Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

27/11/2017

ENTRETIEN AVEC LUCAS HARARI

L'Aimant couverture.jpg

Couverture

Il est toujours très agréable de sentir un courant d'air frais venir revigorer la ligne claire. Avec L'Aimant, sa première bande dessinée publiée aux éditions Sarbacane, Lucas Harari, jeune auteur français, participe grandement à cette saine aération. Et pas seulement parce que son récit se déroule principalement en altitude, dans les Alpes suisses, plus précisément aux thermes de Vals, chef d'œuvre minéral de l'architecte Peter Zumthor ! S'arrêter à cela serait bien trop réducteur. Si Lucas Harari vient souffler un vent de modernité sur une ligne claire trop souvent inscrite dans une vision passéiste, c'est parce que tout en se basant sur les fondamentaux du style, il fait acte de création résolument contemporaine.

Par la pureté de son dessin, la sobriété de sa mise en couleurs, la lisibilité de sa narration, l'auteur attire son lecteur au cœur des lignes. Celles horizontales et verticales qui traversent ses planches sans espaces blancs entre les cases. Celles toutes aussi rectilignes du bâtiment de Zumthor dont le dessinateur a su capter l'âme. Celles plus arrondies du visage de Pierre, son personnage principal, sorte de Tintin des années 2010. Enfin, les lignes de force, plus secrètes, qui organisent son récit envoutant.

Au même titre que le héros de L'Aimant est atteint d'une mystérieuse attirance pour les thermes de Vals, le lecteur est happé par cette bande dessinée véritablement captivante.

C'est donc avec grand plaisir que nous vous proposons un entretien avec Lucas Harari que nous remercions pour sa disponibilité.

harariLaimant-4.jpg

Planche

Klare Lijn International : Ce qui surprend d'abord en découvrant L'Aimant, c'est le côté massif de l'ouvrage. Pourquoi ce choix d'un livre imposant ? Volonté de l'auteur ou de l'éditeur ? Parce que c'était le format le plus adapté pour le récit ? Par goût des livres objets ?...

Lucas Harari : Le parcours de L’Aimant est un peu particulier : en effet, c’est une histoire que j’ai écrite alors que j’étais encore à l’école, aux arts déco, pour mon diplôme. Je pensais alors pouvoir tout réaliser en quelques mois. Je n’avais pas pris conscience du caractère chronophage de la fabrication d’une bande dessinée et, bien entendu, je n’ai pu en réaliser qu’une partie. J’ai alors autoédité les 60 premières pages de L’aimant, imprimées et reliées moi-même. À aucun moment je n’avais réfléchi à la pagination et n’ayant pas fait de story-board de l’entièreté du livre, j’avançais un peu à vue de nez. Lorsque je me suis mis à travailler sur la suite, avec les Éditions Sarbacane, la question s’est posée différemment. Je me suis même restreint vers la fin pour ne pas faire un livre de 200 pages d’où une certaine accélération du récit. Pour ce qui est du format, du papier, de l’impression, de la reliure, nous avons pensé l’objet ensemble avec mon éditeur pour que le livre colle le plus à ce que j’avais imaginé. Selon moi, un livre, dans tout ce qui le compose, doit se penser par rapport au récit. 

KLI : Pour L'Aimant, votre style graphique est plus ligne claire que vos travaux d'illustration ou bandes dessinées passées. Pouvez-vous nous éclairer sur ce choix ? S'est-il imposé à vous rapidement ? Est-ce que c'est avant tout un souci de lisibilité qui vous a motivé. Rassurer le lecteur par un dessin épuré et des couleurs froides pour mieux le faire entrer dans un récit complexe ?

LH : La ligne claire est un style de dessin que j’affectionne depuis longtemps. Enfant, puis adolescent, j’ai beaucoup regardé (et recopié) Hergé et ses descendants, Joost Swarte, Ted Benoit, Serge Clerc, Yves Chaland... C’est donc avant tout un rapport esthétique et affectueux que j’entretien avec le Style Atome. Mais si je dois intellectualiser son utilisation pour L’Aimant, je dirai qu’il existe entre la ligne claire et l’architecture moderne, une filiation conceptuelle. L’une des idées au centre du modernisme, et de l’école du Bauhaus notamment, veut que la forme d’un objet découle de sa fonction. Je crois que la ligne claire répond aux mêmes critères fonctionnalistes. Pour montrer et proposer un récit qui s’empare d’un bâtiment d’architecture d’influence moderniste, je me suis vite aperçu que ça fonctionnait très bien.      

