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16/10/2016

ECHEC AU ROI DES BELGES : ENTRETIEN AVEC DEVIG

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Le tandem Devig et Geluck nous revient avec une quatrième aventure de leur "héros" Scott Leblanc.

Comme son titre l'indique, ce nouvel épisode a pour cadre la Belgique et plus précisément Bruxelles, ville chère au scénariste.

On notera d'ailleurs avec intérêt que là où les bandes dessinées d'Hergé, Jacobs, Martin, Franquin... cherchaient à gommer les signes pouvant renvoyer à la Belgique, plusieurs créateurs ligne claire contemporains - pas forcément belges d'ailleurs - réinvestissent Bruxelles dans leurs derniers travaux  (Louis Alloing avec Robert Sax, Baudoin de Ville avec Rider on the Storm et bientôt Atomium 58) suivant en cela l'approche initiée par Chaland avec son mythique Bob Fish.

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A l'occasion de la parution de Echec au Roi des Belges, Devig, le dessinateur toulousain de Scott Leblanc, nous a fait le plaisir de répondre à quelques questions éclairantes sur son approche de la klare lijn et son immersion en belgitude.

Qu'il en soit ici remercié !

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Une réclame très Marolliène !

Klare Lijn International : Le Roi Baudoin est au centre de cette nouvelle aventure dont il est d'ailleurs l'un des principaux protagonistes. Est-ce que cette utilisation d'un personnage central de l'histoire de la Belgique de la deuxième partie du siècle dernier a pu se faire en totale liberté ? Est-ce qu'il a été difficile à représenter ? Avez-vous galéré avant de le trouver graphiquement ? Un exemplaire de l'album a t-il été adressé au Roi Philippe ?

Devig : L’utilisation du Roi Baudoin s’est faite tout naturellement et sans aucun problème, nous n’avons d’ailleurs demandé l’avis de personne… La représentation graphique du Roi n’a pas posé de souci particulier, le fait est qu’à mon avis, il possède un physique assez bd et même assez « ligne claire ». Je n’ai donc pas cherché très longtemps avant de pouvoir le trouver graphiquement. Les belges m’ont, pour la plupart, indiqué qu’ils le trouvaient plutôt plausible.  A ma connaissance, aucun exemplaire ne fut envoyé au Roi Philippe. 

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Un audacieux photomontage avec le vrai Roi Baudoin !

KLI : Bruxelles et ses environs sont le cadre principal de cette aventure. Comment s'est fait le choix des lieux et des ambiances. Est-ce que Philippe Geluck vous a fourni tout un matériel documentaire avec des indications précises sur des sites à représenter ? Avez-vous procédé à des repérages sur place ? La villa des comploteurs n'est pas sans rappeler celle du professeur Bergamotte dans Les 7 boules de cristal ! Hasard ?

D : Le principal problème dans la représentation du Bruxelles de ces années là se trouve dans le fait que la ville a beaucoup changé, de nombreux bâtiments ont été démolis, des quartiers bouleversés… M’y étant déjà rendu plusieurs fois, j’avais eu l’occasion d’y faire des repérages. Mes documents de référence sont plutôt les cartes postales anciennes et les sites internet sur l’histoire de la ville. Comme il le fait à chaque fois, Philippe Geluck m’a laissé totalement libre du choix des lieux et des ambiances. Je suis tombé sur la villa des comploteurs par hasard sur un site de vente immobilière. La maison située dans les environs de Bruxelles était à vendre. Elle était en mauvais état et j’imagine qu’elle doit être détruite à l’heure qu’il est. Je n’ai pas vraiment cherché  la référence à Bergamotte même si Les 7 boules de cristal reste mon album préféré. C’est sans doute mon inconscient qui a parlé.

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Une villa très Bergamottiène ?

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Planche et crayonné

KLI : Il me semble que votre ligne claire et notamment son encrage s'affirment dans ce nouvel épisode. Avec une dimension plus en lien avec "la ligne belge". Qu'en pensez-vous ?

D : Philippe Geluck me laisse totalement libre quant à la manière de traiter mes encrages. J’ignore si on peut réellement parler d’encrage belge mais, dans tous les cas, j’ai essayé d’adopter un style plus rigoureux dans mes mises à l’encre avec davantage d’effets de noir et une plus grande rigueur au niveau des décors.  Comme vous l’avez souligné, Bruxelles est un personnage central de l’histoire et c’était un parti pris dès le départ. Philippe Geluck souhaitait rendre hommage à sa ville et, sans doute, retrouver le souvenir d’une métropole qui a beaucoup changé entre temps. 

