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27/10/2015

LE MONDE TRUQUE D'AVRIL

Affiche Over the Window.jpg

Eh bien non ! Nous n'allons pas vous parler du film d'animation inspiré par l'univers de Tardi.

Nous nous permettons juste de détourner subtilement son titre pour annoncer la prochaine exposition de François Avril, du 30 octobre au 21 novembre, à la galerie Huberty Breyne de Bruxelles.

En effet, selon nous, le qualificatif de monde truqué se révèle fort adapté pour définir les créations d'Avril car elles montrent le réel, qu'il s'agisse d'un quartier de métropole ou d'un bord de mer, sous un prisme toujours déformant.

Le texte de présentation de l'exposition intitulée Over the Window illustre bien cette vision :

Texte Over the Window.jpg

Indubitablement, cette nouvelle exposition va inscrire un peu plus François Avril dans son statut d'artiste contemporain connu et reconnu dans le monde de l'Art et l'éloigner encore un peu plus de l'univers de la bande dessinée qui l'a vu se construire et s'affirmer.

Ainsi va la vie. Le pictural l'emporte sur la narration.

Ce n'est donc pas de sitôt que nous pourrons lire 160 arpents, la bande dessinée co-écrite par Ted Benoit et Madeleine DeMille, entamée et arrêtée en plein vol par Avril...

Plus d'infos sur le site de la galerie : http://www.hubertybreyne.com/

01/10/2015

AURELIEN MAURY NOUS PARLE D'EGG

 

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A l'heure où les Rencontres Chaland proposent, ce week-end, une conférence qui s'annonce captivante sur "Chaland d'hier et d'aujourd"hui", nous vous proposons un entretien avec Aurélien Maury autour de sa dernière bande dessinée, Egg, aux éditions Tanibis.

En effet, ce dessinateur, déjà repéré en 2011 pour sa première bande dessinée, Le Dernier Cosmonaute aux éditions Tanibis - lauréate d'un prix Freddy Lombard - nous propose un récit dessiné qui tout en étant marqué par des influences américaines rétros s'inscrit à nos yeux dans une forme de continuité avec la ligne claire postmoderne telle que la pratiquait Yves Chaland.

Le dessin d'Aurélien Maury, un trait épais mais très lisible, associé à une simplicité dans la composition des planches, servi par une mise en couleurs par aplats, est un bon exemple de revisitation contemporaine des fondamentaux de la ligne claire.

Egg joue avec les codes, détourne les genres, mêlant ironie et irrévérence sur fond d'aventure spatiale.

Cette bande dessinée mérite le détour. Si vous ne la trouvez pas chez votre libraire, faites un scandale !

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Egg - Model Sheet

Klare Lijn International : Ce qui surprend d'abord en découvrant Egg, c'est bien évidemment le petit format de l'ouvrage. Pourquoi ce choix pas forcément très commercial ? Volonté du dessinateur, du scénariste, de l'éditeur ? Parce que c'était le format le plus adapté pour le récit ? Par goût des livres-objets à l'image des mini-albums d'Exem ?...

Aurélien Maury : Un peu de tout ça à la fois, en dehors des albums d'Exem que je ne connais pas.

D'abord proposition de l'éditeur : Tanibis préparait deux petits livres au même format (Pingouins de LL de Mars et Qu'est-ce qui arrive ? De Mehdi Melkhi) et l'éditeur, Gilbert Pinos m'a proposé de travailler sur un troisième ouvrage. Les trois imprimés en même temps, cela réduisait les coûts.

Le récit a donc été imaginé pour ce format.

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Egg - Planche

Ensuite, par goût pour les formats variés (petits ou grands), j'étais assez excité par la perspective de faire une bande dessinée de poche. Cela faisait longtemps que j'avais envie de faire un livre dans un format proche des Little Big Books des années 30. Je n'en possède que très peu mais je leur trouve un charme fou, ce sont souvent des récits d'aventures illustrés ( http://www.biglittlebooks.com/ ). J'aime aussi le format des « bd de gare » comme celles éditées par Artima ou Lug (Météor, Akim, Blek...).

Depuis que le livre est sorti, nous avons eu quelques retours sur le format et nous avons été surpris de voir qu'il déplaisait parfois (pour de mauvaises raisons je trouve, essentiellement pratiques). Quelque part tant mieux si avec si peu on peut encore déstabiliser gentiment les habitudes de quelques uns ! En tout cas, en tant qu'auteur, je trouve assez excitant et intéressant de pouvoir jouer aussi avec la taille des livres pour composer une histoire.

