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04/04/2016

IL FAUT SAUVER THIBERT !

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Les fidèles de notre site connaissent notre allergie chronique aux bandes dessinées contemporaines s’affichant ligne claire et proposant des récits plus ou moins aboutis – malheureusement plutôt moins que plus… - s’inscrivant dans le contexte des années 50-60, magasins d'accessoires rétros pompés ici ou là pour donner l'impression d'une création, véritables marchandises tournant à vide, jouant sur la nostalgie du lecteur. En effet, elles n'apportent vraiment pas grand chose à la ligne claire et, selon nous, la desserviraient plus qu’autre chose.

En première approche, la bande dessinée dont il va être fait état ici – Il faut sauver Hitler de Jean-Christophe Thibert, récemment publiée aux éditions Glénat– semble s’inscrire dans cette mouvance du réchauffé sans saveur de recettes déjà éprouvées.

Rien qu’en observant la couverture, on sait que l'on va se situer dans une énième aventure d’inspiration classique teintée d’espionnage rétro et on peut légitimement craindre un énième récit de héros gentils contre vilains nazis, avec belles voitures et ambiance fifties accumulant clichés et imaginaires largement exploités.

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Il ne faut que quelques planches pour nuancer cette perception a priori négative et reconnaître à Jean-Christophe Thibert un certain talent qui le démarque nettement des faiseurs ligne claire évoqués plus haut.

Après La théorie du complot cosigné avec Didier Convard en 2009, Jean-Christophe Thibert nous propose, cette fois-ci en solo, le second volet des aventures d'Etienne Kaplan, membre des services secrets français, et Nathan Masson, professeur bagarreur et séducteur.

Du point de vue du dessin, Thibert nous propose une ligne claire réaliste très travaillée. On sent le labeur. Contrairement à d’autres, le dessinateur ne cherche manifestement pas la facilité. On mesure tout le soin apporté à la finition de ses planches. Le temps qui sépare le premier tome de la série du second – 7 ans - est assurément un signe évident de cette application.

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On sent le plaisir et la passion du dessinateur à reconstituer une époque, toute une esthétique. Thibert sait reproduire à la perfection les ambiances, les vêtements, les véhicules, le design des années 50.

Il y a aussi une touche toute personnelle dans les nombreuses séquences d'action qui l’éloigne de la théâtralité d'un Jacobs pour se rapprocher davantage de l’explosion graphique d’un Otomo. Il y a un vrai sens de mise en scène dynamique.

Beaucoup de personnages traversent l'album. Pas toujours identifiables, ce qui pose parfois des problèmes de compréhension. Thibert serait bien inspiré de diversifier sa représentation des visages pour apporter plus de variété de faces et de profils.

Les planches proposées sont très denses, riches en cases et en détails. Trop peut-être. Cela frise parfois le Geoff Darrow et peut nuire à la lisibilité. Mais cela vaut quand même mieux que la fadeur et que le vide !

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Les récitatifs et les dialogues ne sont pas manuscrits et c'est bien dommage car les polices informatiques déshumanisent l'ensemble et donnent une impression d'artificialité. Il est toujours désolant de voir un artiste se fatiguer à créer de belles planches et de les voir altérées par ces caractères issus de la machine !

Par contre, les couleurs de Pixel Vengeur sont particulièrement bien choisies et réussies. Juste ce qu'il faut au bon moment pour servir l'ambiance souhaitée. Vraiment du très beau travail !

Du point de vue du récit et des dialogues, on sent un travail important de conception et d'ancrage dans une certaine tradition mais aussi de modernisation du genre.

Comment faire du neuf avec une trame de récit autour d’espions russes et américains et de nostalgiques du IIIème Reich cherchant à mettre la main, dans l’Italie de la fin des années 50, sur un faux Führer créé par les services secrets français ? Mission difficile que Thibert parvient à relever.

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A première vue, on pourrait parler de Blake et Mortimer à la française tendance Tontons Flingueurs matiné de Fantomas version Hunebelle, de Gorille façon Lino et de Panthère Rose premier cru.

Les références convoquées par Thibert nous conduisent tant du côté de la bande dessinée franco-belge (Hergé, Martin, Jacobs...) que du cinéma des années 50-60 (Blake Edwards, Stanley Donnen, Vicente Minnelli, Georges Lautner). Il y a aussi comme un cousinage avec les OSS réalisés par Michel Hazanavicius.

Une forme d'humour, d'irrévérence dans les dialogues qui rappellent ceux de Michel Audiard ainsi que les mimiques parfois caricaturales des personnages peuvent faire penser à un récit tendant vers la parodie. Cette tonalité humoristique est une évolution heureuse par rapport au premier volume écrit et découpé par Didier Convard.

Mais peut-être pas assez de second degré. Pour faire un parallèle avec une oeuvre télévisuelle récente, on aurait aimé un peu plus de transgression dans l'esprit de la série Au service de la France diffusée l'an passé par Arte. Mais on ne peut que saluer l'évolution imprimée par Thibert désormais seul aux commandes.

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Innover dans le double registre ligne claire et récit d'espionnage sans répéter ce qui existe déjà est quasiment impossible dès lors qu’on situe l’action dans l’Europe des trente glorieuses et de la guerre froide. Thibert s'y emploie et plutôt bien en essayant manifestement d'introduire des éléments de modernité dans un contexte marqué par les codes, les signes, les références du passé.

On sent que Thibert a voulu instiller dans son récit de l'affect lié à des souvenirs personnels. Nous donner à lire une bande dessinée qu'il aimerait savourer lui-même. L'envie en lui de nous faire revivre et partager la magie de moments de lecture ou de cinéma.

Il faut sauver Hitler reste malgré tout une création avant tout référentielle inspirée par des modèles, des motifs, des symboles portant déjà en eux le rappel d’oeuvres mythiques.

Cette convocation de références peut parfois donner le vertige. Peut-être l'auteur convoque t-il trop d’allusions en même temps. En effet, les stéréotypes demeurent. La poursuite dans le train ne peut manquer de rappeler nombre de scènes du même type déjà vues ou lues ailleurs. Idem pour celle du bal masqué. Mais ce n'est pas parce qu'elles ont déjà été exploitées par André Hunebelle, Blake Edwards, Hergé ou Jacobs, que l'on doit s'interdire d'en faire encore usage.

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Pour une première bande dessinée d’auteur complet, Thibert s'en sort donc plutôt bien. On peut penser que s’il parvient à rectifier les écueils évoqués ici, il saura nous proposer un troisième volet encore plus réussi.

Une chose est certaine. Thibert nous prouve que la ligne claire d'aventure n'est pas arrivée au bout de son histoire et peut encore innover. Qu'il y a encore matière à faire du moderne et de la qualité avec cette mécanique de précision.

Illustrations copyright Thibert & Glénat

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