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09/11/2014

ADAM CLARKS : ENTRETIEN AVEC ANTONIO LAPONE

Cela faisait plus de trois ans que nous attendions avec impatience de découvrir la nouvelle bande dessinée d'Antonio Lapone. C'est chose faite ! En effet, après l'excellent Accords sensibles en 2011, l'artiste italien nous propose Adam Clarks, un nouvel album réalisé en tandem avec le scénariste Régis Hautière et édité chez Treize Etrange.

Le moins que l'on puisse dire est que cela valait la peine d'attendre. Cette bande dessinée rétro-futuriste sur fond d'espionnage entre les blocs de l'Est et de l'Ouest est menée tambour battant et nous offre à découvrir un héros gentleman-cambrioleur évoluant dans des décors urbains à couper le souffle ! Antonio Lapone y propose un dessin très esthétique mais aussi très dynamique tendant à s 'éloigner de la ligne claire pure et dure par un savant usage de la couleur. Une vraie réussite à ne pas manquer !

Autant de bonnes raisons pour poser quelques questions au plus wallon des dessinateurs italiens que nous remercions pour sa disponibilité, sa gentillesse et son appui pour l'illustration de cet échange.

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Klare Lijn International : Quand on le découvre, Adam Clarks est un livre qui surprend d'abord par son format. Est-ce que c'est un choix de l'éditeur, des auteurs ? Ce format était-il prévu dès le départ ? Est-ce que tu as travaillé en sachant que la bande dessinée serait imprimée de la sorte ? Qu'est-ce que cela a changé pour toi au niveau de la conception de l'album ?

Antonio Lapone: Le format du livre a été décidé dès le début. Frédéric Mangé, mon éditeur, avait envie de mettre en valeur mes planches. L'album est riche de "splash pages", de grandes cases. La couleur est aussi très recherchée et elle avait besoin d'un bon papier pour bien ressortir. J'ai donc travaillé tout en sachant que le format serait "grand" et, effectivement, il est vraiment grand! Je dois dire que le choix de sortir un "grand format"a été très courageux de la part de mon éditeur. J'ai eu vraiment la chance et l'opportunité de m'amuser avec de grandes images, des decors très riches, avec des mises en page différentes de la bande dessinée classique. Ce que je préfère dans mon découpage d'une planche, c'est jouer avec des cadrages differents. C'est d'ailleurs pour ça que la phase du découpage est si longue pour moi.

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KLI : Quand on ouvre la bande dessinée, on est surpris par les bords de page illustrés. Pourquoi ce choix ? C'est une volonté de ta part ?

AL : il faut savoir que Je travail dans un format A3, toujours comme la vieille école, papier Canson 1557, 180 g/m - pas des planches virtuelles comme c'est la mode aujourd'hui - et le format de la page de l'album étant plus large, il fallait imaginer quelque chose pour éviter le blanc de côté. C'est pour cela que j'ai imaginé une frise qui change à chaque chapitre, très design mais qui ne va pas envahir graphiquement le sens de la lecture. Encore une fois, cela donne de la richesse à l'ensemble de l'album. Disons que je cherche toujours l'esthétique dans mon travail.

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KLI : Concernant ton dessin, je trouve que tu t'éloignes progressivement de la pure ligne claire. Il y a tout un jeu sur la couleur que tu utilises comme élément du trait, qui vient en substitution de la ligne. Peux-tu nous éclairer sur ce point ? Il y a aussi un côté Darwin Cooke avec plus d'utilisation du noir. C'était déjà le cas dans ton dernier portfolio chez Alain Beaulet. Comment analyses-tu ton évolution graphique ?

AL : C'est vrai ! Mon vrai problème, c'est que je n'arrête jamais de rechercher, d'évoluer - j'espère - dans mon travail. Enlever parfois la ligne de contour, c'est une étape très importante. J'en suis arrivé là par mes tableaux dans lesquels je cherche à enlever les lignées "inutiles" pour donner plus de luminosité. Et voilà le résultat : cela a contaminé mon dessin de bande dessinée.

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Tout ca me rend proche de certains auteurs américains comme Cooke, Michael Cho. Cela donne un résultat parfois très proche de certains story-boards publicitaires. D'ailleurs, je suis issu de la publicité. Et puis, il y a aussi plus de noir pour donner à la page un effet plus dramatique. Je cherche de m'éloigner petit a petit de la Ligne Claire à la Chaland, mon point de départ, bien sûr, pour expérimenter, pour découvrir de nouvelles voies.

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KLI : Concernant l'ambiance générale du récit, Est-ce que choix d'un récit ancré dans un rétro-futurisme élégant sur fond d'espionnage Est-Ouest est le fruit d'un échange avec Régis Hautière ? Quel a été ton apport au scénario ?

AL : Régis a travaillé le scénario sur la base de certaines idées de départ. Disons qu'il a écrit l'histoire et que j'ai créé l'univers d'Adam Clarks. Nous avons réfléchi ensemble au caractère de notre personnage. Après, Régis m'a proposé son idée et j'ai cherché à l'enrichir dans mes planches parfois en la dénaturant mais sans jamais toucher ses dialogues.

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KLI : Adam Clarks est un récit très nocturne. Est-ce que le méditerranéen que tu es n'a pas été frustré par cette ambiance manquant singulièrement de soleil et de clarté J'imagine que cette inscription du récit dans la nuit ou dans des lumières artificielles a été un défi pour toi. Exact ?

