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01/06/2009

UNE PLONGEE DANS LA VIE DE BORIS VIAN

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Avec Piscine Molitor publié dans la collection Aire Libre Dupuis, Hervé BOURHIS et Christian CAILLEAUX nous proposent de partir à la (re)découverte de Boris VIAN. Coïncidant avec le cinquantenaire de la mort de l'artiste, cette bande dessinée n'a rien du travail de commande. Certes, elle évoque l'étonnant parcours de cet artiste touche-à-tout à la fois ingénieur, musicien, poète, romancier, traducteur, parolier, critique de jazz... Mais elle va bien plus loin. Elle s'attache à restituer la vie de l'homme décédé à seulement 39 ans avec ses passions, ses doutes, ses zones d'ombre, ses craintes, ses difficultés... Elle nous dévoile un Boris VIAN plutôt sombre, souvent déprimé, marqué par une maladie cardiaque, confronté à des problèmes financiers, affectifs et à un manque de reconnaissance publique de son travail. 

Piscine Molitor est une belle bande dessinée biographique évitant les lourdeurs, prenant de la distance et donnant l'envie d'en savoir plus sur l'artiste et ses créations. Cette réussite tient à la fois à l'écriture intelligente d'Hervé BOURHIS et au dessin toujours aussi élégant et lumineux de Christian CAILLEAUX.

Autant de bonnes raisons de poser quelques questions aux intéressés.

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Klare Lijn International : Christian, un an après R97, vous nous revenez avec Piscine Molitor, une bande dessinée sur la vie de Boris VIAN écrite par Hervé BOURHIS. Comment s'est concrétisé ce projet ?

Christian CAILLEAUX : A la sortie de ma bande dessinée Le troisième thé, Hervé BOURHIS, que je connaissais depuis plusieurs années, m’avait dit apprécier mon travail et souhaiter que nous puissions, un jour, travailler ensemble. Il ne m’avait pas été possible de donner suite à sa proposition car je venais juste de signer chez Casterman pour la série les Imposteurs. Le hasard a fait que nous avons émigré tous les deux à Bordeaux, à peu près au moment, ce qui nous a permis d’être plus proches. Quand j’ai eu fini R97, Hervé m’a parlé de ce projet sur Boris VIAN qui lui tenait vraiment à cœur et qu’il imaginait dessiné par moi. Etant disponible, tout s’est alors enchainé rapidement.

KLI : En quoi cette collaboration avec un dessinateur-scénariste de bande dessinée est différente de celle que vous avez eue avec Bernard GIRAUDEAU sur R97 ?

CC : La démarche n’est pas du tout la même. La nature de l’échange a été complètement différente. Avec Bernard GIRAUDEAU, il y avait la rencontre humaine, le parcours de cet homme, l’envie d’évoquer le voyage, tout un terreau commun à travailler. Nous avons vraiment élaboré tout le récit ensemble en lançant chacun nos idées. Même s’il est rompu à l’exercice de l’écriture, qu’il s’agisse de littérature ou de scénario pour le cinéma, Bernard ne connaissait pas la bande dessinée qui est quand même un genre bien différent. Et puis pour R97, j’ai embarqué sur la Jeanne d’Arc. C’était une vraie aventure.

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KLI : Est-ce à dire que votre implication dans la conception de Piscine Molitor a été moindre ? Travailler avec un auteur de bande dessinée a été plus "reposant" ?

CC : Hervé est un vrai fan de Boris VIAN. Il maîtrise totalement son sujet. Moi beaucoup moins. Je lui ai donc proposé de me mettre en retrait de l’histoire en lui demandant de me fournir un scénario précis, découpé, avec un story-board, pour que je me préoccupe uniquement de graphisme.

KLI : Hervé BOURHIS vous a t-il donné un découpage dessiné avec des indications de mise en scène ou bien vous a t-il laissé carte blanche ?

CC : Le scénario d’Hervé était écrit avec quelques crobars, des aperçus de mise en scène mais pas du tout directifs.

 
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KLI : Après le très maritime R97, Piscine Molitor vous offre la possibilité de renouer avec une atmosphère générale déjà développée dans plusieurs de vos autres bandes dessinées et qui semble votre terrain de prédilection.