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Une planche très De Brouckèrienne !

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Planche et crayonné

KLI : Petit à petit, une famille de papier se met en place. Avec ici notamment la présence importante de la mère de Scott avec son côté Castafiore déjantée. Est-ce que votre but est d'étoffer progressivement les personnages secondaires pour ne plus limiter les acteurs réguliers aux seuls Scott et Moleskine ?

D : J’ai pris beaucoup de plaisir à mettre en avant la mère de Scott. Je trouve que c’est un personnage très attachant. Nous aimerions, bien sûr, développer une véritable famille de papier. Je trouve que l’histoire s’enrichie de la confrontation de différents caractères  et j’aimerais beaucoup  travailler sur l’aspect relationnel des personnages. 

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Une planche avec l'impayable maman de Scott !

KLI : Beaucoup de scènes cruelles pour des animaux sont présentes dans l'album, ce qui marque bien sa différence par rapport aux bandes dessinées franco-belges auxquelles il rend hommage. Est-ce que cette représentation de petites bêtes écrasées vous pose souci ? Déjà quelques réactions hostiles ?

D : Les scènes de « disparitions animales » étaient un postulat de départ. Nous avions délibérément choisi de briser la logique du fidèle compagnon qui est censé accompagner le héros tout au long de son aventure. Cela participe des quelques ruptures que nous nous plaisons à insérer dans le récit pour désorienter le lecteur. Je n’ai jamais eu à subir de réactions hostiles en rapport avec ces scènes, plutôt des réactions amusées. 

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Une autre planche à déconseiller aux amis des bêtes !

KLI : Finalement, est-ce que votre volonté commune avec Geluck n'est pas de jouer avec le déjà-vu et de tromper votre monde ? Donner l'impression d'un univers ligne claire familier mais perturber le lecteur par des parasites dont le premier est bien évidemment la totale imbécilité et l'absence de tout esprit de déduction du "héros" ? Est-ce que cette approche - si vous la confirmez - explique votre traitement des personnages, respectueuse d'une certaine tradition mais aussi plus personnelle avec des touches plus modernes ?

D : Exactement, vous avez tout bon. Votre question résume très bien nos aspirations : Rendre hommage à la bande dessinée belge et, sous couvert de classicisme, en détourner la plupart des clichés avec une approche résolument contemporaine.

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Une planche en banlieue... parisienne !

KLI : A la lecture d'une bande dessinée comme Le testament de William S., le dernier faux Blake et Mortimer en date, on peut se dire que la bande dessinée ligne claire qui cherche à trop singer les classiques du genre est condamnée à la redite, la répétition sans intérêt. En ce sens, votre approche décalée et humoristique apporte un angle différent qui rend néanmoins hommage à cette ligne claire historique. Que pensez-vous de cette perception de votre travail ?

D : Je suis tout à fait de votre avis et c’est bien pourquoi nous avons choisi d’aborder ces albums dans un tout autre esprit que la répétition pure et simple d’aventures et de thèmes classiques. Nous voulions être libres d’écrire notre scénario comme nous l’entendions  sans nous soucier d’une grille de lecture à respecter à tout prix. Mais, de mon point de vue, cette liberté scénaristique  fonctionne seulement  si la base de l’histoire repose sur des fondations classiques, à savoir sur une construction graphique cohérente avec les albums de cette époque. 

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Un crayonné en plein cœur de... l'OTAN !

KLI : Réaliser un tel album mettant en scène un complot terroriste à Bruxelles dans le contexte tragique des attentats perpétrés, ces derniers mois, en France et en Belgique, est-ce que cela a été perturbant pour vous ? Est-ce que cela a pu interférer avec le cours de l'histoire et modifier des idées de départ ?

D : Les attentats de Bruxelles n’ont pas du tout interféré sur le déroulement  de l’histoire car l’album était, à mon niveau, quasiment bouclé à cette date mais ils m’ont beaucoup touché, comme tout le monde , car c’est un aéroport que je connais bien et une population pour laquelle j’ai  beaucoup d’affection. 

