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09/11/2013

ENTRETIEN AVEC JUAN SAENZ VALIENTE


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Parce qu'il se veut international, notre site ouvre aujourd'hui ses portes à Juan Sáenz Valiente, auteur argentin, à l'occasion de la récente publication de Norton Gutierrez et le Collier d'Emma Tzampak, bande dessinée que nous qualifierons volontiers de néo-ligne claire, aux éditions Bang. 

L'auteur nous a fait le plaisir de répondre à quelques questions qui nous éclairent sur sa manière de concevoir une ligne claire d'aujourd'hui et plus généralement sur la "linea clara argentina". Un grand merci à lui !

En espérant que cet échange vous donne envie de découvrir cet ouvrage.

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Klare Lijn International : Norton Gutierrez contient une présentation de son auteur -voir ci-dessus - mais nous souhaiterions en savoir un peu plus. Pourriez-vous nous présenter votre parcours de créateur ? 
 
Juan Sáenz Valiente : Je trouve que la présentation contenue dans le livre est un bon résumé. Ce que je peux ajouter, c´est que j'ai dessiné toute ma vie. J'ai quitté l´université au bout de seulement trois semaines car je ne me pouvais pas envisager une carrière autre que celle de dessinateur. J'ai donc pris la décision de limiter mon talent à être dessinateur de bandes dessinées. Comme il n´y avait pas d’université pour apprendre la bande dessinée, je pouvais de cette façon justifier de ne rien étudier ! Mon entourage ne pouvait rien me reprocher ! Si j’avais peint, il m'aurait fallu entrer aux beaux-arts,  si j’avais voulu faire du dessin animé, j’aurais étudié le cinéma, mais avec la bande dessinée… 
A cette époque, au début des années 2000, le marché de la bande dessinée argentine était presque inexistant. Je suis allé au festival d´Angoulême en 2003 et c’est là que j'ai rencontré le scénariste Carlos Trillo - qui vivait à 40 minutes de chez-moi à Buenos Aires - avec qui j'ai collaboré  sur Memoires d´une vermine, mon premier album chez Albin Michel.
Quand j'ai commencé à publier sur le marché franco-belge, mes proches étaient ravis… Je faisais exactement la même chose qu’avant mais la différence était que cette fois, un éditeur, qu’ils ne connaissaient pas, l´avait vu et l´avait appréciée ! 
J'ai continué à publier et à gagner confiance. Norton Gutierrez est très important pour moi car c´est mon premier grand scénario, ma première œuvre comme auteur complet.
 

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KLI : Qu’est-ce qui vous a motivé à vous lancer dans la réalisation de Norton Gutierrez ? Quelles étaient vos envies ? 
 
JSV : Les facteurs qui m´ont fait arriver au port sont très nombreux. Tout débouchait sur la ligne claire. Cela semblait inévitable ! 
J'avais besoin de créer mon propre scénario, mais je me suis rendu compte que j'étais noyé dans une ambition intellectuelle qui m´empêchait d´avancer. Alors je me suis souvenu que dans ma jeunesse, je me demandais en moi- même : « Qu´est-ce que je veux dessiner ? ». Je me répondais par pur instinct et je dessinais sans problème. Alors j'ai pris la décision de me poser la même question comme point de départ. 
Comme je venais de dessiner des polars, des histoires sombres, je me suis proposé de dessiner d’autres trucs, des mondes paradisiaques et inconnus, des scènes de bagarre dans les coulisses d’un théâtre, un homme méchant qui souhaite dominer le monde, un énorme robot qui détruit une ville, des temples précolombiens abandonnés. Plus j'accumulais ces idées, plus l´histoire m’apparaissait facilement ! 
D’un autre coté, c'était ma première expérience d’écriture d’un grand scénario. J'avais peur que mon récit puisse devenir lent ou aussi ennuyeux et de ne pas avoir l’expérience suffisante pour m’en apercevoir. Dans une histoire d´aventures, la trame est très technique. Alors on peut déceler avec plus de facilité s’il y a quelque chose qui fonctionne ou ne fonctionne pas dans le scénario. En partant sur ces bases, je pouvais avancer sans peur. 
Je me suis aussi rendu compte que ce que je voulais faire devait se dérouler dans les années 50, parce qu'à cette époque il n'y avait pas de portables (on n'était pas aussi connectés qu'aujourd'hui), pas d'air conditionné (les fenêtres restaient ouvertes), pas de satellites (on croyait à la possibilité de mondes inconnus). Dans ce contexte historique, tout était mieux adapté pour les gags, l'intrigue et le monde d'aventures dans lequel je voulais me plonger.