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Egg - Planche

KLI : Quel était le format d'exécution des planches d'Egg ?

AM : En fait je travaille en numérique, directement sur tablette graphique. Pour Egg, j'ai travaillé à deux fois la taille imprimée. Toutes les étapes ont été élaborées sur ordinateur, du storyboard au dessin, comme les couleurs. Nous faisions régulièrement des impressions au format pour nous rendre compte du rendu, de la lisibilité des pages.

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Le dernier cosmonaute - Couverture

KLI : Ceux qui connaissent votre première bande dessinée, Le dernier cosmonaute, seront aussi frappés par votre changement de style graphique. On vous sent vous éloigner de l'influence Chris Ware pour un style à mi-chemlin entre la ligne claire franco-belge et le comic book des années 50. Pouvez-vous nous éclairer sur votre évolution dans le dessin ?

AM : Il y a une évolution c'est vrai. Il faut dire que quatre ans séparent les deux albums, entre-temps mon dessin a pu évoluer. Mais ce sont aussi deux projets assez différents. Un dessin plus épuré convenait à la fois plus à mon niveau de dessin de l'époque et au ton du récit. Laisser un peu plus d'air, de vide, ça allait avec l'univers des personnages et les « blancs » dans leurs vies. Pour Egg, l'idée était d'explorer un monde inconnu, en faisant référence à des récits d'aventure à la Flash Gordon ou certains albums de Jacobs, avec des décors chargés, un plus haut niveau de détail. Il me semblait aussi que la transformation progressive du personnage principal en femme imposait un traitement un petit peu plus « semi-réaliste ».

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Le dernier cosmonaute - Planche

Quand aux influences, effectivement à l'époque du Dernier Cosmonaute je me retrouvais plus dans les univers d'auteurs américains comme Chris Ware, Daniel Clowes, Adrian Tomine, Charles Burns mais aussi Schultz et Bill Watterson que dans la tradition franco-belge, en dehors d'Hergé.

Entretemps, j'ai découvert l’œuvre d'Yves Chaland et ça a été un vrai choc. J'ai commencé à m’intéresser plus sérieusement à cette ligne claire des années 80 pratiquée par Chaland donc, mais aussi Clerc, Torres, Bravo, Floc'h, Benoît ou parfois Mœbius...

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Egg - Planche

KLI : En lisant Egg, quatre bandes dessinées nous sont venues à l'esprit : Les cybers ne sont pas des hommes et Adolphus Claar de Chaland, la série Biotope dessinée par Brüno et la série Aama de Frédérik Peeters. Est-ce que nous faisons fausse route en citant ces références comme ayant pu vous inspirer scénaristiquement ou graphiquement ? Quelles étaient vos œuvres "de chevet" - bandes dessinées, films, romans... - quand vous réalisiez Egg ?

KLI : Bien vu pour les deux premiers : j'ai vraiment découvert l’œuvre d'Yves Chaland sur le tard, après la sortie du Dernier Cosmonaute finalement. Je reste toujours aussi impressionné par sa virtuosité depuis. Je suis conscient de son influence pour Egg. Le personnage du robot doit beaucoup aux siens par exemple.

Adolphus Claar n'est pas l'album que je préfère (La Comète de Carthage et surtout Le Jeune Albert...) mais il y a un rapprochement évident avec Egg : les robots, le dessin ligne claire (même si Chaland la pratique en champion de la discipline et moi en amateur), un héros pas forcément si sympathique, la volonté de ne pas chercher à plaire au lecteur à tout prix, le fait de jouer avec les archétypes...

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Egg - Planche

Je n'ai pas encore lu Biotope en revanche, même si je peux voir le rapprochement par rapport au style de Brüno. Je ne crois pas qu'Aama ait pu nous influencer.

Lors de l'élaboration d'Egg, nous avons dû évoquer un tas de bd ou de films. Je pense que nous revenions assez fréquemment à 2001, l'odyssée de l'espace pour le monolithe, Flash Gordon pour le cadre, Mœbius pour L'homme est-il bon ? qui cristallise pas mal d'éléments présents dans Egg, Le Rayon U de Jacobs pour la trame, Cronenberg pour les transformations organiques et OSS 117 pour le côté parodie d'un genre et le côté réactionnaire du héros... 

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Egg - Planche

KLI : Avec Egg, on reste dans la science-fiction déjà présente, de manière différente, dans Le dernier cosmonaute. Est-ce que c'est votre univers de prédilection ?

AM : J'aime la science fiction mais ce n'est pas un genre de prédilection. Je me trouve même assez inculte dans ce domaine finalement...

