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13/10/2014

ALEXANDRE FRANC NOUS PARLE DES PENATES ET D'AGATHA CHRISTIE

A Klare Lijn International, nous apprécions les créations d’Alexandre Franc, à la fois dessinateur à la ligne claire épurée et talentueux raconteur d’histoires.

Ses deux dernières bandes dessinées confirment notre jugement : Les Pénates, un récit qu’il a écrit pour le dessinateur Vincent Sorel (Professeur Cyclope / Casterman) et Agatha - La vraie vie d’Agatha Christie (Marabulles) où il met son trait au service d’une biographie de la créatrice d’Hercule Poirot et Miss Marple co-écrite par Anne Martinetti et Guillaume Lebeau.

L’auteur nous a fait le plaisir de répondre à quelques questions autour de ces deux nouveautés.

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Klare Lijn International : Pourquoi n’avez-vous pas dessiné Les Pénates ? Par crainte de vous lasser dans la mise en images d’une histoire écrite par vous ? Parce que votre dessin ne vous semblait pas coller avec ce récit ?

Alexandre Franc : Rien de tout ça ! J’ai écrit Les Pénates pour Vincent Sorel, parce que j’aimais bien ses dessins dans Les Autres Gens. Je lui ai proposé de faire quelque chose ensemble et il était d’accord. Si Vincent n’avait pas dessiné cette histoire, je ne sais pas si j’aurais pu la dessiner moi-même (ça aurait été moins bien, en tout cas !), mais je ne l’aurais sans doute pas écrite.

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KLI : Est-ce que vous aviez établi un synopsis très découpé avec des propositions de découpage et des esquisses de cases ou bien lui avez-vous simplement confié un texte écrit à charge pour lui de le mettre en scène comme il l’entendait ?

AF : Quand nous avons proposé le projet à Professeur Cyclope, nous avions les premières pages en couleur, et un synopsis assez succinct. Mais le scénario n’était pas écrit, et comme souvent, je ne savais pas bien où je voulais en venir. Quand il s’est agit de réaliser une bande dessinée de 60 pages, nous nous y sommes attelés chapitre par chapitre. Je fournissais à Vincent le scénario sous forme dactylographiée, mais avec le détail de chaque case, sur la base de 6 cases par page. Avec ça, il faisait le story-board. Naturellement, il pouvait prendre des libertés, mais comme il avait lui-même opté dès le début pour un gaufrier de 6 cases, il est resté assez fidèle au scénario...

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KLI : Derrière une apparence tranquille, Les Pénates est un récit assez dur qui développe des thèmes comme la disparition d’un conjoint, la tentation du suicide ou la dislocation progressive d’un couple. Qu’est-ce qui vous a inspiré ce récit et vous a poussé à l’écrire ? Quel est le message essentiel que vous souhaitez faire passer ?

AF : Le message essentiel, ou existentiel, c’est que la vie de famille, c’est la grande aventure ! À mon avis, il est bien plus héroïque d’être parent que de traverser l’Atlantique à la nage (même s’il y a des gens qui font les deux.) Être parent, c’est la traversée d’un océan de fatigue, de doutes, de crises de nerfs, de ressassement des mêmes paroles, des mêmes tâches matérielles et décérébrantes... Jeunes, on s’était rêvé une vie passionnante, variée, riche de rencontres et d’intelligence, et on se retrouve à passer l’éponge, ramasser la petite cueiller, chercher le doudou perdu pour la centième fois, et à parler à nos enfants avec les mêmes phrases toutes faites que nos parents autrefois ! Et là, on réalise qu’on est en train de basculer de l’autre côté de la barrière... Il faut une grande force morale pour passer cette épreuve, et d’ailleurs, on déprime sec ! Heureusement, ces grands pans de vie ordinaire sont parfois récompensés par quelques secondes de joie, de bonheur pur, quand le petit enfant s’endort dans vos bras, tout chaud et tout humide après avoir bien pleuré, ou qu’il vous gratifie d’un mot inconnu ou d’un sourire d’ange... Et dans ces moments-là, on comprend pourquoi les gens plus âgés, en nous voyant, nous disent : « profitez-en, ça passe vite ! »

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Concernant Les Pénates, j’avais un début d’histoire dans mes cartons : un petit enfant s’approche de son père et lui tend un objet. Le père prend l’objet, qui lui inspire une réflexion. Il se plonge dans ses pensées et oublie totalement l’enfant à côté de lui... J’avais aussi cette scène de rêverie avec Pompéi... La suite a découlé de ça. En même temps que j’écrivais Les Pénates, je dessinais Cher Régis Debray, livre dans lequel je me mettais en scène avec ma femme et mes enfants. Les anecdotes que je ne mettais pas dans une histoire, je les mettais dans l’autre... Mais Les Pénates, c’est le côté sombre, ce sont les peurs, l’angoisse de la catastrophe. La mort, la maladie, la séparation (toutes choses qui m’ont été épargnées, pour le moment.) Le « bonheur inquiet », comme dit Lewis Trondheim, expression que je trouve très juste pour décrire l’état d’esprit dans lequel nous vivons : tout va bien, mais un petit voyant rouge clignote en permanence dans un coin de notre tête et ne nous laisse pas tranquilles.