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Un hommage à... La Monnaie (Le Théâtre)

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Un hommage à... la monnaie (fiduciaire)

KLI : Après ce quatrième volume, quels sont vos projets ? Un album en solo dans la foulée du Croiseur Fantôme ? Un nouveau Scott Leblanc ?

D : J’ai plusieurs projets dont un de science-fiction qui est bien avancé. La suite du Croiseur fantôme est, elle aussi, écrite, mais la politique éditoriale de Casterman ne tend pas à favoriser les projets « ligne claire ». Aussi, pour le moment, je suis dans l’incertitude tant en ce qui concerne Scott Leblanc que pour le reste de mes projets avec cet éditeur…

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Et pour terminer, la première case d'Echec au Roi des Belges !

KLI : Espérons que Casterman ne limitera pas sa ligne éditoriale ligne claire à la réédition sous toutes ses formes de l'œuvre d'Hergé ou à la création de nouveaux Lefranc ou Alix mais saura également laisser la possibilité à des séries comme Scott Leblanc de démontrer sa logique et à des auteurs comme Devig de consolider et d'affirmer leur approche de la bande dessinée klare lijniène !

Illustrations copyright Devig, Geluck et Casterman

01/10/2016

SALE TEMPS POUR LA LIGNE CLAIRE

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Ted Benoit n'est plus. Et la ligne claire perd l'un des ses principaux chefs de file.

En effet, au même titre que Joost Swarte et Floc'h, Ted Benoit a joué un rôle majeur, dès la fin des années 1970, dans la redécouverte et le renouveau de ce style.

Vers la Ligne Claire (Humanoïdes Associés - 1981), véritable manifeste en bande dessinée au titre remarquablement trouvé, est un ouvrage d'une importance historique et capitale dans la refondation post-hergéenne de cette approche graphique et narrative.

Certes héritier et disciple d'Hergé avec un second degré affirmé - notamment dans les deux aventures de Ray Banana, Berceuse Electrique et Cité Lumière (Casterman - 1982 et 1986) - Ted Benoit le sera également de Jacobs, cette fois, dans le plus grand respect,  en signant, en collaboration avec Jean Van Hamme, la première reprise de Blake et Mortimer (deux albums dont le premier L'Affaire Francis Blake, en 1996, reconnu, jusqu'à ce jour, comme étant la plus réussie et la plus aboutie des nouvelles aventures de ces deux personnages).

Par ailleurs, il mettra son talent d'illustrateur au service de nombreux travaux graphiques (sérigraphies, publicités, dessins de presse...) avec une esthétique souvent marquée par des références et des archétypes de l'Amérique des années 1950. Il mettra également sa plume au service d'autres dessinateurs (Pierre Nedjar avec L'homme de nulle part chez Casterman en 1989, François Ayroles avec Playback chez Denoël graphic en 2004 et François Avril avec 160 Arpents, co-écrit avec Madeleine de Mille, bande dessinée malheureusement en sommeil, après une vingtaine de planches, et qui, nous l'espérons, pourra voir le jour sous une forme ou une autre).

Ces dernières années, Ted Benoit s'était plutôt éloigné de la ligne claire même si elle réapparaissait de temps en temps dans quelques illustrations. La couverture de Camera Obscura était à ce titre plus que parlante (ouvrage indispensable publié chez Champaka en 2013 et reprenant l’intégralité  ou la quasi-totalité d'ouvrages marquants dont Hôpital, Bingo Bongo, L’homme qui ne transpirait pas, C’était dans le journal, Vers La Ligne Claire avec des textes de l'artiste apportant un éclairage sur les étapes de sa carrière).

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La philosophie dans la piscine, son dernier ouvrage édité en 2014 par la Boîte à Bulles - recueil des planches de Ray Banana publiées sur le blog éponyme qu'il animait - attestait de cet état d'esprit (cf. notre entretien avec l’auteur sur ces pages) en proposant un style au bic, plus lâché, plus spontané. Cette inflexion dans son approche de la bande dessinée, pour partie liée à un problème avec sa main gauche, pouvait être également assimilée à une volonté de ne pas se répéter et d’œuvrer de manière plus spontanée et plus libre, avec l’esprit underground de ses premières créations.

Derrière un homme discret, c'est une figure marquante de la bande dessinée qui nous quitte.
 
Toutes nos condoléances à Madeleine de Mille et toute sa famille.
 
Illustrations copyright Ted Benoit