KLI : Pour autant on ne peut pas dire que vous œuvrez dans une forme de minimalisme froid. Pour reprendre des formules célèbres d'architectes, si "less is more" ou "l'ornement est un crime", il faut quand même une vibration du trait, de la ligne, pour donner vie à une case. Il me semble que vous parvenez à rendre les formes épurées et rectilignes des thermes de Vals sans tomber dans l'écueil d'un dessin d'architecte. Comment y êtes vous parvenu ?

LH : D’une manière très simple je crois : je n’ai pas tracé mes traits à la règle. C’est bête mais je crois que ça change tout. Tous les traits sont à main levée, ce qui ramène des vibrations et des accidents à l’intérieur d’un dessin très précis et assez sec. 

Laimant-p44-45.jpg

Double page

KLI : Ce qui fait la qualité de L'Aimant, c'est aussi la dynamique que vous avez réussi à créer entre votre dessin et une mise en couleur aux tons plutôt froids. Pourriez-vous nous parler de votre approche de la colorisation ? Est-ce que vous avez déjà en tête la couleur quand vous dessinez une séquence ? Je pense notamment aux séquences nocturnes fort réussies.

LH : Au tout départ, L’Aimant était mon travail de diplôme. J’avais prévu de l’autoéditer à une petite centaine d’exemplaire. Aux art déco, il y avait une riso : un duplicopieur numérique en ton direct qui permet de réaliser des petits tirages de belles qualités. La contrainte pour cette technique est de travailler avec une gamme réduite de couleur puisqu’on imprime en teintes directes. J’ai donc choisi les trois couleurs qui m’étaient le plus indispensables, un noir, un bleu et un rouge. À partir de ces trois couleurs, en les travaillant en gris colorés et en les superposant, je décline un certain nombre de combinaisons chromatiques. Pour chaque séquence, le plus souvent, j’ai en tête une dominante : Une couleur qui va jouer un rôle narratif et ainsi venir en soutien au découpage, au dessin et au texte.       

KLI : En lisant L'Aimant, on pense à Hergé, Jacobs, Swarte, Burns mais aussi à Schuiten ou Marc-Antoine Mathieu . Est-ce que nous faisons fausse route en citant ces références comme ayant pu vous inspirer scénaristiquement ou graphiquement ?

LH : Comme je l’ai évoqué plus haut, les auteurs de la ligne claire m’ont toujours accompagnés. Du côté franco-belge, il y a aussi Franquin, Tillieux ou Frank Le Gall. Je suis aussi un fan de Charles Burns, Chris Ware, Daniel Clowes ou Seth ; Le côté paranoïaque de leur dessin me fascine.   J’ai moins d’affection pour Schuiten qui est bien entendu un dessinateur de génie mais qui me perd dès lors qu’on rentre dans la narration. Enfin pour citer des auteurs plus contemporains, j’adore le travail de Simon Roussin, Ollivier Schrauwen ou Jérôme Dubois…    

KLI : Quelles étaient vos oeuvres "de chevet" - bandes dessinées, films, romans... - quand vous réalisiez L'Aimant ? Outre les auteurs de bande dessinée cités, on peut penser à des cinéaste comme Lynch et Clouzot ou des écrivains comme Borges et Bioy Casares.

LH : Lynch et Borges, bien sûr ! The Shinning de Kubrick aussi. Et puis il y a toute une littérature fantastique, de Dino Buzzati à Marcel Aymé en passant par Italo Calvino et Edgar Poe. Et de manière moins évidente, une des œuvres qui m’a beaucoup influencée au moment de l’écriture de L’Aimant, c’est Cité de Verre de Paul Auster.