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KLI : Si ce n’est pas trop indiscret ou intime, quel a été l’accueil de votre entourage, votre épouse, votre famille et vos amis, par rapport à ce récit qui d’une certaine manière pourrait être interprété comme l’expression d’un malaise qui vous habiterait ? Est-ce que vous avez voulu traiter par la fiction des sentiments que vous pouviez ressentir à un moindre degré que dans le récit ?

AF : Ma femme s’est évidemment reconnue dans le personnage de Véra, puisque celle-ci lui emprunte une bonne partie de ce qu’elle dit et de ce qu’elle fait dans l’histoire... Mais elle (ma femme) ne m’en a pas voulu, parce que l’histoire lui a plu. Et ce que j’y exprime, elle le connaît bien, chez elle comme chez moi, nous en avons souvent parlé. Cela dit, elle commence à en avoir un peu assez d’être vampirisée par mes bandes dessinées, et elle m’a demandé, pour la prochaine, de changer de sujet. On verra bien !

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KLI : En quoi le fait que Les Pénates soit publié dans Professeur Cyclope - http://www.professeurcyclope.fr/ - a influencé votre travail avec Vincent Sorel sur cette bande dessinée ? L’obligation de tenir un rythme de parution ? La nécessité d’avancer et de ne pas trop tergiverser ? Vous êtes un adepte de la création pour internet depuis votre participation aux Autres Gens. Qu’est-ce que cela vous apporte ?

AF : Nous avons effectivement dû respecter des délais, puisque les quatre chapitres devaient être publiés en 4 mois. Et naturellement, nous nous y sommes mis au dernier moment, nous étions donc à chaque fois juste dans les temps. Donc oui, la publication jouait un rôle de stimulant. Pour Les autres Gens, c’était encore plus serré : on n’avait parfois que quelques jours pour dessiner un épisode !

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KLI : Passons à Agatha Christie. On vous retrouve en qualité de dessinateur d’un récit que vous n’avez pas écrit. Est-ce que vous appréciez cette forme de collaboration ou vous n’avez « qu’à » mettre en images ? Aviez-vous carte blanche pour le format, le découpage, la mise en page, la pagination ou tout était bien cadré dès le départ avant même que vous ne vous engagiez dans ce travail ?

AF : N’avoir qu’à dessiner est extrêmement reposant ! Et que ce soit une commande également. On n’a ni à chercher l’inspiration, ni à se demander si ça va être un chef-d’oeuvre ou pas, si ça vaut le coup de continuer... Il faut le faire, c’est tout ! Je dessinais ma page quotidienne, et le soir, j’étais content d’avoir bien travaillé... Je venais de passer deux années de tourments sur Cher Régis Debray, qui avait été difficile à accoucher. Dessiner Agatha était exactement ce qu’il me fallait pour décompresser. En plus, le Debray avait fait un gros bide à sa parution, et j’avais été très déçu. Le travail sur Agatha m’a servi d’antidote à la dépression !

Pour le format, Marabout voulait que le livre fasse 128 pages. À part ça, j’avais carte blanche. J’étais libre de faire le découpage, la mise en scène, de couper dans le dialogue, d’étirer certaines scènes et d’en modifier d’autres, en concertation avec mes scénaristes. Des conditions idéales !

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KLI : En quoi l’illustration de la vie d’Agatha Christie diffère de celle de Jean-Paul Goude ? Est-ce qu’il y a une différence d’approche ? Ou bien est-ce la même chose pour vous ?

AF : La différence entre les deux livres vient surtout de la manière dont les scénaristes ont traité leur sujet. Pour Goude, Thomas Cadène a fait quelque chose d’assez onirique, un grande séquence sans rupture de temps qui évoque toute la vie du personnage. Tandis qu’Anne Martinetti et Guillaume Lebeau ont pris un parti plus classique, racontant la vie d’Agatha Christie en historiens, époque par époque. Mais concernant mon rôle de dessinateur, je trouve que j’ai fait à peu près le même travail.

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KLI : Qu’est-ce qui vous plait dans le travail de biographe en bande dessinée ? Etes-vous un amateur de biographies ? Qu’est-ce que cela vous apporte ?