CC : C’est vrai que je retrouve des styles, des plaisirs graphiques plus proches de ceux des Imposteurs. Cet album me permet d’évoquer la période des années 1940-1950 que j’affectionne beaucoup, des personnages que j’apprécie et puis aussi le jazz, l’une de mes grandes passions.

KLI : Avec toutefois la contrainte nouvelle de devoir représenter des célébrités à commencer par Boris VIAN, ce qui n'est pas manifestement votre exercice favori.

CC : Je suis le premier à reconnaître que je ne suis pas un grand portraitiste. La caricature est une forme de dessin que je ne maîtrise pas vraiment. J’ai fait beaucoup de croquis à partir de photos pour essayer d’attraper les traits du visage si marqué et si particulier de VIAN mais je m’en suis vite libéré dans un souci de cohérence graphique. Etre trop réaliste, c'est-à-dire plus dans le détail au niveau de la représentation de VIAN, m’aurait imposé un même souci de réalisme dans la représentation des autres personnages mais aussi des décors. Cela aurait finalement tout bouleversé. J’ai finalement joué le jeu des simplifications. Pour moi, les approximations dans la représentation de VIAN ne sont pas une contrainte pour le déroulement du récit.

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KLI : Vous ne vous considérez donc pas comme un dessinateur réaliste ?

CC : Je suis un piètre dessinateur sur le vif. Je suis incapable de dessiner ce que je vois. Je me perds dans les détails, ce qui me fait louper les proportions et empêche toute composition réussie. Quand j’ai embarqué sur la Jeanne d’Arc pour R97, mes prises sur le vif étaient à mes yeux toujours ratées. Ce n’est que lorsque je retournais m’isoler, en ayant fait le ménage dans ma tête, pour essayer de créer une vision propre, pour restituer une photographie mentale, que je m’approchais d’une réalité déformée correspondant à ce que je désirais. Finalement, la Jeanne d’Arc, on reconnaît sa silhouette si spécifique mais les tuyaux, les équipements de bords ne sont pas tous là. Non, je ne suis pas un dessinateur réaliste. Je me comporte donc de la même façon face à la difficulté de devoir représenter des personnalités.

KLI : Il y a manifestement des personnalités plus facile à représenter que d'autres. Votre SARTRE est aisément reconnaissable. Juliette GRECO moins facilement.

CC : Pour SARTRE, c’est facile. Il suffit de dessiner un œil qui dit merde à l’autre. Pour Juliette GRECO, c’était beaucoup moins évident. La représentation des jolies femmes est toujours très difficile et terrorisante pour un dessinateur car on retombe vite dans des automatismes esthétiques. Il m’a semblé que les cheveux, le contexte, tout cela suffisait pour l’identifier rapidement dans les quelques cases où elle apparaît. Piscine Molitor n’est pas non plus le prétexte à une galerie de personnages célèbres. Le but est de suivre Boris VIAN et d’être dans l’évocation d’une période.

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KLI : Est-ce que des repérages ont été nécessaires pour la représentation des différents lieux de Piscine Molitor ?

CC : Les différents décors de Piscine Molitor le sont surtout à partir de documentations, de photos d'époque. Hervé et moi avons peu donné dans le repérage in situ. Certes nous nous sommes rendus à Ville d’Avray voir la maison où VIAN habitait. Mais c’était plus un plaisir intellectuel d’esthètes qu’une nécessité. Je suis plutôt rigoureux avec les lieux. Le bar vert, c'est le vrai bar vert. Idem pour les nombreuses voitures de Boris VIAN, j'ai essayé de ne pas faire de boulette. Concernant la voiture des zazous, elle est reprise de la photo connue où l'on peut la voir devant le Tabou. Je l'ai transportée devant les Deux Magots. Sur cette case, l'église est également raccourcie pour les besoins de la composition. Je m'autorise ce type de montage et de déformation.  

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KLI : Pour la mise en couleurs, vous restez sur les bases de R97.

CC : C'est vrai. Je n'ai rien changé par rapport par rapport aux options retenues pour R97. Ce choix de palette limitée de couleurs avec des dominantes suivant les planches me semblait également convenir pour cet album. Mais il n'y a rien d'arrêté. Cela pourrait être remis en cause pour mes prochains albums.

