Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

07/04/2018

COMMENT LYOPHILISER LE MONSTRE DU LOCH NESS ? FABRICE PARME NOUS ECLAIRE !

couv_astrid_bromure_t4.jpg

Chouette ! La publication d'un nouvel épisode d'Astrid Bromure nous donne le plaisir de vous proposer un nouvel entretien avec son créateur, le talentueux Fabrice Parme. Une fois de plus, il nous éclaire de ses lumières en nous dévoilant les ressorts de la création de ce nouvel épisode épatant. Mille mercis à lui !

AB-T4-lineupB.jpg

Klare Lijn International : Après la petite souris, les fantômes et l'enfant sauvage, la nouvelle cible d'Astrid n'est autre que le monstre du Loch Ness. Pourquoi ce choix ? Une envie d'Ecosse ?

Fabrice Parme : Des envies s'imposent. Puis en creusant, je découvre les vraies raisons de mes choix. Astrid habite dans une ville qui ressemble à New York mais n'a pas un nom de famille américain. Elle s'appelle Bromure, un nom qui sonne français. Il lui vient de son papa, un richissime homme d'affaires, un parvenu du Nouveau Monde. Madame Bromure, en revanche, est une héritière de la Vieille Europe, une aristocrate avec une longue histoire familiale. Dans ce tome, je commence à explorer la branche familiale maternelle d'Astrid. Il me fallait une région forte de traditions, avec des clans. Madame Bromure est trop froide pour être méridionale et j'ai toujours eu un faible pour les cultures du Royaume-Uni. j'ai donc préféré l'Écosse à la Sicile. En faisant un rapide inventaire des personnages folkloriques de cette région, les fantômes et le monstre du Loch Ness s'imposent tout en haut de la lsite. Comme il y a déjà eu des fantômes dans le tome 2, j'ai opté pour le monstre.
Ces choix ont probablement des raisons inconscientes. Comme disait Spinoza : "Les hommes sont conscients de leurs désirs et ignorants des causes qui les déterminent".

ABT4-rech07.jpg

KLI : Comment vous est venue cette idée plus que saugrenue de lyophiliser la célèbre créature finalement pas si monstrueuse ? Vous êtes un adepte des plats en poudre ?

FP : Quand j'avais environ 8 ans, mon père m'a expliqué le principe de la lyophilisation et son utilisation courante pour le café, les soupes et d'autres aliments. Je trouvais ce tour de magie fabuleux parce qu'absolument concret. La connaissance du réel est souvent la meilleure porte de l'imaginaire. Cette idée m'avait inspiré. Je m'étais dit que ce serait bien de pouvoir lyophiliser n'importe quoi. Par exemple, lyophiliser une voiture pour ne plus avoir besoin de trouver où la garer. Et pourquoi pas lyophiliser des êtres vivants, des animaux. À l'époque, des idées farfelues comme celle là alimentaient mes petites bandes dessinées. Beaucoup d'histoires d'Astrid Bromure vont puiser leurs racines dans mon imaginaire d'enfant. Cette idée de lyophiliser un monstre s'est imposée comme une évidence. 

Le monstre du Loch Ness n'est pas si monstrueux. C'est un Plésiosaure. Un animal du Mésozoïque. Au début, c'est un petit animal préhistorique ressuscité à cause d'un accident chimique. Il cherche à vivre, à grandir. Il n'a absolument rien de monstrueux et aucune raison de se comporter comme tel. Mais sa croissance s'avère rapidement anormale, il se métamorphose et devient vite très encombrant. Faire un méchant monstre qui veut manger des gens et tout détruire sans raisons, c'est surfait et stupidement paranoïaque.

ABT4-RVB-P01.jpg

KLI : Un rythme échevelé caractérise ce nouveau volume où les trames narratives se croisent sans cesse. J'imagine que cela représente un gros travail de construction du récit et de mise en place des séquences. Est-ce que vous pourriez nous faire découvrir la cuisine de Fabrice Parme et nous dévoiler votre processus créatif ?

FP : Je pars généralement d'un souvenir d'enfance marquant. Pour Comment lyophiliser le monstre du Loch Ness, je suis parti de ma première rencontre avec mon oncle du côté maternel. Entre ce que ma mère m'en avait dit et ce que j'ai découvert, ça ne correspondait pas. Il me semblait excentrique et il avait une adorable chienne pas monstrueuse du tout. Cela m'a intrigué des années et m'intrigue encore. À ce récit familial, j'ai associé l'anecdote sur la lyophilisation et l'Écosse. Vous mélangez ces ingrédients et vous obtenez trois monstres : celui du Loch Ness, la chienne et l'oncle. J'avais mon sujet et le début de mon récit.

p5_astrid_bromure.jpg

J'ai deux grands principes : la fin est toujours cachée dans le début et chaque protagoniste doit trouver une conclusion à son rôle. Mais il faut écrire, relire et réécrire pour faire apparaître ces évidences.