AF : Je ne suis pas un grand lecteur de biographies (j’ai dû en lire trois ou quatre dans ma vie), mais il est toujours intéressant de se plonger dans la vie de quelqu’un qui a « mené sa barque » loin. J’ai passé la quarantaine, et je commence à prendre conscience de mes limites, hélas. Petites idées, petit vécu, petite vie ! En lisant la biographie de quelqu’un de plus d’envergure que moi, je suis comme une mouette montée sur le dos d’un albatros !

Les biographie en images, les « bio-pic », genre très en vogue actuellement, sont un peu l’équivalent des vies de saints d’autrefois : des exemples édifiants, des vies hors-normes, que nous aimerions égaler...

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KLI : Est-ce que la réalisation d’Agatha Christie a nécessité de votre part une sorte d’immersion dans la culture anglaise ? Avez-vous poussé assez loin la recherche documentaire ou bien avez-vous développé une vision propre de l’Angleterre et de l’Orient sans réel souci de fidélité absolue à la représentation des protagonistes, des lieux, des véhicules, des vêtements… ? Quels ont été vos livres, films, ouvrages, bandes dessinées de référence pendant la création de cette bande dessinée ?

AF : Anne Martinetti m’a fourni un certain nombre de documents visuels. Des photos, des articles de journaux, quelques DVD des films anglais d’Hitchcock. J’ai aussi un peu lorgné les albums de Floc’h et Rivière, je considère que c’est de la documenttion de première main ! Et le reste sur internet. Quand il existe des photos des lieux ou des personnes, on les retrouve dans la bande dessinée. Pour les voitures, les vêtements, j’ai essayé d’être relativement exact, sans non plus passer mes journées en recherches documentaires... Je ne suis pas un maniaque de la reconstitution. J’aime bien avoir de la documentation pour dessiner, mais je n’ai pas beaucoup de patience pour la chercher...

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KLI : En dessinant Agatha Christie, y avait-il le souhait de votre part de revenir à une forme de bande dessinée plus classique après Cher Régis Debray, bande dessinée très personnelle à cheval entre l’essai et le récit auto-biographique ?

AF : Ce n’était pas un souhait, puisque c’était une commande, mais elle est tombée à point nommé. Je n’avais effectivement pas l’intention de continuer dans le même registre que Cher Régis Debray.

KLI : Votre bibliographie s’étoffe et montre une grande diversité d’approches. Est-ce que c’est parce que vous cherchez encore la voie qui vous conviendrait le mieux ou bien parce que vous souhaitez diversifier vos créations, tantôt comme scénariste, tantôt comme dessinateur, dans des registres différents, parfois pédagogiques et parfois plus introspectifs ?

AF : Il se peut que je cherche encore ma voie, oui ! Je tatonne, je me saisis des rencontres, des occasions, des commandes, qui m’emmènent parfois loin de ce que j’aurais imaginé. Le bon côté, c’est la surprise, le moins bon, c’est l’éparpillement ! Malgré cela, j’aime bien le principe d’essayer des choses, de faire de la recherche en BD... Même si parfois, j’aimerais presque avoir un personnage récurrent, une série ! Pour ne pas devoir tout réinventer à chaque fois.

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KLI : On ne vous sent pas motivé par l’album traditionnel, 44 pages couleurs ? Est-ce une aversion profonde ou bien serait-il envisageable de vous voir œuvrer dans ce registre si l’occasion se présentait ?

AF : Oui oui, je n’aurais rien contre ! Même s’il faudrait que je revienne à des pages plus denses. J’ai fait Victor et l’Ourours sur 46 pages en petit format, et c’était un peu court, en l’occurence. Mais j’aime bien le petit format, qui permet de faire un découpage graphique de la planche intéressant. En grand format, il y a davantage de cases, et c’est plus de la BD à l’ancienne, de l’empilement de strips.

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KLI : Vous êtes père de deux jeunes enfants. Est-ce que cela ne vous donne pas des envies de prendre le crayon pour des ouvrages jeunesse ?

AF : Je ne sais pas... J’ai un dessin assez simple, qui devrait m’orienter vers un registre jeunesse, mais mes envies d’histoires sont plutôt adultes, alors c’est compliqué ! En plus, je ne suis pas très réceptif à la « culture jeune » : la technologie, le langage, la littérature pour teen-agers, les films blockbusters, les super-héros, les séries TV... Est-ce qu’on peut écrire pour la jeunesse sans faire référence à tout ça ? Je ne sais pas, mais je crois que je me sentirais un peu à côté de la plaque...

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KLI : Quels sont vos créations en cours ?

AF : J’ai deux projets d’histoire avec des amies dessinatrices, mais nous n’en sommes qu’au tout début. J’aimerais aussi me remettre à un projet en solo, mais pour le moment, ça coince. C’est dur, de démarrer tout seul ! 

 

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Les Pénates : Alexandre Franc - Vincent Sorel / Professeur Cyclope - Casterman

Agatha Christie - Alexandre Franc - Anne Martinetti - Guillaume Lebeau / Marabulles