combien de pays WTA est publié ? Votre style graphique a pour moi un caractère d'universalité qui lui permet d'être compris et apprécié partout. Il n'est pas marqué géographiquement. Qu'en pensez vous ?

LC : Pour l'instant, seul un éditeur (il s'agit des Ediciones sins entido, en Espagne) a pris ses responsabilités. Nous verrons ce que l'avenir nous réserve, alors que la Foire Internationale du Livre de Francfort ouvre bientôt ses portes. En tous cas, le design du livre réalisé par Gérard LO MONACO et Jeanne MUTREL des Associés Réunis constitue, sans doute aucun, un grand PLUS quand il s'agira de présenter l'ouvrage. Ce qui ressemblait désespérément à un amoncellement de sorties laser est désormais un très bel objet que l'on a envie d'ouvrir et feuilleter.

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KLI : Quels sont vos derniers coups de coeur en bandes dessinées et pourquoi ? Quelle est votre bande dessinée ligne claire favorite ?

LC : Je pourrais citer pas mal d'auteurs dont je surveille la sortie des bouquins, mais en haut de la liste, j'attends toujours avec autant d'impatience la sortie des oeuvres de Ben KATCHOR (chez Pantheon) et puis j'ai cru voir annoncer quelque part un nouveau truc de MARTI (Taxista) chez Coconino Press, en italien (que je ne lis pas, honte à moi!), mais j'imagine et j'espère qu'il sera vite traduit, ne serait-ce qu'en anglais. Ce qui m'émerveille chez KATCHOR, c'est non seulement la maîtrise graphique, celle des bâtiments, celle des corps, celle des visages qui habite notamment les strips de Julius Knipl, mais c'est aussi son écriture qui est une véritable merveille d'intelligence et d'humour.
J'adore le travail de Yves CHALAND et celui de Serge CLERC, mais pour moi le BERCEUSE ELECTRIQUE de Ted BENOIT, c'est le chef-d'oeuvre de la ligne claire, si par "ligne claire", on entend un mouvement conscient et issu des recherches graphiques issues de gens comme SWARTE et MEULEN, voire FLOC'H, et non pas la ligne claire originelle, "innocente", sinon je pourrais vous dégotter un HERGE, un FRANQUIN, voire un TILLIEUX.
Et comment cependant mettre de côté LE JEUNE ALBERT?

KLI : Est-ce qu'il serait toutefois possible d'en savoir plus sur les deux livres que vous préparez pour les éditions Matière et Drawn & Quarterly ?

LC : L'opus de 80 pages à paraître probablement courant 2007 aux éditions Matière est un développement d'interrogations graphiques qui avaient été exposées et initiées dans COME AND VISIT, un opuscule format carte routière paru aux éditions Moreno & co en 2000. Quant au projet estampillé Drawn & Quarterly, il s'agit plutôt d'un livre d'illustrateur. Chris OLIVEROS avait suggéré une espèce de monographie, ce que j'ai refusé pour lui proposer un projet original et de grande ampleur qui a eu l'heur de lui plaire. Reste à le compléter maintenant.

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KLI : J'ai été confronté à une réaction intéressante face à votre travail : "Ce n'est pas de la bande dessinée. C'est de l'art contemporain." Qu'est-ce que cela vous inspire ? Est-ce que vous avez le sentiment de sortir des canons de la narration en bande dessinée ? Où s'arrête la bande dessinée ? Où commence l'art contemporain ? Qu'est-ce qui différencie un illustrateur d'un artiste ?

LC : Lorsque Ornette COLEMAN, John COLTRANE ou Albert AYLER ont commencé leurs "expérimentations", on a dit de leur musique que ce n'était pas du jazz. Aujourd'hui, qui oserait prétendre le contraire? Bien sûr, le commerce est passé par là (on en arrive toujours là). Cependant cette acceptation n'a diminué en rien la pertinence et la qualité de leurs enregistrements, et c'est là l'essentiel. Je ne pense pas que nous ayons fait autre chose que de la bande dessinée avec WORLD TRADE ANGELS, mais il faut avouer que la mort de la vision d'une certaine presse BD a coupé court non pas une certaine expérimentation, mais en tous cas à sa mise à disposition en direction d'un large public. Je me souviens d'un Journal de Spirou où j'ai découvert Yves CHALAND et Serge CLERC. De là, on pouvait filer vers Métal et acheter les albums de Ted BENOIT chez Casterman. Quel magazine offre aujourd'hui la possibilité de telles découvertes? Aujourd'hui, nous avons affaire à des niches commerciales, il n'y a plus vraiment de mixité de ton, ce qui ne permet de prêcher qu'à des convaincus qui obtiennent ce pour quoi ils paient. N'y-a-t-il plus de surprises possibles?...

Copyright illustrations Laurent CILLUFFO & DENOEL GRAPHIC

18:00 Publié dans Cilluffo | Lien permanent | Commentaires (0)