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KLI : Hervé, l'ambiance générale du récit est plutôt grave et le personnage de Boris VIAN bien loin de l'image qu'on peut en avoir. Quel était votre but en écrivant Piscine Molitor. Dévoiler un autre VIAN ?

Hervé BOURHIS : On a toujours l'image du VIAN dilettante, animateur de Saint Germain des Près. Il est vrai qu'il était un homme plein d'humour et d'esprit qui aimait rigoler avec Henri SALVADOR et ses amis. Mais il est de notoriété publique qu'il avait des moments extrêmement sombres lorsqu'il se retrouvait en famille, seul... Cela tenait beaucoup à ses problèmes de santé, le fait qu'il ait appris à 13 ans qu'il avait un problème de coeur et qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Et puis, il a connu plusieurs échecs, des difficultés à se faire éditer, le manque d'argent. Tout cela réuni a fait que sa vie n'était finalement pas drôle tout le temps.

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KLI : Avec la vie et l'oeuvre de Boris VIAN, vous aviez de la matière pour une bande dessinée de plusieurs centaines de pages. Comment s'est fait le choix d'un récit sur 70 pages ?

EB : Cela a toujours été ma volonté. Mon idée n'était pas nécessairement d'évoquer son oeuvre mais sa vie. C'est très personnel. Je suis fasciné par sa trajectoire. Je n'ai donc pas choisi de développer telle ou telle période mais de décrire toute sa vie. Il me semblait évident de pouvoir parler non seulement de Saint-Germain-des-Près mais aussi de sa jeunesse à Ville d'Avray comme de ses démélés judiciaires et de sa fin de vie. Il fallait juste trouver un fil rouge pour que cela ne soit pas trop linéaire et saccadé et cela a été finalement la Piscine Molitor qui donne son titre à l'album.

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KLI : Boris VIAN fréquentait-il réellement cette piscine ?

EB : C'est véridique. Dans les dernières années de sa vie, VIAN y allait régulièrement pour faire de l'apnée soit-disant pour arranger ses problèmes cardiaques, ce qui malheureusement pour lui n'a certainement pas été le cas, bien au contraire. Cette pratique de l'apnée relevait d'une théorie assez douteuse.

KLI : Qu'est-ce qui fait que vous n'ayez pas fait le choix de dessiner vous-même ce récit auquel vous semblez très attaché ?

EB : C'est peut-être justement parce que je portais tellement ce récit en moi que je n'ai pas souhaité le mettre en images. Il fallait mettre de la distance. Seul, je crois que je me serais perdu. Comme Christian l'évoquait, j'aurais certainement cherché à forcer mon dessin pour développer un style plus réaliste, plus élégant. Je n'y serais certainement pas parvenu. Il me semblait évident dès le départ que cela ne pouvait pas être moi qui dessinerait cet album. J'ai tout de suite pensé à Christian parce que son dessin, à mes yeux, convient parfaitement au récit et le sert cent fois mieux que tout ce que j'aurais pu essayer de faire moi-même. Et puis, j'avais envie depuis longtemps de travailler avec lui.

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KLI : Est-ce qu'une nouvelle collaboration BOURHIS-CAILLEAUX est envisagée ?

EB : Ce n'est pas prévu pour le moment. Nous sommes l'un et l'autre sur d'autres projets.

CC : Ce n'est pas exclu en même temps. C'était très agréable comme collaboration.

KLI : Christian, sur quoi planchez-vous actuellement ?

CC : On remet ça avec Bernard GIRAUDEAU. C'est officiel. Le reste l'est moins puisqu'on ne sait pas encore, Bernard et moi, en quoi va consister cette nouvelle collaboration.

 

Piscine Molitor, un album à découvrir sur le site de la collection AIRE LIBRE .

Illustrations copyright CAILLEAUX - BOURHIS -DUPUIS

17:51 Publié dans Cailleaux | Lien permanent | Commentaires (0)

27/06/2008

EMBARQUEMENT AVEC CAILLEAUX

A l’occasion de la récente publication de R97, les hommes à terre, la bande dessinée qu’il cosigne avec l’acteur, réalisateur et écrivain Bernard GIRAUDEAU, un entretien s’imposait avec Christian CAILLEAUX pour évoquer ce nouvel ouvrage et sa conception, porter un regard sur ses créations en solitaire, aborder ses projets en cours mais aussi envisager ses rapports avec la ligne claire.

