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11/12/2011

ALEXANDRE FRANC SUR TOUS LES FRONTS

Grosse actualité pour Alexandre Franc en cet automne. Non content de poursuivre sa collaboration au feuilleton Les Autres gens, oeuvre collective initiée par Thomas Cadène sur le web et reprise sous format papier aux éditions Dupuis, le dessinateur des Isolés, de Mai 68 et de Macula Brocoli nous propose deux nouvelles créations. Tout d'abord Victor et l'Ourours, bande dessinée réalisée en solo pour Actes Sud / L'An 2 et ensuite Jean-Paul Goude, La Jungle des Images pour Dupuis, mise en image d'un récit de Thomas Cadène sur la carrière du célèbre créateur, dessinateur, photographe et réalisateur français, à l'occasion de la rétrospective Goudemalion qui lui est actuellement consacrée au Musée des arts décoratifs de Paris.

Autant de bonnes raisons pour poser quelques questions à Alexandre Franc !

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Couverture de Victor et l'Ourours

Klare Lijn International : Si je qualifie Victor et l'Ourours de fable moderne sur la guerre et l'amour, êtes vous d'accord ?

Alexandre Franc : Oui, c'est ça ! Disons que le projet était de faire une fable sur l'amour, et que la guerre s'est imposée comme le cadre approprié pour parler de ce sentiment. L'amour, donc la haine, donc la guerre...

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Planche extraite de Victor et l'Ourours

KLI : Quelle a été l'impulsion de départ, quelles étaient vos envies premières en vous lançant dans ce récit ?

AF : J'ai commencé au petit bonheur la chance. J'ai eu l'idée des premières pages, que j'ai dessinées sans trop savoir quelle suite je pourrais leur donner. Je démarre souvent comme ça, pour voir si la vie peut apparaître sur une page blanche, si ça marche ou pas (graphiquement) et pour donner sa chance au hasard : des personnages, des situations, des lieux qu'on jette dans le jeu sans trop savoir pourquoi peuvent nous réserver de bonnes surprises.

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Victor et l'Ourours - planche inédite

KLI : Est-ce que Victor est le fruit d'une approche spontané au fil des pages ou bien a t-il été préparé dans le détail avant sa réalisation ?

AF : Une approche spontanée, donc, du moins au départ. Disons les 10 premières pages. Ensuite, quand j'ai un peu compris où ces pages pouvaient m'emmener, je me suis efforcé de construire, pour que ça ne soit pas une simple broderie, et aussi pour convaincre Thierry Groensteen, mon éditeur chez Actes Sud/L'an 2 de me suivre dans le projet...

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Planche extraite de Victor et l'Ourours

KLI : Que me répondez-vous si je vous dis trouver ce récit un peu trop court et pas suffisamment dense pour qu'on s'attache aux personnages et s'investisse dans l'histoire ?

AF : Je sens comme une réserve dans cette question !... Mais je comprends. Victor et l'Ourours n'est pas une grande fresque pleine d'émotions et de sentiments, c'est plutôt, comme vous l'avez dit, une fable. C'est donc très resserré, presque comme une démonstration, case par case. J'ai tendance à penser que plus on dit une chose en peu de mots et d'images et plus c'est réussi ! Du moins, c'était mon approche sur ce livre. Et je trouve qu'il y a un certain nombre de passages vraiment très beaux ! Mais ça ne dure pas longtemps, et je comprends que le lecteur, s'il cherche l'immersion dans une histoire, soit un peu empêché.

KLI : D'où vous est venue l'idée de cette créature de l'Ourours ? Faut-il y voir une symbolique religieuse ?

AF : L'idée de l'ourours, c'est que cette créature représente une forme approchante de l'humanité telle que Dieu (le personnage de Dieu dans mon histoire) l'avait créée puis détruite dans les premières pages de l'histoire (qui sont une sorte de Genèse). C'est un personnage que j'ai inventé, mais peut-être que ça existe déjà, je ne sais pas (et comme je trouve ça assez génial, je doute d'avoir inventé quoi que ce soit !) J'ai eu l'idée de cette image en lisant un livre sur Nietzsche : c'est le principe de sa fameuse opposition dionysiaque/apollinien : continuité contre discontinuité, unité charnelle contre individualité, informe contre beau, ivresse contre raison, etc. Mais mon éducation catholique est certainement la première influence du livre (vers l'adolescence, j'ai tenté comme beaucoup de gens d'envoyer promener tout ça, mais rien à faire, on est marqué à vie !) Victor et l'Ourours est donc une bande dessinée chrétienne, d'une certaine manière...

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Victor et l'Ourours - planche inédite

KLI : Votre trait s'éloigne de plus en plus du réalisme qu'on pouvait trouver dans Les Isolés pour une approche plus caricaturale, plus schématique. Expliquez-vous cette évolution ?

AF : Quand j'ai dessiné Les Isolés, je lorgnais du côté de Daniel Clowes. Aujourd'hui, je trouve que mon dessin dans ce livre est tout de même un peu raide, un peu figé. Alors j'essaie de rendre mes personnages plus expressifs, le trait plus souple et plus vivant. Pour le moment, ça passe effectivement par un registre moins réaliste, parce que le dessin est plus spontané, le crayonné moins poussé. J'essaie aussi de me détendre question découpage : j'aime toujours bien les moules à gauffres et les jeux de symétrie et de répétition dans les cases, mais je n'en fait plus une question d'honneur.