640_laimant-p96-97.jpg

Planche

KLI : Est-ce que l'histoire était totalement écrite et découpée ou bien aviez-vous des possibilités d'improvisation au fil de sa création ?

LH : J’écris un scénario très précis avec beaucoup de descriptions et tous les dialogues. Et puis tout cela évolue dans le dessin, se réécrit et se transforme. Par contre je ne fais pas de découpage ou de story-board de tout le livre. J’avance séquence par séquence. 

KLI : On ressent une attirance forte de votre part pour l'architecture comme élément moteur du récit. Pour vous, est-ce un personnage à part entière ?

LH : Je ne suis pas certain que la notion de personnage puisse s’appliquer à ma manière d’utiliser l’architecture dans L’Aimant. Ceci-dit il est évident qu’il ne s’agit pas uniquement d’un décor. C’est plus que ça. C’est une matière vivante qui interagit avec le personnage principal. Compliqué à définir…

KLI : Concernant les personnages, les avez-vous trouvés rapidement ? Pourquoi avoir choisi un héros principal sans grande caractérisation ? Pour en faire un Tintin moderne dans lequel le lecteur peut "entrer" facilement ?

LH : La référence à Tintin est évidente pour le personnage de Pierre. C’est celui que j’ai mis le plus de temps à apprivoiser. Son graphisme est assez loin de mon style « naturel ». Pour filer la métaphore symbolique de la pierre, je voulais un personnage rond et lisse, un peu comme un galet. Et puis dès le début, Pierre est difficile à cerner, il est assez mystérieux et il est très difficile de comprendre ce qui le meut, si ce n’est sa fascination pour les thermes. Alors, il fallait un personnage un peu absent, presque conceptuel. Alors que les autres sont plus caricaturaux, plus expressif. Ils ont des traits qui correspondent à leur personnalité.  

KLI : Votre bande dessinée est manifestement une oeuvre empreinte d'une réelle ambition d'auteur. Est-ce que vous avez eu le sentiment de créer votre grande oeuvre en la réalisant ?

LH : Pas du tout ! J’ai toujours pensé que ce genre d’ambition n’avait comme seul résultat que de vous scléroser. J’ai fait L’Aimant de manière tout à fait simple et naïve : D’ailleurs quand j’ai commencé, j’étais encore étudiant et je ne pensais même pas que ce serait édité.    

Couverture L'Aimant noir et blanc.jpg

Original du dessin de couverture

KLI : Quels sont vos projets en cours ? Est-ce que ce sera dans la continuité de L'Aimant ou bien encore en rupture ? Quelles sont vos envies en bande dessinée ? Dans quelles directions souhaiteriez vous évoluer ?

LH : Je suis en train d’écrire un nouveau projet. Assez différent de L’Aimant dans le genre littéraire. Mais toujours en montagne : un psychodrame catastrophe d’alpinisme sur fond de lutte écologiste. Mon désir est toujours le même : du romanesque ! Dans le style du dessin, je crois qu’on sera assez proche de L’Aimant. Une ligne claire un peu noircie et salie…   

KLI : Au final, avez vous le sentiment d'appartenir ou pas à ce courant ligne claire ?

LH : En effet, je suis près à revendiquer cette filiation et le fait que les lecteurs puissent la ressentir me fait très plaisir. 

KLI : Enfin une dernière question plus terre à terre. Un tirage de tête de L'Aimant serait-il envisagé pour les nombreux admirateurs de votre bande dessinée ?

LH : Ça va peut-être vous sembler bête mais je ne sais pas ce que c’est. Il s’agit d’une édition retravaillée ? Numérotée et signée ? L’objet est déjà tellement travaillé, je ne sais même pas ce qu’on pourrait ajouter pour le rendre plus « luxueux ». Et puis j’aime bien l’idée d’une bande dessinée populaire et accessible : en ce sens, que le livre soit le même pour tous…

Pour en savoir plus :

- le site de Lucas Harari

- le site des éditions Sarbacane

- L'Aimant sur le site de l'Ecole des Arts Décoratifs

Illustrations copyright Lucas Harari & Sarbacane

Écrire un commentaire