En dépit d’un emploi du temps plus que chargé, l’illustrateur-voyageur comme il aime à se définir lui-même a eu la gentillesse et l’amabilité de répondre à nos questions. Qu’il en soit ici remercié.

Je vous invite sans plus attendre à embarquer immédiatement pour l’univers créatif de cet artiste de grand talent.

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Klare Lijn International : En vous attaquant à R97, avez-vous consulté au préalable un certain nombre de bandes dessinées d'inspiration maritime pour vous inspirer de ce qui avait déjà été fait dans ce registre ou bien vos références étaient ailleurs, dans la litterature, la photographie, le récit de voyages... ?

Christian CAILLEAUX : Lorsque j'attaque un album, j'évite à tout prix de regarder d'autres BD ! Je trouve tellement de choses admirables que je redoute de succomber à des influences ou des "réponses graphiques" qui me feraient perdre mon identité. Je ne suis probablement pas assez sûr de moi et je dois à tout prix préserver une spontanéité et une cohérence graphique pour tenir l'ensemble du récit. Les références restent donc littéraires et cinématographiques, surtout avec un tel sujet qui fait partie de mon imaginaire personnel.

KLI : Si je vous dis que je retrouve dans les dessins de R97 des échos du Coke en Stock d'HERGE et de bien d'autres aventures maritimes de Tintin, du réducteur de vitesse de BLAIN, du Corto Maltese de PRATT, des ambiances proches de LOUSTAL ou d'AVRIL mais aussi des arrières-goûts de Buck Danny, qu'est-ce que cela vous inspire ? N'est-il pas finalement très difficile de trouver sa marque graphique en arrivant après tous ces créateurs ?

CC : Les références citées ici me semblent assez diverses pour que je ne puisse les nier ! Elles me semblent d'ailleurs bien naturelles, mais surtout par la nature même du sujet du livre : La mer, l'aventure et l'armée. J'ai moi-même déjà dit avoir essayé de faire quelque chose entre Buck Danny et Le réducteur de Vitesse ! C'est à dire que que je cherchais cette liberté graphique pour plus exprimer la masse de métal et les odeurs de graisse comme BLAIN, sans avoir à dessiner tous les boulons et les tuyaux du bateau, mais en même temps je représente un navire existant et des situations réalistes. Il me fallait donc trouver un mi-chemin, ce qui me va plutôt puisque j'ai toujours été dans une sorte de "simplification réaliste", cherchant à privilégier le récit et les sensations.

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KLI : Même s'il y a des variations d'un chapitre à l'autre de R97, votre dessin me parait moins épuré que dans vos précédents travaux. Un peu plus charbonneux comme si effectivement du BLAIN voire du GOTTING s'étaient parfois infiltrés dans votre style. Est-ce que je fais fausse route ? D'un autre côté, le caractère "militaire" du récit et la fonction de mécano du personnage principal ne rendaient-ils pas difficile l'utilisation d'un trait aussi élégant que celui des Imposteurs ou des Citations latines ? En quoi vos repérages sur le Jeanne d'Arc ont-il modifié votre approche du dessin de R97 ?

CC : C'est le sujet même du livre qui m'a amené à "charbonner" un peu mon trait. D'ailleurs Bernard GIRAUDEAU lui-même avait trouvé mes premiers essais de pages un peu trop "propres", restituant assez mal les impressions de graisse et de métal sale, mais aussi de ciels chargés et de mers démontées. C'est en me plongeant peu à peu dans le récit qu'est venu naturellement ce traitement plus dense. Quant à mes séjours sur la Jeanne, ils sont assez peu responsables de cette évolution. Même si j'ai fait à bord un certain nombre d'aquarelles et de croquis, je les sépare complètement du moment solitaire où je me consacre à l'album. Il faut justement que je prenne une certaine distance avec la réalité et les choses vécues pour retrouver ce qui me semble être plutôt une tentative de restituer des sensations ou des émotions.