AL : Sur ce point - comment expliquer ça - contrairement au cliché de l'italien "qui aime le soleil", moi, je n'aime pas le soleil ! Est-ce pour cela que j'habite en Belgique ? J'aime les climats du nord, les brumes matinales, les ciels chargés de nuages de toutes les gammes de gris. J'adore la nuit. J'ai consacré toute une exposition à la galerie Champaka sur le thème de la nuit. Chez Alain Beaulet, j'ai publié un petit livre Rainy Day qui raconte différents moments d'une journée de pluie et un portfolio Midnight in Blue, une balade dans la nuit à New York. Pour Adam Clarks, je me suis amusé à créer des effets d'ombres et de lumières comme, par exemple, la lumière électrique de l'hôtel, le blanc qui penètre les visages des personnages comme envahis par l'éclairage, le côté sombre de la chambre d'hôtel dans le bas de Majestik City, la neige qui tombe...

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KLI : Quels ont été les livres, albums de photos, magazines, films, séries TV qui t'ont accompagné pendant la réalisation d'Adam Clarks ? On pense à l'univers des comics type Batman pour les architectures urbaines, aux films de Fritz Lang, à la série Mad Men, à tous les films d'espionnage des fifties et sixties.

AL : J'ai regardé l'ensemble des saisons de Madmen. Au départ, en 2012, avec Regis, nous avions pensé réaliser un scénario à la Madmen avec des publicitaires, des belles voitures dans le Manhattan des années 60.

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Notre éditeur a trouvé le concept un peu difficile à gérer dans une bande dessinée et nous avons abandonné cette idée. Tout ce qui en est resté, c'est le personnage élégant d'Adam Clarks, les cocktails, la haute société, les drinks, les cigarettes - sans tabac comme on peut le voir dans la publicité en page 9 de l'album - les belles femmes, les mises des grands soirées… Adam Clarks est aussi un hommage à la serie télé "The Twilight Zone". D'ailleurs, notre "Cicérone" est Rod Serling, le personnage en costard et cigarette à la main qui introduisait les épisodes

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Et bien évidemment, Majestik City tient un peu de Gotham City : les immeubles immenses, l'art deco, les lumières qui éclairent la nuit, les zeppelins, les voitures volantes... On a nourri les années 50 avec tout qui a été imaginé comme le futur perfait, la nouvelle frontière des années 2000… J'ai acheté beaucoup des numéros du magazine "Esquire" des années 50/60 et je me suis beaucoup inspiré des pages publicitaires de l'époque.

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J'ai aussi regardé aussi les films d'Alfred Hitchcock. Adam Clarks tient de Cary Grant, un des mes acteurs preférés de cette époque. North by Northwest, je le connais par coeur comme le Pater Noster ! J'accumule toujours beaucoup de documentations quand je dois réaliser une bande dessinée.

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KLI : Est-ce qu'un tirage de tête d'Adam Clarks est prévu ? Il y a déjà un sketchbook edite par la Librairie Atomik Strip. Peux-tu nous en parler ?

AL : Il n'est pas prévu de tirage de luxe. L'édition originale est déjà dans un très beau format. Par contre, avec Tony Lariviere de la Librairie Atomik Strip, on a decidé de réaliser un sketchbook format A4 de 32 pages avec des crayonnés, des recherches, des cases inédites,… Il sortira le 6 décembre et sera disponible auprès de la librairie (petit moment de pub pour soutenir les petits libraires !)

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KLI : Adam Clarks est-il appelé à vivre de nouvelles aventures ? Sur la riviera en plein été pour que tu puisses déployer ton talent dans des ambiances lumineuses ?

AL: Non. Il s'agit d' un one-shot. Donc pas de suite pour Adam Clarks, pas de soleil ni de riviera… Mais on sait jamais... On verra déjà la réaction du public !

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KLI : Quels sont tes projets en cours en bande dessinée, en illustration, en peinture, en design graphique ? Je crois savoir que tu prépares une nouvelle exposition chez Champaka.

AL : Je suis déjà au travail sur un album qui sortira l'année prochaine. Il s'agit d'une belle collaboration avec Jean-Philippe Peyraud autour de la biographie de Mondrian. Nous avions envie de travailler ensemble Jean-Philippe et moi. Nous avons trouvé notre point de départ. La parution est prévue pour novembre 2015 toujours chez Glenat. Les planches seront d'un format plus grand qu'un A3 en couleur directe à l'aquarelle et acryliques. Côté tableaux, je prépare mon expo à la Galerie Champaka Bruxelles pour le mois de Fevrier 2015. Son titre sera "The New Frontier". Pour la BRAFA de Bruxelles (Brussels Antiques & Fine Arts Fair), je suis en train de réaliser deux grands tableaux et j'aurai le grand honneur de participer à la vente Sotheby's organisée par Champaka/Galerie 9eme Art au mois de Mars 2015. Mais pour le moment, je ne peux pas en dire plus. Je cherche à consacrer mes matinées à la bande dessinée et l'après-midi à mes peintures. Je me réveille très tôt le matin. Vers 6h00, je suis déjà dans mon atelier. Je travaille jusqu'à 17/18h00. Je cherche à organiser mes journées pour réussir à tout faire. On pense toujours que les "artistes" sont bohèmes... Et bien, non.

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Pour en savoir plus :

- le blog d'Antonio Lapone

- le site de l'éditeur

Pour découvrir des originaux d'Adam Clarks :

- le site de la Galerie Glénat

 

Illustrations copyright Lapone - Treize étrange

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