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15/01/2018

PEYRAUD, LAPONE, MONDRIAN, UNE FLEUR ET UN ATELIER

La Fleur couverture.jpg

Fruit de la première collaboration de deux auteurs que nous apprécions particulièrement, le français Jean-Philippe Peyraud et l'italien Antonio Lapone, La Fleur dans l'Atelier de Mondrian, grand et bel album publié chez Glénat-Treize Etrange, en fin d'année dernière, méritait bien évidemment quelques petites investigations "klare lijniènes".

Antonio Lapone étant fort occupé par une intense activité de promotion de cette bande dessinée, c'est Jean-Philippe Peyraud qui nous a fait le plaisir d'éclairer notre lanterne sur divers points d'interrogation. Qu'il en soit grandement remercié !

Mondrian Pages de garde.jpg

Illustration de pages de garde

(pas représentative du style de l'album)

Klare Lijn International : Jean-Philippe, pourquoi avoir songé à Antonio Lapone pour le dessin de cette bande dessinée ?

Jean-Philippe Peyraud : En fait, Klare Lijn est un peu à la base de cette collaboration. Dans une interview que vous aviez consacré à Antonio, celui-ci a émis l’envie de travailler avec moi. Nous nous connaissions alors très peu. Étant fan de son travail, Je lui ai immédiatement répondu «chiche». Ne restait plus qu’à trouver un sujet. C’est alors que Frédéric Mangé de chez Treize étrange/Glénat m’a parlé de la collection Grands peintres, dont l’idée était de jouer avec la biographie de maitres de la peinture. Mondrian est apparu comme le trait d’union entre Antonio et moi. J’ai donc écrit cette histoire spécialement pour lui.
L’occasion était trop belle de l’entraîner hors de ses marques. Si Mondrian est à la base de tout ce qui fera le design des années 50 si chères à Antonio, il s’agissait ici de mettre en scène les années 20. 
Il accepté le défi. Et l’a magistralement relevé.

MondrianKL-scenario.jpg

Le scénario de J-P. Peyraud

KLI : Pourquoi ne pas l'avoir dessinée vous-même ?

JPP : N’ayant aucun goût pour le dessin des choses du passé, j’avoue humblement que j’en aurais été incapable.

KLI : Est-ce qu'il vous est arrivé de ne pas être d'accord sur la mise en place d'une séquence ou bien sur la représentation à privilégier pour telle ou telle case ?

JPP : Ce que j’attends d’une collaboration, c’est d’être étonné par les propositions du dessinateur. Et la première surprise fut qu’ Antonio me propose de travailler avec lui sur le story-board. Les pages visibles dans le cahier qui clôt l’album sont des recherches communes. Nous avons organisé, en tout et pour tout, deux réunions de travail. Cela a donné lieu à de riches moments de création. En sont sortis, par exemple, l’idée d’affirmer les séquences par des cases titres, comme des lettrines…  

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Planche


S’y sont aussi réglés des problèmes de mises en scène. Notamment les scènes de danse. Comment ne pas rabâcher alors que ces séquences reviennent tout au long du livre? On cherche d’abord tout un tas de moyens pour tricher, pour en montrer le moins… Et puis Antonio s’y colle et ça donne cette magnifique case de dancing. Je suis particulièrement fier de cette double page, où la case du dancing fait écho à la vision de Mondrian face à l’échafaudage.

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Planche

Cet écho n’était pas dans le scénario. Les deux cases existaient mais elles n’avaient pas cette fausse symétrie qui résume «notre» Mondrian. C’est Antonio qui l’a dévoilé en explosant la mise en scène.
Il y a eu aussi ce début de séquence que j’imaginais par la toilette intime d’une prostituée. Il faut tout le talent d’Antonio pour que cela ne sombre pas dans la vulgarité. Mais il a fallu que je l’ébauche pour qu’il se l’approprie.

Mondrian - storyboard01.jpg

Mondrian - storyboard02.jpg

Extraits du Story-Board et des crayonnés


Une fois les planches terminées, je ne lui ai proposé que deux corrections de cases. Qu’il a accepté sans rechigner. Primo parce que je suis plus fort que lui à la lutte gréco-romaine. Secondo, et plus sérieusement, car cela fluidifiait la lecture.

Mondrian projet cover.png

Projet de couverture

KLI : Vous avez précisé que Mondrian était au départ destiné à la collection grands peintres de Glénat. Comment avez-vous réussi à l''extraire de la maquette-type de cette collection et à l'intégrer chez Treize Etrange-Glénat avec la volonté de proposer un grand et beau livre ?

JPP : Nous avons plutôt profiter de cette collection pour proposer notre projet de collaboration. Je pense qu’il aurait vu le jour autrement mais le fait que cette collection existe, à ce moment là, a accéléré les choses.
Au final, la collection n’a pas fonctionné et nous avons pu nous extraire de son carcan. Frédéric Mangé a tout de suite proposé de l’intégrer au grand format Treize étrange, comme le Adam Clark. Antonio a travaillé ses planches au format raisin, elles s’intègrent donc tout a fait dans ce genre de format. 