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KLI : Le dessin de Norton Gutierrez tranche avec vos précédentes bandes dessinées publiées en France. Il s'apparente à une forme de néo-ligne claire. Pourquoi ce choix ? Parce que ce type de dessin correspondait bien à un récit d'aventures débridées comme celui que vous proposez ? 
 
JSV : J'essaye toujours que mon style ne soit pas limitant pour raconter mon récit mais tout le contraire, c’est-à-dire que le style s'adapte à l´histoire que je dois raconter. 
Et d'un autre coté, j'aime l'idée de m'imposer un défi en optant pour un nouveau style à chaque projet. 
J'ai toujours péché d'avoir un dessin très ambitieux. Avec les préceptes de la ligne claire, résumer l'œil dans un petit point et tout le reste, c'était l'opportunité d'essayer de contrôler l'ambition.
 
KLI : Est-ce que la ligne claire est un style que vous appréciez ? Quels sont les auteurs de ce courant graphique que vous avez lu et qui vous ont influencé ? 
 
JSV : Quand j'étais gamin, j'avais un album de Tintin mais je ne l'aimais pas parce que je trouvais le dessin trop simple. Jusqu'à un certain jour, vers 6 ans, où n'ayant rien à faire, je l'ai pris et je me suis surpris à l’apprécier. Ça marchait ! J'ai compris que le dessin devait être au service de l´histoire et ne devait pas s'étaler. Le dessin, c'est un esclave de la narration. La ligne claire a été inévitable pour comprendre l´essence même du dessin de bandes dessinées. 
De ce courant, j'aime principalement (et inévitablement) l'œuvre d’Hergé, aussi l'univers de Daniel Torres et celui de Moebius, bien sûr (si on peut le considérer comme étant ligne claire) mais pas beaucoup d’autres dessinateurs. Je suis très sélectif. 
 
KLI : Est-ce que vous connaissez les oeuvres de Jacobs, Vandersteen, Martin, de Moor (pour ne citer que quelques anciens) et celles de Chaland, Ted Benoît, Clerc, Swarte, Floc’h (leurs principaux héritiers) ou pas tellement ?
 
JSV : Ces bandes dessinées n'étaient pas si accessibles en Argentine comme pouvait l'être Tintin. Mon père avait des bandes dessinées franco-belges classiques et quelques éditions espagnoles des années 80 où ces auteurs étaient publiés. C'est comme cela que je les ai connus. Mais je n'ai pas été plus que cela influencé par leurs travaux même si je les appréciais.

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KLI : Par rapport à vos autres bandes dessinées, est-ce que vous diriez qu’un dessin ligne claire est plus exigeant, nécessite un plus grand soin, plus de temps… ? 
 
JSV : Au début, je pensais que la ligne claire serait plus facile à dessiner parce que les dessins sont moins complexes et les cases plus petites. Mais je n'avais pas considéré un certain nombre de paramètres :
-La netteté qu'exige l'encrage du trait ; 
-La quantité de cases par planche ; 
-Et la difficulté d'arriver à une synthèse. Bien des fois, j'accumulais les lignes sans arriver au juste trait. Je ne pouvais pas non plus camoufler mes indécisions ou mon ignorance par un trait imprécis comme j'étais habitué à le faire dans mes créations précédentes. Dans la ligne claire, la sincérité est inévitable. On ne peut pas pipeauter ! 
Alors qu'au départ, j´avais estimé que cela me prendrait un an de dessin, cela a fini par m’occuper pendant deux ans! 
Donc, je peux conclure que oui, la ligne claire, cela prend plus de temps ! 

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KLI : Même si le ton de votre ouvrage tranche avec celui d’une série comme Tintin, je trouve que Norton Gutierrez contient de nombreux clins d'œil et plusieurs références au personnage d'Hergé (la scène du Music-Hall, l'expédition en bateau, la découverte d'une île mystérieuse…). Est-ce que c'est voulu ou inconscient ? Est-ce que vous aviez les albums de Tintin ouverts sur votre bureau en dessinant ? 
 