Chaque personnage a sa propre histoire avec un début et une fin et parfois un milieu. Je dis "parfois" parce que tout dépend si le personnage évolue ou tape sur le même clou. Chaque personne joue sa partition mais toutes ces partitions doivent s'accorder pour ne servir qu'une seule composition. Les actions des personnages doivent être complémentaires. Plus elles s'articulent et plus le rythme de l'histoire s'impose.

Astrid doit toujours avoir le premier rôle, ne pas dépendre des événements mais prendre le contrôle dessus. Elle découvre, apprend, s'interroge, se remet en cause et évolue. Les personnages qui gravitent autour d'elle ne peuvent pas évoluer autant et sont plus systématiques. Plus je réécris les rôles secondaires et tertiaires et plus ils s'épurent. Ils doivent coïncider avec la progression naturelle de l'action principale et ne pas voler la vedette à Astrid. Cette mécanique est très longue à mettre en place. Après plusieurs versions, tout s'imbrique. Le rythme est là et l'histoire a enfin sa forme propre. Même si dans le processus, j'improvise (chaos), au final, tout est composé (ordre). Le synopsis est précis et le découpage et les dialogues qui suivent le sont aussi. La forme du récit est une question de musicalité. Le rythme de lecture naît des rôles. Les entrées et sorties de scène.

AB-T4-lineupgamcolor.jpg

Le rythme naît aussi du découpage. Pas seulement le découpage d'une page mais des 30 pages : c'est cet ensemble, cet espace-temps qui m'intéresse. Les planches d'introduction (1) et de fermeture (30) se présentent seules. Toutes les autres fonctionnent par deux. Il est important de penser au vis-à-vis comme il est important de penser au recto-verso, à la page qu'on tourne. Cela contribue au rythme de lecture. Tout ce qui se compose à l'intérieur d'une page contribue aussi au rythme. Est-ce qu'une image doit être cernée ou non. La forme de la case. L'emplacement des bulles, leur forme, le calibrage des textes, la typographie, le sens de lecture de l'image, les traits de mouvements, l'utilisation de la gamme colorée. Tous les signes qui composent une planche contribuent au rythme de lecture. Le nombre d'images est important. Je considère que le nombre minimum d'images par page est de 3. En-dessous, ce n'est plus de la bande dessine parce qu'on ne lit plus, on regarde. Moins il y a d'images dans une page et plus on tend vers le contemplatif. Plus il y a d'images et plus on tend vers le narratif. L'oscillation entre moins et plus contribue aussi au rythme de lecture. Enfin, je peux ralentir la lecture en créant des images truffées de détails. 

p6_astrid_bromure.jpg

KLI : Quelles sont les séquences, personnages, lieux... auxquels vous avez été contraint de renoncer alors qu'ils figuraient dans votre projet initial ? Est-ce que la pagination de 30 pages vous convient ?

FP : Après plusieurs tentatives, j'ai constaté que 30 pages est le format qui me convient le mieux. La nouvelle graphique plutôt que le roman graphique pour faire pédant. HAHA ! Je préfère construire des œuvres miniatures et denses où les dessins sont autant ciselés que les histoires et les dialogues. C'est un choix personnel. Il y a des auteurs très habiles pour improviser des milliers de dessins et raconter des histoires fleuves. Même si je suis volubile, je ne sais pas faire. Du moins, pour l'instant. Et il y a énormément de travail sur chacune de mes pages. Comme s'il y avait plusieurs pages en une seule. Même si toutes mes planches respectent une grille de construction, chacune trouve son identité propre. 

Avant d'arriver à la version finale du scénario, il y en a eu une douzaine d'autres. Et avant d'arriver au découpage final, plusieurs versions aussi. Mon premier synopsis est toujours confus. Un magma duquel je pourrais tirer plusieurs récits différents. Il faut faire des choix et mon éditrice m'aide à trier. Suivant ses réactions, je retire plein d'éléments jusqu'à conserver deux lignes fortes qui vont pouvoir se tresser pour aboutir à un nœud. Sur ces deux lignes, chaque personnage aura sa piste. S'il y a trop de personnages, c'est la cacophonie. Il faut donc bien sélectionner chacun des rôles. Alors, effectivement, beaucoup de pistes et de séquences sont mises de côté. Certaines seront réutilisées plus tard, pour d'autres récits.

p7_astrid_bromure.jpg

Par exemple : une séquence de début qui présentait la traversée en voiture des Highlands a été supprimée parce qu'elle déséquilibrait la composition générale de l'album. Cette séquence était pleine de gags mais dispensable. Ce qui est inutile pour faire avancer le récit n'a pas sa place.