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KLI : D'un point de vue technique, si l'on s'engouffre dans les profondeurs de votre moteur d'artiste, dans votre salle des machines, comment vos planches se mettent en place. Etes-vous un laborieux ou un rapide dans vos choix et votre exécution ? Est-ce que vous partez de photographies, de croquis, d'aquarelles que vous assemblez ? Est-ce que vous avez un premier jet dessiné très chargé ? Est-ce que vous procédez ensuite par une suppression des traits inutiles ? Avez vous recours à l'ordinateur ?

CC : Mes choix sont en général assez rapides et peu souvent remis en cause. Par contre, je fais se succéder un certain nombre d'étapes rapides : un story board à petite taille déterminant la forme et la taille de chaque case dans la page, puis un crayonné rapide à taille réduite que je scanne pour le passer à taille réelle (taille de publication). Cette épreuve me sert de base pour un crayonné poussé mais pas vraiment surchargé. On pourrait dire que le dessin est deja "propre". Enfin, sur table lumineuse j'encre sur une feuille vierge. Le crayonné étant bien abouti, je peux ainsi me laisser aller dans le geste, débarrassé de la forme pour ne me soucier que de la force du trait. L'ordinateur ne m'est utile que pour la mise en couleurs et le placement des bulles.

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KLI : Est-ce que vous avez eu carte blanche de Bernard GIRAUDEAU pour le découpage et la mise en couleurs de R97 ou bien s'est-il montré plutôt directif sur le nombre de cases par planches, l'utilisation de grandes images, l'alternance entre moments de silence et dialogues, le choix des tonalités générales... ? Avez vous été conduit à faire des concessions ?

CC : Avec Bernard ce fut une discussion constante lorsque je lui ramenais à intervalles réguliers l'avancement des travaux. Chaque élément faisait l'objet de discussions, mais autant lui que moi avons "concédé" certains points pour servir le récit. Bernard s'étant totalement impliqué dans la rédaction du scénario, nous avons mis en place un bel échange. Cependant, étant de son propre aveux fort peu familier de la BD, c'est plutôt lui qui m'a laissé lui proposer des solutions.

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KLI : Mon seul reproche par rapport à R97 touche à l'image de la femme véhiculée par Bernard GIRAUDEAU. Je trouve son ton beaucoup trop machiste. Cela altère un peu la perception de l'ouvrage. Sans être pudibond, je trouve que les nombreuses évocations, parfois très crues, de rapports physiques où la femme du port n'est bonne qu'à assouvir le plaisir du marin n'apportent pas grand chose. Il n'était peut-être pas utile d'insister aussi lourdement sur un cliché bien ancré dans l'imagerie du marin ! le non-dit ou le non-vu est parfois plus fort que l'image.

CC : Il est vrai que j'aurais été bien incapable de dire les mêmes choses que Bernard si j'avais été le scénariste... Ceci dit, il s'agit bien de souvenirs de jeunesse, et en plus de marins, ce qui correspond à une réalité. Mais cependant je trouve que l'attitude du jeune homme évolue et n'est pas si tranchée. Il me semble d'abord surtout effrayé face à l'inconnu des femmes en prenant cette attitude faussement bravache et machiste. Mais il ne s'en contente pas, et on sent qu'il va aller vers autre chose, surement à la différence des autres marins dont l'attitude ne peut lui plaire.

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KLI : Est-ce qu'avec R97, vous avez obtenu votre passe-partout de la confrérie des écrivains de Marine pour pouvoir voyager à votre guise sur les différents bateaux de la flotte française ?

CC : Plutôt qu'écrivain de Marine, je me verrais bien Peintre de Marine ! Je provoque avec malice de temps en temps mes interlocuteurs marins en suggérant que cette noble confrérie ferait preuve de bien d'audace en accueillant un dessinateur de BD ! Ceci dit, je n'en ai pas besoin puisque je suis désormais chaleureusement accueilli par la Royale sans ce titre et j'embarquerai à nouveau très bientôt.

KLI : Après R97, quels sont vos projets ? Encore un récit autour de vos voyages ? Un huit-clos pour casser la routine ?