Comme le héros du Dernier cosmonaute, je crois que ce que j'aime le plus dans la science-fiction, c'est l'ouverture vers des mondes inconnus, ces « lointains ailleurs », la tangente avec le réel... Ou bien les récits paranoïaques à la K.Dick.

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Le dernier cosmonaute - Planche

KLI : Pourriez-vous nous dire quelques mots de votre scénariste ? Est-ce que vous avez contribué à l'écriture du récit ? Est-ce que l'histoire était totalement écrite et découpée ou bien aviez-vous des possibilités d'improvisation ?

AM : Gilbert Pinos est un vieux complice. Il dirige depuis de nombreuses années les éditions Tanibis, structure dont je fais moi-même partie. (J'en suis le mousse et lui le capitaine en quelque sorte). On pourrait dire que Egg s'est fait en interne. Pour en savoir plus sur Gilbert, vous pouvez lire une excellente interview qu'il a accordée à votre confrère oncle fumetti : http://fumetti.over-blog.com/2015/05/interview-de-gilbert....

Gilbert m'a donc proposé de travailler sur un projet de petit livre et comme le temps pressait et que je m’empêtrais dans une trame assez peu claire, il m'a prêté main-forte. Nous avons donc conçu le récit ensemble. Cela s'est fait assez naturellement car nous avions déjà collaboré pour des histoires courtes (notamment pour le collectif Bermuda 2 édité par la librairie lyonnaise Expérience). Ma première idée était un récit d'aventure loufoque avec un pilote et son robot explorant une planète inconnue, rien de plus classique mais en cours le héros changeait de sexe pour devenir une femme.

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Egg - Planche

De là Pinos a apporté le côté très viril, misogyne du personnage, sa haine des robots, les œufs, une structure solide pour l'histoire. Cela s'est fait par touches successives. À partir de notre trame, je lui proposais un storyboard dialogué, on a gardé les bonnes idées, écarté les autres, en avançant séquence par séquence. Peaufinant les dialogues jusqu'au bouclage. J'étais donc dessinateur-scénariste et lui scénariste-éditeur, autant dire que nous étions très libres et avions le contrôle total de l'album.

KLI : Par rapport au Dernier cosmonaute, le ton du récit est différent. On est dans l'aventure avec un grand A. Pourquoi ce choix ?

AM : Ce sont deux projets complètement différent. Pour Egg, le choix d'un récit d'aventure était lié à mon envie de faire un Llittle Big Book : des récits d'aventures rétros aux couleurs vives en format poche. Si possible avec une touche de série B ou Z. Nous sommes partis de là avant de trouver la bonne histoire et un personnage sur mesure.

Pour Le dernier Cosmonaute, j'avais conçu l'histoire à partir des deux personnages d'abord sans véritable plan : je mettais bout à bout des séquences un peu improvisées storyboardées puis je reprenais le tout au fur et à mesure que l'histoire prenait forme autour d'eux.

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Egg - Recherches de personnage

KLI : Pourquoi avoir mis en scène un héros antipathique en usant de dialogues parfois crus ou même vulgaires ? Pour se situer dans un second degré parodique, une approche caustique et non-politiquement correcte ?

AM : Peut-être pour se distinguer un peu de nos références (Flash Gordon, etc). Et aussi parce qu'animer un personnage détestable est assez jubilatoire.

Le personnage s'est construit petit à petit. Au départ, dans un tout premier jet au ton (trop) parodique, c'était juste un personnage assez idiot. Petit à petit, il est devenu plus dense, moins drôle, plus sombre et violent. Ce qui ne l'empêche pas d'être ridicule.

La vulgarité du personnage s'est imposée d'elle même au fur et à mesure : dans les premières moutures Zak parlait comme Flash Gordon ou Tintin... Mais ça ne cadrait pas vraiment avec son comportement. C'est un personnage assez entier et peu fin, il ne mâche pas ses mots. Il se pense au-dessus de tout, des lois, de l'éthique. Le politiquement correct comme toute forme de compromission sont incompatibles avec son caractère.

Cela dit, une fois que nous avions mieux cerné à qui nous avions à faire, nous nous sommes plutôt amusés à lui inventer des insultes imagées, bien à lui...

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Egg - Planche

KLI : Sous l'apparence d'un récit d'aventure, Egg soulève finalement bon nombre de questions : la misogynie, la violence gratuite, la soif d'action, le colonialisme, le racisme, le féminisme, la robotique... ce qui donne finalement beaucoup de profondeur à cette courte bande dessinée. Pourriez-vous nous en dire plus sur vos motivations d'auteurs ?