Parmi les autres pistes non retenues, dans les premières versions, Monsieur Bromure (piste A) et Benchley (piste B) étaient du voyage. Piste A : Il y avait des conflits entre Monsieur Bromure et son beau-frère. Ils avaient deux visions du monde incompatibles et cela contrariait Astrid. Piste B : Benchley partageait des tâches avec Madame Dottie et tous deux servaient de nouveaux cobayes à l'oncle inventeur. Ces pistes qui en engendraient d'autres créaient trop d'interférences avec les pistes indispensables. Monsieur Bromure et Benchley sont donc restés à la maison… ce qui a été l'occasion de créer une conclusion inattendue et comique.

Pour les lieux, j'avais imaginé plusieurs séquences dans l'auberge du village. Dans une première version, Monsieur Bromure y venait chaque matin pour y lire sa gazette et écouter ce qui se racontait. Il se liait avec les anciens domestiques de son beau-frère et plusieurs villageois. J'avais aussi imaginé des promenades et un pique-nique pour permettre à mes personnages et mes lecteurs de faire un peu de tourisme. Toute cette matière première a été mise de côté.

Pour les personnages. J'avais imaginé des villageois et une autre chienne pour Hazel. Pour les villageois, ils n'étaient pas nécessaires et auraient altéré les rôles des 3 braconniers et des domestiques de l'Oncle. Pour ce qui est de la chienne Zelda, j'avais d'abord pensé à un West Highland White. Nous aurions eu Fitz et Zelda comme les deux chiens de la célèbre marque de whisky. Clin d'œil visuel amusant mais qui ne collait pas au récit. Il me fallait un chien énorme adapté au climat. J'ai donc pensé à un Bobtail comme celui de Paul McCartney (Martha My Dear). Une grosse peluche, un monstre gentil. 

ABT4-rech04.jpg

KLI : Quelles étaient vos envies de dessin pour cet album situé en Ecosse ? Est-ce que vous avez réussi à convoquer tout ce que vous souhaitiez ? Il me semble que vous arrivez à ne pas sombrer dans les clichés.

FP : J'ai commencé par l'inventaire des clichés sur l'Écosse : son environnement, son climat et sa culture. J'ai regardé des milliers d'images, lu et écouté des tas d'anecdotes. C'est toujours intéressant d'utiliser des clichés parce qu'ils parlent immédiatement au lecteur. Vous partez du convenu : un cliché. Vous l'étudiez, le décortiquez, vous découvrez comment il a été construit et cela vous donne des indices pour le détourner et en faire quelque chose d'inédit. Dans ce premier voyage en Écosse, je n'ai pas pu tout mettre mais j'ai installé les éléments principaux pour que dans de futurs récits, ils puissent être développés. Astrid reviendra rendre visite à son oncle.

les 3 écossais.jpg

KLI : Vos 3 braconniers écossais n'ont cessé de me faire penser aux 3 vieux corses d'Astérix mais aussi au vieux marin de L'ile Noire. Est-ce que je fais fausse route ou il y a bien clin d'oeil à ces oeuvres de la bande dessinée franco-belge ?

FP : Vous ne faites pas fausse route. Il y a bien un hommage aux 4 (et non 3) vieux corses d'Astérix qui sont des troisièmes rôles très drôles comme Goscinny savait si bien les camper et un hommage au vieux marin de L'Île Noire. Lorsque j'étais enfant, ce personnage d'écossais raconteur d'histoires m'intriguait. Quelles étaient ses intentions vis-à-vis de Tintin ? Était-il juste un peu trop imbibé d'alcool et un peu mythomane mais bienveillant avec Tintin ou allait-on le retrouver à la fin avec la bande de faux-monnayeurs ? Finalement, il apparaissait en avant-dernière page pour raconter SA version des faits plus qu'approximative et à son avantage. Que ce soit chez Hergé ou Goscinny, ces personnages qui commentent et qui brodent des récits à l'intérieur même du récit ajoutent de la profondeur. Ils sont un jeu sur le langage, une mise en abyme (l'auteur du récit fait naître des personnages qui deviennent eux aussi auteurs d'autres récits) et l'idée que tous les personnages d'un récit peuvent transporter des histoires parallèles et indépendantes de celle du personnage principal. Ce ne sont pas seulement des figurants. Il y a quelque chose d'humaniste dans cette manière de créer des personnages secondaires, tertiaires et accidentels.