CC : Je vais me consacrer à Piscine Molitor, une biographie romancée de Boris VIAN sur un scénario de Hervé BOURHIS. Cet album sera publié en mai ou juin 2009 dans la collection Aire Libre de Dupuis. Pour autant, je n'en ai pas fini avec les marins ni avec Bernard GIRAUDEAU et nous envisageons déjà de poursuivre notre collaboration.

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KLI : Est-ce qu'avec ces collaborations à venir, on peut dire que vous abandonnez provisoirement votre statut d'auteur complet pour vous consacrer davantage au dessin ? Pourquoi ce choix ? Une panne d'inspiration ? La volonté d'ouvrir de nouvelles portes et de vous confronter à d'autres univers ? Une lassitude par rapport à un travail purement solitaire ?

CC : Pas de lassitude, ni de panne ! Hervé BOURHIS souhaitait travailler avec moi depuis longtemps - nous nous connaissons depuis quelques années - et son sujet m'a séduit. Quant à la suite du travail avec Bernard GIRAUDEAU, il apparaît désormais naturel à la suite de cette première expérience qui nous ravit tous les deux. Il est vrai que j'ai ressenti le besoin de ces rencontres exactement comme vous le dites, pour "ouvrir de nouvelles portes et [me] confronter à d'autres univers", mais il s'agit aussi du hasard des rencontres heureuses dont il serait dommage de se priver. Pourtant, cela ne remet pas du tout en cause mes projets personnels. Il est seulement un peu tôt pour en parler. Je suis plutôt du genre à prendre mon temps - le rythme de mes
parutions l'atteste ! - et tout ce que je peux dire aujourd'hui est que je n'en ai pas fini avec les marins et que je souhaite donner ma propre version de la découverte de ce milieu si particulier.

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KLI : J'aimerais me pencher maintenant sur vos rapports avec la ligne claire qu'il s'agisse des grands anciens comme HERGE, JACOBS, MARTIN... ou bien de leurs continuateurs plus ou moins irrévérencieux comme CHALAND, CLERC, Ted BENOIT, PETIT-ROULET, AVRIL... Avez-vous le sentiment d'appartenir à cette famille graphique ? Qu'est-ce qui vous en rapproche ? Qu'est-ce qui vous en éloigne ?

CC : Oui, j'ai le sentiment d'appartenir à cette famille dans la mesure où elle représente tout ce qui m'a amené à la BD. Les "anciens" comme vous dites ou leurs héritiers m'ont donné envie d'abord de lire puis de faire moi-même de la BD. Mais dans mon travail je me sens très libre par rapport à cette influence. Il s'agit plus de retrouver un ton ou des styles narratifs plutôt que de vouloir égaler ou surpasser ceux que j'admire comme CLERC ou CHALAND, ce qui serait bien présomptueux et surtout illusoire. Des auteurs comme SETH poursuivent selon moi cette même ligne et ont toute mon admiration.

KLI : Est-ce que vous participez bien au livre-hommage consacré par Champaka à Yves CHALAND ? Serez vous du rendez-vous de Nerac à la fin septembre ? Avez vous connu Yves CHALAND ?

CC : Je n'ai pas connu Yves CHALAND et j'ai effectivement été contacté par Isabelle BEAUMENAY-JOANNET pour participer à cet ouvrage. J'en suis honoré et je ferai tout mon possible pour être présent à Nérac en septembre !

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KLI : Si vous étiez sollicité pour concevoir un Spirou ou un Blake et Mortimer, est-ce que vous accepteriez ? Quel est votre regard sur cette tendance à la reprise de personnages marquants de la bande dessinée ? Peut-on à votre avis faire oeuvre de créateur en étant un re-créateur devant respecter un certain moule d'origine ?

CC : Je ne crois pas que j'accepterais. Il faut une grande culture "bédéphilesque" pour assumer ce genre d'exercice et je doute de la détenir. Il fut pourtant question, il y a bien des années, que je prenne la suite de FLOC'H pour la Trilogie Anglaise, au moment où ce dernier semblait renoncer à la BD. Je crois que ce fut juste une idée de Dargaud qui n'a d'ailleurs jamais eu de suite. J'avais quand même réalisé quelques essais... mais je n'ai aucun regret que cela ne se soit pas fait (ndlr : voir renvoi en bas de page pour plus d'infos). Quant à cette tendance, il s'agit avant tout d'opportunisme éditorial ou de considérations mercantiles et je n'ai guère d'avis là-dessus non plus; je suis auteur, pas éditeur. Et pour répondre à la dernière question, mais aussi offrir une contradiction à ma réponse juste au-dessus, Emile BRAVO vient de donner une preuve magnifique de création et de fidélité avec son splendide Spirou.

