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09/04/2014

INTERVIEW : ERIK DE GRAAF

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C'est toujours un grand plaisir d'accueillir le néerlandais Erik de Graaf sur Klare Lijn. En effet, entre lui et nous, c'est déjà une longue histoire. Erik nous avait fait le plaisir de nous accorder sa première interview en français et de dessiner notre carte de voeux 2009. Par ailleurs, nous avons la fierté d'avoir quelque peu contribué à la traduction francophone de Jeux de Mémoire, sa première bande dessinée.

Eclats, son dernier ouvrage publié aux éditions de la Pastèque, premier tome d'un diptyque ambitieux, confirme tout le bien que nous pensons de cet auteur. Erik de Graaf signe ici une oeuvre forte et poignante sur la seconde guerre mondiale aux Pays-Bas à partir d'éléments inspirés de sa propre histoire familiale. Son dessin très graphique et ses choix de mise en couleurs servent à merveille son propos sur les horreurs de la guerre. Une vraie réussite que nous encourageons à découvrir au plus vite si ce n'est déjà fait.

Un grand merci à Erik pour cet échange et pour son illustration avec, en avant-première, quelques planches du second volume que nous attendons déjà avec une grande impatience.

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Klare Lijn International : Vos bandes dessinées sont toujours en lien avec votre passé - Jeux de Mémoires - ou celui de votre famille - Eclats. Est-ce que cela vous est indispensable pour créer ou bien pourriez-vous écrire une bande dessinée entièrement déconnectée d’éléments de votre vie ou de votre histoire familiale ?
 
Erik de Graaf : Je pense qu’il ne faut pas chercher loin de belles histoires. Il est vrai que j'ai mélangé de vraies histoires de famille à la fiction . J'aime écrire et dessiner sur les gens ordinaires parce que je suis issu d'une famille tout à fait ordinaire . Et je dois dire aussi que je suis une personne très nostalgique . J'aime l'enfance , les années où les choses n'étaient pas si compliquées , où la vie était plus facile . Aussi des décennies comme les années 30, 40 et 50 avec la belle architecture, les voitures et la mode. C'est sans doute pourquoi des artistes comme Yves Chaland et Seth sont quelques-uns de mes favoris . Il y a également l’influence de ma grand-mère qui était une conteuse. Elle m'a raconté des tas d'histoires du passé, de la deuxième guerre mondiale. J’ai probablement hérité d’elle un goût pour raconter des histoires. 
Est-ce que je pourrais raconter une histoire qui ne serait pas reliée au passé de ma famille ? Je pense que oui. Je n'ai pas encore d'idées concrètes. Mais qui sait ?

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KLI : Avec Eclats, vous semblez vouloir rendre hommage à votre oncle.
 
EDG : J'ai beaucoup de respect et d'admiration pour les jeunes soldats qui ont essayé d'arrêter l'ennemi allemand en 1940 alors qu’ils n'avaient pas d'armes appropriées et n’étaient pas très bien formés. Ils ont fait ce qu'ils pouvaient mais bien sûr, ils étaient également effrayés. Ils avaient autour de 20 ans et devaient lutter contre une armée supérieure. J'ai utilisé des éléments d'un journal tenu en mai 1940 par l'un de ces soldats qui est devenu un oncle de substitution après la guerre. C’est lui qui m'a suggéré de faire quelque chose de mes penchants artistiques. Ces dernières années, j'ai aussi découvert qu'un autre soldat qui était lui mon vrai oncle (il a épousé la sœur de mon père) était dans la résistance pendant la guerre. Il a dû travailler en Allemagne en 1942, s'est échappé puis est devenu un membre armé de la résistance. Il y a aussi mon grand-père. J’ai découvert qu’il avait joué un petit rôle dans la résistance. Mes grands-parents n'en ont jamais parlé. Je vais utiliser ces histoires dans le prochain volume.
On peut donc dire effectivement qu’on peut voir Eclats comme un hommage à mes deux oncles mais aussi à mon grand-père et ma grand- mère, des gens ordinaires qui ont survécu à une période extraordinaire .

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KLI : C’est la raison pour laquelle des photos et des éléments sur l'histoire de votre famille sont publiés à la fin du livre ? Pour vous connecter à la réalité ?
 
EDG : C'est exact. Cela fait partie de l' hommage et cela rend l'histoire encore plus réaliste .

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Klare Lijn International : Pourquoi avoir choisi le titre Eclats ?
 
EDG : J’ai choisi Eclats parce que les vies des principaux personnages s'effondrent à cause de la guerre. Et des Eclats peuvent provoquer des blessures. Pour la suite, je pense utiliser Balafres ou Cicatrices, le résultat des Eclats
 
KLI : Pourriez-vous nous donner des informations sur la narration d’Eclats ? Avez-vous d'abord écrit votre récit d'une manière chronologique pour ensuite couper et organiser les éléments par successions de flash-backs ?
 