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Le verso de l'album

avec la photo de la Fleur en plastique

au centre du récit

(photo André Kertész - Chez Mondrian - Paris 1926)

KLI : Pourquoi avoir choisi ce peintre en particulier ? Une volonté de coller à l'actualité 2017 avec la célébration des 100 ans de la création du mouvement international d'art De Stijl dont Piet Mondrian est un des membres les plus connus ? Ou bien une passion de toujours pour son œuvre ?

JPP : Mondrian m’accompagne depuis les cours d’histoires de l’art au Lycée. Il y a d’abord une attirance pour l’art abstrait qui m’était complètement étranger à l’époque. Un attrait qui peut paraître «contre nature» pour quelqu’un qui s’engage dans la voie du dessin narratif.
J’avais besoin de comprendre comment et pourquoi des artistes s’étaient engagés dans la voie de l’abstraction. Et particulièrement l’abstraction géométrique qui me semble plus «contrainte» que l’abstraction lyrique.
C’était également une époque, les années 80, qui redécouvrait le suprématisme, De Stijl, particulièrement car très présent sur les pochettes de disques des groupes que j’écoutais. Mondrian me semble être le premier artiste total. Son art et sa philosophie de vie se confondent. Cela en fait un personnage romanesque aux antipodes d’un Picasso. Mais justement plus ouvert à la fiction.
D’un point de vue professionnel, observer la façon dont il arrive à l’abstraction à partir d’un dessin d’observation (arbre, moulin…) a fortement imprégné ma façon de styliser.

Nous n’avions pas calculé l’anniversaire de De Stijl. C’est de toute façon un mouvement peu connu en France. Je n’ai pas entendu parler d’une quelconque célébration ici. On a échappé au sticker sur la couverture ! Par contre, l’éditeur s’est félicité que nous choisissions le rare peintre moderne a être tombé dans le domaine public au moment de la signature du contrat. 

Enfin, pour l’anecdote, les lecteurs les plus assidus auront remarqué que j’avais déjà évoqué la fleur dans l’atelier de Mondrian dans une nouvelle du recueil D’autres Larmes.

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Couverture du 1er numéro de la revue De Stijl

Vilmos Huszár - 1917

KLI : Quelles ont été vos principales sources documentaires ? On pense en premier lieu au documentaire fiction d'Arte sur l'atelier de Mondrian réalisé par Francois Levy-Kuentz ? Avez-vous pris des libertés en imaginant certaines séquences ou bien avez-vous été fidèle à la biographie de Mondrian ?

JPP : Ma principale source documentaire est la biographie de Michel Seuphor (Librairie Séguier) que je traîne depuis 1987, année de sa réédition corrigée et augmentée. S’y est ajouté le catalogue de l’exposition Mondrian au centre Georges Pompidou en 2010. Y avait été recréé l’atelier qu’on voit dans le documentaire d’Arte.
J’ai évidement pris beaucoup de liberté avec la vie de Mondrian puisque je lui invente une histoire d’amour. Alors même qu’il a été célibataire toute sa vie et qu’on ne lui connaît pas de muses. Mais je base cette romance sur des mystères, sur des blancs dans sa biographie. Et je les justifie par des faits réels. La destruction des toiles au pistolet est vraie; à une époque où des fiançailles furent rompues. Je m’engouffre alors dans la brèche… Je sais qu’il tirait sur des portraits qui ne lui plaisait plus avec un ami, cadet de l’école militaire. J’installe la scène sur une plage hollandaise pour plus de romantisme et parce que les dunes ont été dessinées par Mondrian.

La Fleur planche tir plage.jpg

Planche

Après, il n’était pas question de faire un album didactique. Ainsi, on fait apparaître Fernand Léger ou Kipling sans vraiment les mentionner et sans renvoi en bas de page (ndlr : voir ci-dessous). C’est au lecteur, s’il veut s’y intéresser plus avant, de démêler le vrai du faux.
Visuellement, la reconstitution historique n’était pas non plus notre priorité. Antonio s’est évidemment documenté mais l’idée générale était plutôt de coller à l’ambiance du récit. Je me suis perdu des jours entiers pour trouver à quoi ressemblaient les échafaudages dans les années 20. Et regardez ce qu’en a fait Antonio!

La Fleur planche Léger Kipling.jpg

Planche

KLI : Avec un sujet comme Mondrian, on aurait pu penser que le dessin d'Antonio tendrait vers plus de ligne claire. Tel n'est pas le cas. Au contraire, on le sent plus spontané avec une volonté de sedétacher de ce style graphique. La mise en couleurs participe également de ce décalage avec l'approche picturale de Mondrian. Pourriez-vous nous éclairer sur ces différents points ? Jean-Philippe, avez-vous orienté Antonio graphiquement ?