KLI : Est-ce que vos citations latines publiées dans Castermag vont être prochainement éditées ?

CC: Mes "Citations" sont une marotte qui me poursuit et m'amuse beaucoup depuis plusieurs années. On me propose de les éditer, mais j'aimerais en avoir d'abord davantage, et peut-être aussi les rendre plus cohérentes graphiquement avant de les réunir. Pour l'instant je ne veux les faire que pour le plaisir, car s'il y a bien quelque chose qui me correspond et parle de mon vrai bonheur à faire ce métier ce sont ces Citations Latines.

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KLI : Quel effet cela fait, après des mois de création, le plus souvent seul à votre table à dessin, de vous retrouver sous les spots des médias ? De la satisfaction j'imagine mais peut-être aussi la sensation du vainqueur d'une transat en double quand il rentre au port et se trouve encerclé de journalistes, de micros et de caméras ?

CC : Hola, les spots des médias ? Vaincre une transat ? Comme vous y allez ! C'est beaucoup plus simple que cela ! Quelques interviews et quelques minutes à la télé - qui ont surtout fait plaisir à ma mère ! - ne changent pas ma vie. J'en profite pour servir l'album et je joue le jeu, mais cela ne change pas grand chose à ma vie, d'autant que je sais que tout cela sera bien éphémère. Moi je suis déjà tourné vers la suite et quand je rentre chez moi, je me remets tranquillement à ma table à dessin pour poursuivre mon voyage. Le grand plaisir actuel est de rencontrer un vrai succès qui amène plus de monde aux dédicaces. Alors je mets le paquet pendant quelques semaines encore pour rendre la politesse aux libraires et aux lecteurs qui m'ont suivi et soutenu jusque-là. Après cela, je disparais de la circulation pour reprendre mes balades solitaires... jusqu'au prochain bouquin !

Pour plus d'infos sur R97 et Christian CAILLEAUX, je vous invite à visiter son site internet au riche contenu :
http://christian.cailleaux.free.fr/

Illustrations extraites de R97 copyright CAILLEAUX, GIRAUDEAU et CASTERMAN

Informations complémentaires sur la reprise de la série ALBANY évoquée dans cet entretien qui m'ont été apportées suite à la publication de cette note par Basil SEDBUK, animateur du très beau site Un homme dans la foule consacré à l'oeuvre de FLOC'H :

"Petite précision sur le projet de reprise des personnages de la Trilogie anglaise suite à un entretien avec FLOC'H himself sur le sujet. Voici ce qui s'est passé. FLOC'H évoqua avec Dargaud la possibilité d'avoir un assistant, comme de nombreux dessinateurs le font. FLOC'H étant dans son oeuvre auteur des dessins mais aussi des histoires avec RIVIERE, l'assistant n'aurait été solicité que pour une aide pour le dessin d'un album. C'était déjà la seconde fois qu'une telle tentative avait été effectuée et FLOC'H admit après cela qu'une telle collaboration ne pourrait pas fonctionner. Il n'a jamais été question de reprendre les personnages de la Trilogie - la création des histoires ne pouvant s'envisager que par le duo FLOC'H et RIVIERE) mais bien d'assister à la réalisation graphique. Des tests ont été faits par CAILLEAUX, en effet, mais qui ne satisfaisaient pas FLOC'H. L'autre auteur qui avait fait des tests n'est pas connu. Voilà donc la clé du mystère!"

Signalons également que Basil SEDBUK trouve le temps d'animer avec beaucoup de dynamisme et de talent deux autres beaux sites, Les passants d'ARIL consacré à François AVRIL et La belle illustration de presse mettant à l'honneur des illustrateurs français et étrangers. A visiter sans modération !

08:55 Publié dans Cailleaux | Lien permanent | Commentaires (2)