JSV : Ce que je me proposais de faire, sans m'en rendre compte, ce n'était pas seulement un hommage à Tintin mais aussi aux univers de mes séries TV, bandes dessinées, films favoris dans le genre aventures. J'ai pris la décision de l'assumer et de ne rien inventer. Tout simplement, j'ai volé effrontément un peu à chacun et j'ai tout mis dans le mixeur. Pour dissimuler le côté Frankenstein, rien de mieux que de l'assembler avec la ligne claire comme surface. De plus, mes albums de Tintin contenaient les solutions graphiques pour résoudre tous les défis de la narration ! Alors tous ces albums m'ont effectivement accompagné, à côté de mon bureau, pendant que je dessinais Norton

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KLI : Est-ce que Norton était totalement écrit dès le départ avec un synopsis et un découpage détaillés ou bien aviez-vous simplement une trame générale à suivre ? 
 
JSV : Cela a était dessiné à partir d'un scénario complètement écrit. J’ai suivi le cours du professeur de scénario Irene Ickowics. J'ai décomposé mon récit en scènes, après en planches et ensuite en cases, tout par écrit, sans le moindre dessin. Une fois le scénario terminé, j'ai travaillé le storyboard. Et après, je n'ai pas dessiné en avançant case par case mais personnage par personnage. J'ai dessiné tous les Norton, les Lolo, etc. 
 
KLI : Quelle a été votre technique de dessin ? Sur papier ? Sur ordinateur ?
 
JSV : Pour Norton, j’ai travaillé de la façon suivante. J'ai d’abord réalisé un storyboard numérique. Ensuite, j´ai dessiné à la main chaque personnage. Après, je les ai mis en place numériquement sur le storyboard. Les décors, les voitures, les bateaux, je les ai aussi dessinés de façon numérique. Pour les décors, je savais déjà quelle serait la position de l´horizon pour dessiner les personnages dans la perspective correcte. Sur mon ordinateur, j'avais un croquis avec la suggestion très basique des volumes, des objets, des décors, mais avec la position et la dimension correctes. Je n'avais qu'à scanner les personnages et une fois ceux-ci dans la case avec le croquis de décors, je faisais des retouches pour que tous puissent coexister ensemble. Ce n'est qu'au moment de l’encrage réalisé numériquement que je dessinais les décors, avec tous les détails, sur la base des volumes suggérés par le croquis. La mise en couleurs a été également numérique.

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KLI : Comptez-vous continuer à dessiner dans ce style néo-ligne claire ? Un prochain album de Norton Gutierrez est-il envisagé ? 
 
JSV : Je m´adapte à ce que l'histoire exige. Si ce premier album reçoit un bon accueil du public, il y aura la possibilité de créer une deuxième aventure. J'en serais ravi même si cela doit passer par la ligne claire !
 
KLI : L'édition française de Norton Gutierrez chez Bang est très belle avec un grand format, un beau papier, une belle présentation. Est-ce que c’est un choix de votre part ? Est-ce qu’il a été publié de la même façon en Argentine, en Espagne… ? 
 
JSV : C'est exactement la même édition pour la version espagnole. Bang est un éditeur franco-espagnol qui publie ces livres dans les deux langues. En ce qui concerne Norton, Ed Carosia, le directeur artistique de la maison d’édition, a eu beaucoup d´influence. Avec son bon gout, il a pris la décision de le publier dans ce joli et imposant format. Je ne m’y suis pas opposé, bien sûr ! 
 
KLI : Quels sont les autres dessinateurs argentins qui pourraient être rattachés à une forme de ligne claire ? 
 
Alejandra Lunik, Pablo Zweig, Lucas Varela, Adrián Montini, peut-être... La grande différence entre le marché franco-belge et l'Argentine, au sujet de la ligne claire, c´est qu’ici cette dernière n´a jamais été populaire. Au début, seulement une petite élite de lecteurs liée à la France y avait accès. Après les éditions espagnoles sont arrivées mais elles étaient très chères. A partir des années 90, des éditions plus accessibles ont été proposées. 
Ici, on lisait les magazines des éditions Columba qui ressemblaient plus aux Tex italiens, si l'on veut chercher une référence pour la comparaison. C'est pourquoi les créations ligne claire argentines sont vraiment des phénomènes isolés.
 
Pour en savoir plus :
 
- le blog de l'auteur
 
- le site de l'éditeur

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