AM : Je crois qu'on a voulu déjouer les clichés de ce genre de récit d'aventure : avoir un jeune personnage au comportement héroïque, beau comme un dieu, qui se tire admirablement de situations périlleuses, défiant l'hostilité de la faune locale, pactisant avec les autochtones, sauvant la princesse alien... Ça ne nous inspirait pas, ça nous semblait un peu daté.

En revanche plonger un personnage antipathique, un peu vieux, roublard mais déphasé, dans le même cadre et voir comment il s'en sortait (plutôt mal), davantage.

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Egg - Planche

Zak Thunder se voit probablement comme un héros « à l'ancienne ». Il s'imagine correspondre à la première description plus haut... mais il se comporte effectivement sur cette planète comme un colon en Afrique ou un membre de l'OAS en Algérie. Ce n'est pas un protagoniste dans lequel on peut s'identifier, il est plutôt médiocre humainement. On l'observe à distance, avec parfois un plaisir sadique quand il se retrouve en difficulté.

Personnellement, ce qui m'attirait le plus c'est qu'il n'est pas, à mon avis, un véritable aventurier : il profite du cadre que lui offre l'exploration d'un monde inconnu pour se défouler et violer toutes les règles. Il n'a aucune forme de curiosité, il est obsédé par l'action. Finalement c'est un être très seul qui ne peut pas se reposer (quand il ne fait rien, il se muscle pour être toujours prêt à en découdre). Il a besoin d'action pour éviter de se poser trop de questions probablement...

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Egg - Model sheet

KLI : L'option d'une fin ouverte à interprétations multiples s'est-elle imposée comme une évidence pour vous ?

AM : Nous aimions tous les deux l'idée que le lecteur puisse se faire sa propre interprétation avec cette fin abrupte, éviter une fin trop morale aussi.

Finalement, de toutes les confrontations de Zak, je trouve que la scène finale est la plus dérangeante, puisqu'on ne sait pas exactement de quelle nature elle est... On peut penser qu'il est victime d'hallucinations liées à son traumatisme ou bien encore qu'il a à faire à quelque chose de plus mystérieux.

KLI : Quels sont vos projets en cours ? Est-ce que votre détestable héros pourrait vivre d'autres aventures ? Un autre univers  dans la continité d'Egg ou bien encore en rupture ? Quelles sont vos envies en bande dessinée ? Dans quelles directions souhaiteriez vous évoluer ?

AM : Nous ferons probablement une suite à Egg. Je ne peux pas encore en dire grand chose, sinon que le format ne sera probablement pas le même et qu'il faudra être patient. Pourquoi pas un album en très grand format ou en forme d’œuf. Avant cela j'aimerais me lancer en solo dans un album court, peut-être plus proche du Dernier Cosmonaute. Mais rien n'est encore vraiment concret !

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Egg - Planche

Concernant mes directions... Ma seule véritable conduite, c'est de dessiner un album que j'aurais envie de lire et donc de le faire du mieux possible. Mon gros problème, c'est que je rencontre quelques difficultés au moment du scénario car j'ai du mal à me passionner pour une histoire dont je connais les tenants et les aboutissants.

J'aimerais dessiner des livres sans scénario, des récits d'errances, improvisés, purement contemplatifs. Une exploration en « temps réel » d'un monde inconnu par exemple où l'immersion serait totale, sans besoin d'intrigue... Mais je ne sais pas si c'est vraiment possible ou passionnant à lire ! Je manque encore aussi certainement de bouteille pour aborder ce genre de défi.

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Egg - Recherche de couverture

KLI : Puisque nous sommes un site consacré à la ligne claire, nous aimerions en savoir plus sur vos liens avec cette école, vos auteurs fétiches et votre sentiment d'appartenir ou pas à ce courant ?

AM : Je ne me sens pas vraiment appartenir à ce courant, même si je vois à quel point je peux être influencé par des auteurs comme Hergé, Chaland, Floc'h, Bravo, Clowes, Ware, Hernandez,... Je ne cherche pas consciemment à suivre un sillon « ligne claire », j'avance instinctivement.

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Egg - Quatrième de couverture

Pour en savoir plus :

- La bande annonce d'Egg :


- la page consacrée à Egg sur le site des éditions Tanibis

- la page consacrée au Dernier Cosmonaute sur le site des éditions Tanibis.

- Tanibis proposera à partir du 2 octobre une lecture en ligne du Dernier Cosmonaute via ce lien.

Illustrations copyright Maury & Tanibis