Il y a bien une association de ces deux sources mais pas seulement. Ça va encore plus loin. Ma Ligne Claire est toujours baroque, polyphonique et pleine de trappes. Les braconniers sont des triplés avec des kilts différents. Donc de 3 clans différents. Vous savez que chaque clan possède son tartan tous répertoriés. Un tartan est un blason, pas seulement une jolie étoffe. Mes braconniers sont des sortes de Dupond et Dupont qui doivent avoir une histoire familiale pleine de secrets. Il est beaucoup question de secrets familiaux dans cet tome 4. Leurs kilts sont rouge, vert ou bleu. Les couleurs de la synthèse additive, celles de nos écrans, celles de la télévision : RVB.

famille-pirate-tome2.jpg

Un clin d'oeil à une autre de mes activités : le dessin animé et à une autre de mes créations, la plus populaire : Famille Pirate. La famille Mac Bernik est aussi d'origine écossaise. Dans le tome 2 paru chez Dargaud, on découvre Duff Mac Bernik, le beau-père de Victor. À l'origine, Duff devait être son père mais le producteur nous a menacés de poursuites judiciaires. Le beau-père est devenu le père et le scénario (qui parlait de la place du père) a marché sur une jambe de bois. Qui est le vrai père de la série Famille Pirate ? Très sincèrement, je l'ignore. L'origine de la création de cet univers est tellement nébuleuse que je suis incapable de vous dire qui est vraiment le père de quoi. J'ai l'impression d'avoir travaillé avec des braconniers. Je sais seulement que je suis le créateur graphique de cette série. C'est mon vocabulaire graphique et je suis libre de pouvoir le réinventer à l'infini. Ces 3 braconniers ressemblent au beau-père de Victor et à Victor. Pour les dessiner, je suis parti de la forme du visage de Victor : un 6 sur le dos. Ce pied de nez était une manière de revendiquer ma liberté de création.

p8_astrid_bromure.jpg

KLI : Plus globalement, quels étaient les films, récits, photographies, tableaux... qui hantaient votre esprit en créant votre Ecosse ? En visualisant votre manoir, je n'ai cessé de penser à celui du Rebecca de Hitchcock ou bien à celui du Procès Paradine du même Hitchcock.

FP : Madame Bromure se prénomme Pandora et son nom de jeune fille est Mac Muffin. Pendant toute l'histoire, elle cherche une boîte à souvenirs, une boîte de Pandore qui finit par s'ouvrir pour dévoiler ses secrets. Cette boîte est un MacGuffin. Expression associée à Alfred Hitchcock. Il n'y a pas de hasard. J'ai bien eu en tête l'univers du maître du Thriller et les films que vous citez. Mais j'ai aussi pensé à tout d'autres manoirs et maisons de maîtres ou un aristocrate vit au milieu du bazar. On trouve cela dans Lolita de Stanley Kubrick et The Servant de Joseph Losey. Cette idée de la décadence : les valets sont partis et le dandy est incapable de garder les lieux en ordre et son esprit est occupé ailleurs.
Je suis parti d'un château qui existe vraiment : Glengorm Castle. Mais il est situé sur The Isle of Mull au sud ouest du Loch Ness. Comme Hergé avec Moulinsart, j'ai réinventé un lieu.
Mon Écosse est imaginaire, un collage, une reconstruction. J'ai rassemblé des milliers d'images (films, photos, peintures) pour ne conserver que quelques éléments. Par exemple, quelle gamme colorée ? Verts, orangés, grisés, bleus foncés.

p9_astrid_bromure.jpg

KLI : Finalement, avec Astrid, on est toujours confronté au combat entre l'ordre et le désordre. C'est particulièrement marqué ici. Est-ce qu'il y aurait un message philipsophique derrière tout cela ? Que souhaitez-vous transmettre à vos jeunes lecteurs ? Un appel à une forme de saine désobeissance dans un monde où tout pousse à l'encadrement des comportements ?

FP : Dans La Naissance de la Tragédie, Nietzsche explique que deux grandes oppositions gouvernent l'Art : le dionysiaque et l'apollinien. D'un côté Dionysos (le chaos, le contraste, l'idée) et de l'autre Apollon (l'ordre, l'harmonie, la forme). Les deux forces réunies constituent l'œuvre. Mais le fond doit toujours précéder la forme. Je simplifie énormément, de quoi faire bondir les philosophes professionnels !