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Couverture de Jean-Paul GOUDE, La Jungle des Images

KLI : Avec La Jungle des Images, votre bande dessinée sur Jean-Paul GOUDE, peut-on parler de travail de commande ? Comment s'est mis en place ce projet ?

AF : Oui, c'est une commande de Dupuis, à l'occasion de l'exposition rétrospective de Goude au Musée des Arts décoratifs, qui a lieu actuellement. Au moment de constituer l'équipe du livre, Louis-Antoine Dujardin, notre éditeur chez Dupuis, avait le tome 1 des Autres Gens sur son bureau. Thomas Cadène a donc été bombardé scénariste, quant au dessinateur, Goude n'a eu qu'à feuilleter le livre, qui est un véritable annuaire d'illustrateurs, et c'est tombé sur moi ! Pour tenter d'expliquer son choix, dont j'ai été le premier surpris, et honoré, je dirais que les images de Goude ont un côté très moderniste, très "découpé", avec des formes nettes et des couleurs franches. Pour les reproduire en bande dessinée, il fallait un style qui ne vienne pas les brouiller, qui ne soit donc pas dans l'expressivité ou la virtuosité graphique.

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Planche extraite de Jean-Paul GOUDE, La Jungle des Images

KLI : Est-ce qu'il vous été facile de rentrer dans l'univers de ce créateur ultra-médiatique, de le digérer et de le restituer avec votre trait propre ? Quelles sont les contraintes et les inconvénients d'un travail sur un artiste marqué par une telle richesse visuelle et une "patte" caractéristique bien connue du grand public ?

AF : En regardant les dessins de Goude, qui sont extraordinaires, j'ai immédiatement compris que je ne pourrais pas rivaliser, et ça m'a beaucoup simplifié la vie. Et puis après tout, Goude avait choisi mon dessin. Après, nous n'avons pas eu de difficulté particulière à rentrer dans cet univers, qui fait partie de la culture populaire, et dont les points de contact avec la bande dessinée ne manquent pas (Goude a même été à l'école communale avec Christin et Mézières !).

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Planche extraite de Jean-Paul GOUDE, La Jungle des Images

KLI : A la lecture de l'album, on devine que vous avez rencontré Jean-Paul GOUDE. Est-ce qu'il a exprimé des attentes particulières sur votre travail, des commentaires sur vos planches ? Aviez-vous totale liberté pour traiter son parcours ?

AF : Oui, nous l'avons rencontré à plusieurs reprises, et il s'est à chaque fois montré très accessible, très attentif, et très respectueux de notre travail. Il a choisi de nous laisser totalement libres. Il n'a été intraitable que sur un seul point, la représentation de son personnage. Il fallait qu'il s'aime ! Goude a consacré sa vie à la recherche de la perfection esthétique, et sa première oeuvre, c'est lui-même.

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Les Autres Gens - Dupuis

KLI : Concernant votre contribution régulière aux Autres gens, qu'est-ce qu'elle vous apporte ? Un moyen de vous imposer un travail sous contrainte ? Un moyen de vous délasser entre deux planches de Victor et l'Ourours ou de Jean-Paul Goude ?

AF : Dessiner un épisode des Autres Gens est un exercice formidable. Il faut aller assez vite, et le fait de voir son travail à côté de celui d'autres dessinateurs est très formateur. On se compare, on se pique des trucs, on s'encourage, on se fait des amis, on progresse. Et on vise la qualité sans nécessairement la perfection, et le résultat n'est pas forcément moins bon. Bref, on dessine, et c'est bien de dessiner quand on veut être dessinateur, c'est-à-dire sans se poser mille questions métaphysiques. C'est grâce à ce travail sur Les Autres Gens que j'ai pu me défaire un peu de cette raideur dont je parlais, et je pense que mes pages de Victor et l'Ourours et de Goude en ont profité. C'est comme les gens qui mettent 40 ans à accepter leur corps. Moi, je commence à accepter mon dessin !

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Planche extraite des Autres Gens

KLI : Après cette sortie quasi-simultanée de deux bandes dessinées, quels sont vos prochains projets ?

AF : J'ai écrit un scénario pour une amie dessinatrice très talentueuse, Claire de Gastold (qui vient de l'illustration jeunesse). Le livre sortira en avril 2012 chez Bayou. Les planches sont finies, il ne nous manque que le titre ! Ce sera moins ligne claire, mais aussi plus romanesque que l'Ourours, j'espère donc ne pas vous décevoir ! J'ai deux autres projets qui n'en sont qu'à leurs débuts, tous deux en collaboration. Selon la phrase rituelle, c'est donc un peu tôt pour en parler !

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Les Autres Gens - Galerie de portraits

Illustrations copyright Alexandre Franc, Actes Sud / L'An 2 (Victor et l'Ourours) et Dupuis (Jean-Paul Goude et Les Autres Gens)

17:21 Publié dans Franc A. | Lien permanent | Commentaires (0)

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