JPP : Votre remarque est intéressante. Avec Mondrian, nous sommes, en quelque sort, dans la pré-ligne claire. Et quand Antonio me propose un dessin au crayon mis en couleurs à l’aquarelle, il est pile dans le sujet et l’ambiance du récit ! Le monde autour de Mondrian n’est pas prêt à recevoir la radicalité qu’il propose. Et lorsque Francine découvre l’atelier immaculé et ses aplats francs, c’est un choc. Pour elle mais j’espère aussi pour le lecteur. Antonio Lapone ne pouvait pas dessiner cet album avec la ligne claire qu’il développe ailleurs. 

La Fleur planche toiles.jpg

Planche

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Story-Board de J-P. Peyraud

KLI : Je ne vous cacherai pas une certaine déception par rapport à ce choix de colorisation. Je trouve que l'aquarelle affaiblit le trait d'Antonio. Finalement, j'aurais préféré une version noir et blanc uniquement réhaussée des couleurs primaires des tableaux de Mondrian ou bien dans l'esprit du dessin des pages de garde (voir plus haut). Que vous inspire cette réflexion qui relève certainement d'un a-priori incorrigible d'un inconditionnel des couleurs en aplats ? Est-ce que différents types de mise en couleurs ont été testées ?

JPP : Je ne dirais pas que cette mise en couleurs «affaiblisse» le trait d’Antonio. Peut-être le «trouble» t-il, ce qui perturbe l’amateur de ligne claire que vous êtes. 
Et encore, le trait, même au crayon, est suffisamment fort stylistiquement pour supporter ce traitement.  
Le contraste avec l’atelier ou les toiles n’auraient pas été possible (ou moins évident) avec des aplats. D’autant plus en noir et blanc (l’atelier et le toiles en étant largement composés).
L’utilisation de l’aquarelle a été immédiatement une évidence pour Antonio. Une évidence que j’ai faite mienne en recevant les premières planches.
Elle me semble mieux coller à l’évocation, à l’ambiance. Et au propos. Le trouble des sentiments répondant au «trouble» de l’aquarelle.
Et donc, de la même façon qu’il ne pouvait pas dessiner cette histoire avec son trait habituel, il ne pouvait pas la mettre en couleurs comme il le fait habituellement.
Et puis, je ne peux que me réjouir qu’un auteur sorte de sa zone de confort. Il était clair pour nous deux que je ne lui écrirait pas un récit «à la Peyraud» (pour faire court: un récit contemporain intimiste) et qu’il ne ferait pas du Lapone (pour faire court: un dessin stylisé fifties). 

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What's New Pussycat ?

Couverture

KLI : Il est étonnant d'observer que les deux dernières bandes dessinées d'Antonio, votre Mondrian et son What's New Pussycat ? (deuxième volume de la série Greenwich Village avec Gihef chez Kennes éditeur) mettent en scène des artistes plutôt solitaires qui se retrouvent finalement sous la pression d'une femme de caractère tombée sous leur charme. Etonnante similitude ? On notera par ailleurs que les motifs "mondrianesques" se retrouvent dans What's New Pussycat ?. Jean-Philippe, quel est votre regard de lecteur sur cette autre nouveauté d'Antonio ?

JPP : Love is in the Air, le premier volume de Greenwich Village est sorti au moment de l’écriture du Mondrian. Par peur d’être influencé, je n’en ai pas eu une lecture très attentive, je dois le confesser. D’autant qu’il s’agissait également d’une histoire d’amour avec des artistes ! Je vais pouvoir me rattraper avec la sortie du tome deux. 
Je suis toujours estomaqué par le trait, la mise en scène et les compositions d’Antonio. Avec ce récit il creuse son sillon de dessinateur ligne claire tout en s’éloignant de ses modèles. Il me semble aussi y voir une tendance à s’éloigner des récits de genre, très référencé de ses débuts. Antonio cherche peut-être des histoires qui lui ressemble plus. 
Il va être temps pour lui d’écrire ses propres histoires.

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What's New Pussycat ?

Planche introductive

KLI : Est-ce que vous pensez collaborer encore l'un et l'autre dans un proche avenir ?

JPP : J’espère bien que nos chemins se recroiseront ! Outre le fait que j’ai énormément appris en travaillant avec Antonio, j’y ai aussi gagné un ami. 

KLI : Et quels sont projets pour cette nouvelle année ?

JPP : Pour l’heure, je viens de commencer Seconde partie de carrière scénarisé par Philippe Périé, une comédie sur la délinquance sénile à paraître chez Futuropolis en 2019. D’ici là,sortiront en 2018, le tome deux de Mon iPote & Moi (Tourbillon) et un album muet pour les primo-lecteurs Les pieds qui poussent (la gouttière), tous deux écrits par Catherine Romat. Et d’autres projets de collaboration… mais c’est une autre histoire.

Antonio Lapone et Jean-Philippe Peyraud Bruxelles.jpg

Lapone & Peyraud - Bruxelles 2017

Une revisitation de la célèbre photo de Floc'h & Rivière

par Jean Larivière ?

Floc'h et Rivière par Jean Larivière.jpg

Illustrations copyright Lapone, Peyraud & Treize Etrange-Glénat pour Mondrian - Lapone, Gihef & Kennes pour What's new Pussycat

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