On retrouve un peu cela chez Henri Bergson dans L'évolution créatrice et La pensée et le mouvant. Cette idée qu'il y a d'un côté le vivant et de l'autre l'inerte. Ce que je pense, c'est que le vivant serait du côté de Dionysos et l'inerte du côté d'Apollon. Le langage, c'est de l'inerte. En décodant, on recrée une idée du vivant. Il y a sans cesse un balancement entre l'un et l'autre. Lorsqu'Apollon triomphe, la forme est dominante et ne laisse plus la place aux idées neuves, la désobéissance devient un devoir et Dionysos doit tout envahir. On entreprend, on en tire des conséquences et ses conséquences autorisent ou interdisent de continuer d'entreprendre. L'action doit précéder les règles. Ce qui est valable en Art l'est pour tout. S'il y a un message philosophique il est à chercher dans cette direction.

AB-T4-couv1-rough-01.jpg

L'oncle d'Astrid (Hazel) est subversif : "Seuls ceux qui ne commettent pas de maladresses n'inventent rien". Hazel invente sans cesse et invite sa nièce à en faire de même. Il lui donne le droit au gaspillage puisqu'il faut bien faire des essais avant de trouver une solution. Et souvent, la solution se découvre par hasard. Hazel invente une machine mais ce qu'elle produit est imprévu. Il échoue avec talent. C'est ce qui en fait un inventeur original.
Ses créations engendrent des pollutions. Pollutions confinées dans le manoir des MacMuffin. Mesdames Bromure et Dottie veulent remettre de l'ordre dans ce capharnaüm, tout nettoyer. Mais en agissant de la sorte, elles se contentent de déplacer des déchets pour aller polluer ailleurs. Elles ne déplacent pas un problème, elles en créent des supplémentaires. C'est encore pire parce que c'est se voiler la face. La difficulté n'est donc pas de faire disparaître ce qui a été engendré mais de trouver un sens, un équilibre et des limites à tout cela. Contrairement à la machine de Hazel qui fait rajeunir, ce que les humains créent ne permet pas de revenir en arrière. Alors peut-être que pour éviter la pollution, il faut commencer par établir des règles. Mais ses règles ne peuvent s'établir sans expériences préalables. Il y a un paradoxe difficile à résoudre et les solutions faciles de certains politiciens sont bien évidemment des impasses, de la pure démagogie. La fiction a le pouvoir d'aborder simplement et modestement des concepts philosophiques complexes. Il me semble intéressant de construire un récit pour inviter de jeunes lecteurs à se poser ces questions. Je n'ai pas de réponses et je n'impose pas de réponse aux enfants. Je les invite seulement à se poser des questions et à essayer de sans cesse redéfinir leurs questions. C'est important de bien poser les questions. Encore une fois, il est question d'opposition entre Dionysos et Apollon.
Hazel et Astrid sont Dionysiaques. Mesdames Bromure et Dottie sont apolliniennes et Mademoiselle Poppsyscoop ? Elle est raisonnable. C'est la Justice : l'équilibre entre le Droit et le Devoir, entre le chaos et l'ordre. Mais elle est souvent débordée par la vivacité d'Astrid.

Évidemment que ces questionnements intellectuels échappent aux enfants. Mais je m'adresse à des enfants qui veulent grandir. Du haut de leurs 8-10 ans, le personnage auquel ils s'identifient dans les albums d'Astrid Bromure est bien évidemment le personnage principal. Mais s'ils relisent ses aventures dans 15 ou 20 ans, ils se rendront comptes que tous les adules qui gravitent autour d'Astrid sont là pour l'éduquer, l'instruire, lui transmettre des valeurs et chacun à sa manière.

Descendant d'une famille de Résistants, je ne peux qu'approuver votre idée de "saine désobéissance". C'est-à-dire une désobéissance éclairée et créatrice. Le contraire de la barbarie. Cette barbarie croissante qui fait réagir de manière toujours plus sécuritaire. Accepter docilement l'encadrement des comportements, c'est faire le jeu de la barbarie. La barbarie n'est pas dionysiaque puisqu'elles est aveugle et destructrice. Elle n'est pas apollinienne non plus puisqu'elle ne laisse aucune chance à l'harmonie. Elle est écervelée parce que terroriste et la sœur complice du tout sécuritaire.

KLI : Déjà des envies pour le prochain volume ?

FP : Je travaille le découpage du tome 5 qui s'intitulera Comment refroidir le Yéti

Pour en savoir plus :

- le site de Fabrice Parme

- le site de Rue de Sèvres

Illustrations copyright F. Parme & Rue de Sèvres / Astrid Bromure - F. Parme & Dargaud / La Famille Pirate

Les commentaires sont fermés.