EDG : L'histoire est racontée par période. Elle commence en 1946, un an après la fin de la guerre. Dans un cimetière, Victor retrouve Esther, sa bien-aimée. Ils avaient été séparés en mai 1940, au début de la guerre lorsque Esther qui était juive avait été contrainte de se cacher. Victor, de son côté, s'était engagé pour combattre les Allemands près de Rotterdam. Dans ce cimetière, ils commencent à se raconter leurs traversées des années de guerre. Bien qu'Esther n’en parle pas beaucoup, il est clair qu'ils ont été contraints de faire des choix impossibles. L'histoire saute de 1946 vers les années de guerre et revient même aux années d'avant-guerre. Le thème du livre est la perte. La perte de la liberté, d’êtres aimés, de l'innocence, de la jeunesse et des rêves.
Pour la conception, après avoir fait un schéma d’ensemble, j'ai écrit l'histoire comme elle se présente aujourd’hui dans le livre.

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KLI : Avez-vous lu des livres ou vu des films sur la deuxième guerre mondiale aux Pays-Bas pendant la préparation d'Eclats ? Quels sont-ils ? Quand j'ai lu votre bande dessinée, j’ai pensé à Black Book, le film de Paul Verhoeven.
 
EDG : J'ai fait beaucoup de recherches dans des ouvrages, sur Internet, dans des musées. Mais j'ai regardé aussi pas mal de films (comme Black Book et Soldier of Orange) ainsi que des documentaires.
 
KLI : Sur le plan du dessin, avez-vous facilement fait votre choix sur la taille des pages, la quantité de bandes, l’option de planches avec une seule illustration ... ?
 
EDG : Parce que je voulais créer un roman graphique, j'ai choisi cette taille de planche et ce nombre de bandes qui s'inscrit bien dans ce format. Je voulais une certaine différenciation dans le livre, c'est pourquoi j'ai utilisé des pages avec une seule illustration. La plupart du temps quand une nouvelle scène commence ou quelque chose de dramatique se produit . Et puis pour être honnête , j’aime dessiner ces grandes illustrations. 

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KLI : Concernant la couleur , pourriez-vous nous parler de vos choix ? Chaque période a son code de couleurs. N'est-ce pas ?
 
EDG : Comme il y a beaucoup de flash-back dans l'histoire, je voulais «guider» le lecteur à travers le livre, lui faire comprendre facilement à quelle période de l'histoire il se situait. La série télévisée allemande Heimat qui met en scène la vie quotidienne des habitants d’une ville de Rhénanie de la fin de la Première Guerre Mondiale jusqu’au début des années 80 m’a inspiré par son passage du noir et blanc à la couleur. Dans Eclats, la période précédant la guerre est en noir et blanc, les années de guerre sont en tons sépia et les années d'après-guerre sont en couleur grisâtre (c’est après la guerre que la photo couleur a commencé à apparaître).

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KLI : Quel a été l’accueil réservé à la première partie d'Eclats quand elle a été publiée aux Pays-Bas ? La Seconde Guerre constitue t’elle un thème souvent utilisé dans la bande dessinée néerlandaise ?
 
EDG : Le livre a obtenu beaucoup de publicité aux Pays-Bas et a suscité de nombreux commentaires positifs ainsi que des interviews. Le fait qu'il soit traduit en français confirme maintenant, du moins je le pense, son intérêt. Et je dois dire que les premiers commentaires en provenance du Québec et de France sont également très positifs. Il y a aussi un certain intérêt qui se manifeste dans d'autres pays mais ça vient lentement. La seconde guerre mondiale n'est pas souvent utilisée dans la bande dessinée néerlandaise. Il y a quelques livres mais pas beaucoup.
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KLI : Eclats est le premier volume d’une histoire en deux tomes. Couper ainsi un récit est toujours une source de frustration pour le lecteur. J’imagine que c'est un choix éditorial. Quand sera publiée la seconde partie de Eclats ? 
 
EDG : Couper l'histoire en deux parties est un choix éditorial mais aussi commercial. Un livre de plus de 500 pages serait tout simplement trop cher pour le marché néerlandais. J'espère finir le second volume en 2015 et qu’il puisse être publié fin 2015 ou début 2016.

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Projet de couverture pour le second tome

Ci-dessous, extraits inédits du second tome

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Liens utiles :
 
- le site des éditions de la Pastèque
 
- le site d'Erik de Graaf
 
Illustrations copyright Erik de Graaf & La Pastèque
 
English version of the interview :
 
Klare Lijn International : Your comics are always in link with your past – Jeux de Mémoires - or the past of your family – Eclats. Is it indispensable for you to create comics or could you create a comic entirely disconnected for elements of your life or family history ?
 
Erik de Graaf : I think beautiful stories mostly aren’t so far away. It’s true that I’ve mixed real family-stories from the past with fiction. I like to write and draw about ordinary people, because I am from quite an ordinary family. And I also must say that I am quite a nostalgic person. I like childhood, the years when things weren’t so complicated, when life was easier. Also decades like the 30’s, 40’s and 50’s with the beautiful architecture, cars and fashion. That’s probably why artists  like Yves Chaland and Seth are some of my favorites. Also my grandmother was a storyteller, she told me lists of stories from the past, the Second World war. Probably I inherited here story-telling talent. 
If I can tell a story that isn’t connected to my family’s past? I think so, I don’t have concrete ideas yet, but who knows? 
 
KLI :With Eclats, do you want to make an homage to your uncle ? 
 
EDG : I have a lot of respect and admiration for the young soldiers who tried to stop the German enemy in 1940, although they didn’t have proper weapons and weren’t trained very well. They did what they could, but of course were also  scared. They were around 20 years of age and had to fight a superior army. I used parts of a diary from may 1940 of one of those soldiers, he became a surrogate uncle after the war. He was the one who inspired me to do something  with my artistic talent. During the past years I’ve also discovered that another soldier who was my real uncle (he married my father’s sister) was in the resistance during the war. He had to work in Germany in 1942, escaped and 
became a armed member of the resistance movement. And also my granddad played a small part in resistance I have discovered. Both my grandparents never have talked about. I’m going to use those stories in the next book. 
And yes, you could see Eclats as a hommage to both my uncles, but also to my grandad and grand mum, ordinary people who survived in an extraordinary period. 
 
KLI : Why photos and elements of your family history are published at the end of the book ? To connect to reality ?
 
EDG : That’s correct, it’s also a part of the hommage and makes the story even more realistic.
 
KLI : Why did you choose Eclats for the title of your book ?
 
EDG : I used Eclats because the lives of the main characters falls apart because of the war. And Eclats can give wounds. I’m thinking of using the title "Balafres" ou "Cicatrices", the result of Eclats.
 
KLI :Could you give us informations about the storytelling of Eclats ? Did you first write Eclats in a chronologic way and after cut and organize the elements by succession of flashbacks ? 
 
EDG : The story is told in time-frames. It begins in 1946, a year after the end of the war. On a cemetery, Victor finds back his beloved Esther. The were separated in may 1940, at the beginning of the war, when the Jewish Esther went into hiding and Victor was fighting as a soldier against the Germans near Rotterdam. On the cemetery they start to tell each other their experiences during the war-years. Although esther doesn’t say much, it’s clear that they had to make impossible choices. The story jumps from 1946 back to the war years and even back to the years before the war. The theme of the book is loss. Loss freedom, of beloved ones, of innocence, youth and dreams. 
After making a scheme I’ve written the story as in it is the book now. 
 
KLI : Did you read books or see movies about second war world in Nederland during the praparation of Eclats ? What are they (When I read your comic, I think about Black Book, a film of Paul Verhoeven) ?
 
EDG : I’ve done a lot of research, in books, on internet, in musea. But I’ve also seen quite some movies (like Black Book and Soldier of Orange) and documentaries.
 
KLI : And about the graphism, did you make easily the choice of the size of the pages, the quantity of strips, the options of big pages with only one illustration… ?
 
EDG : Because I wanted to make a graphic novel I’ve chosen the current size and the number of strips fits well into that size. I wanted some differentiation in the book, that’s why I have used pages with one illustration. 
Mostly when a new scene starts or something dramatic happens. And to be honest, I like to draw this large illustrations now and then. 
 
KLI : And about colour, could you tell us about your choices ? Each period has its colour code. Isn’t it ?
 
EDG : Because there are a lot of flashbacks in the story, I wanted to "guide" the reader through the book, make it easy to understand in which period the story is. The German television-serie Heimat inspired me. A great serie following generations from before WW1 till our time. The serie changes in color and that inspired me. 
In Eclats the period before the war is in black and white, the war-years are in sepia-tones and the years after the war are in grayish full color (after the war colored photo’s started to appear). 
 
KLI : Cut a story in two books is always a frustration for the reader. It’s an editorial choice I suppose ? When the end of Eclats will be published ? 
 
EDG : Cutting the story in two parts is an editorial choice but als a commercial one. A book with more than 500 pages would simply be too expensive for the Dutch market. I hope to finish the book in 2015, so I hope it can be published end of 2015 or 2016. 
 
KLI :What was the reception of the first issue of Eclats when it was published in Nederland ? Is the Second War a theme often used in comic in Nederland ?
 
EDG : The book got quite a lot of publicity in the Netherlands, a lot of positive reviews and interviews. The fact that it’s translated in French now confirms that it’s appealing I think. And I must say that the first reviews coming from Quebec and France are also very positive. There’s also some interest coming from other countries, but it’s coming slow. The second world war isn’t often used in Dutch comics. There are some books, but not much.
 

21:23 Publié dans De Graaf | Lien permanent | Commentaires (0)

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