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20/07/2011

ENTRETIEN AVEC STANISLAS A PROPOS DU PERROQUET DES BATIGNOLLES

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C'est avec grand plaisir que nous vous proposons un entretien avec Stanislas suite à la parution de L'énigmatique Monsieur Schmutz, premier volet de son adaptation en bande dessinée du feuilleton radiophonique Le Perroquet des Batignolles créé par Jacques Tardi et le regretté Michel Boujut et diffusé sur France Inter en 1997.

Quelle joie de retrouver Stanislas et sa ligne claire imparable au service d'une belle série au ton gentiment anar, aux dialogues jubilatoires, pleine de rebondissements, de coups de théâtre et riche en personnages, situations et décors multiples.

Nous espérons que l'échange qui suit vous donnera l'envie de découvrir ou de redécouvrir ce premier volume incontournable des aventures d'Oscar Moulinet, preneur de son à Radio France et de sa compagne Edith Lamantin de la Météo marine. Elles valent vraiment le détour ! Et n'hésitez pas à le répéter autour de vous comme un bon perroquet qui se respecte !

Un grand merci à Stanislas pour son aimable collaboration et pour certains documents inédits proposés en illustration de notre échange.

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Dessin pour un ex-libris

Klare Lijn International : Etre choisi par Tardi pour dessiner l'adaptation du Perroquet des Batignolles, j'imagine que cela ne laisse pas indifférent.

S : Etre choisi par Tardi, quoi de plus flatteur. Au début, cela a d’ailleurs été une grosse responsabilité pour moi car c’est l’un des auteurs que j’admire le plus. Quand j’étais aux Arts Appliqués, je découvrais La véritable histoire du soldat inconnu, Polonius, Adèle Blanc-Sec… J’ai toujours suivi sa carrière très riche avec beaucoup d’intérêt. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’il m’a proposé ce travail il y a une dizaine d’année. A l’époque, j’ai du refuser la mort dans l’âme. Cela a été terrible pour moi. Tardi m’avait dit que l’adaptation représentait au moins cinq albums et qu’il faudrait arrêter tout ce que je faisais à côté pour m’y consacrer pleinement. A l’époque, je souhaitais réaliser une bonne douzaine de Victor Levallois. J’étais confiant sur l’avenir de cette série que je ne souhaitais pas abandonner.

KLI : La fin – on l’espère provisoire - de Victor Levallois relance donc le projet…

S : Effectivement. Victor Levallois ayant malheureusement disparu pour cause d’éditeur moribond, je me suis mis en quête d’un projet fort après Les aventures d’Hergé, le Donjon, quelques albums à l’Association. Je me suis souvenu de la proposition de Tardi. Je l’ai recontacté. Comme sa proposition tenait toujours, cela a enfin pu se faire.

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KLI : Qu’est-ce qui a fait qu’il vous ait choisi vous et pas un autre dessinateur ? Souhaitez t-il un dessinateur ligne claire ?

S : Jusqu’à une récente interview sur Radio France, je ne savais pas trop pourquoi il m’avait choisi. Je savais juste qu’il appréciait mon travail. Il se trouve que nous avons un ami commun, libraire chez Super-Héros et je sais que nous avons globalement des goûts communs, pas mal de choses sur lesquelles on se retrouve, notamment la ligne claire qu’il aime beaucoup. Cela met de l’huile dans les rouages. Et puis lors de cet enregistrement récent pour France Inter, j’ai entendu Tardi répondre qu’il lui fallait un dessinateur qui puisse survoler beaucoup de personnages, de détails et de décors différents en les stylisant de façon simple. Il considère que son dessin s’attache trop aux détails, aux décors et qu’il n’aurait jamais pu réaliser ces cinq albums trop riches en situations et décors différents. Il voulait aussi un dessin plutôt positif, assez enjoué avec des personnages aimables. Tardi prétend que ses personnages sont toujours un peu bougons, taciturnes voire " méchants ". Le Perroquet, il le voyait avant tout comme un feuilleton familial, rigolo avec des personnages plutôt sympathiques. Ce serait donc là les raisons profondes qui l’ont motivé à me choisir. J’aurais tendance à dire que si la stylisation, le survol des formes font effectivement partie intégrante de mon vocabulaire graphique, tout cela exige quand même beaucoup de travail.

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KLI : Trouver le trait juste, cela prend aussi du temps.

S : Ce qui est curieux, c’est que les gens ont une façon de voir mon travail qui n’est jamais tout à fait la mienne. C’est vrai que j’essaye d’être minimaliste mais quand je fais un décor, par exemple, je suis toujours très minutieux. Quand je dois dessiner une maison à Garches, il faut que ce soit une maison à Garches. Je fais des repérages, je prends des photos. Idem pour une maison à Montreuil. Ce sont des banlieues très différentes et qui ont chacune leurs spécificités. Quand je dessine la cathédrale de Saintes, c’est pareil. Idem pour la gare de Saintes. L’itinéraire entre la gare et la cathédrale de Saintes, je ne peux pas l’inventer. Il faut que j’aille sur place. Quand je dois dessiner un décor bourgeois comme la maison de la veuve du marchand de vins, je vais prendre des photographies chez des bourgeois pour m’inspirer de leur mobilier. Quand je dois représenter la maison d’Etienne, retraité de la SNCF, je vais chercher sur internet des meubles un peu moches, un peu kitch, plutôt marrants à dessiner pour donner un style bien particulier à son environnement. En résumé, je crois que je suis aussi maniaque de Tardi !

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KLI : C’est vrai qu’il faut parfois du moche pour ancrer le récit dans le réel.

S : Parfaitement. C’est d’ailleurs ce que disent les personnages quand ils arrivent à Port Crouesty. Clémence-Alice demande à Oscar si c’est joli et il lui répond " Affreux ! Un vrai décor pour un film de Bertrand Blier ". Dans le second tome, Oscar va se retrouver dans une banlieue parisienne un peu glauque, un de ces espaces abandonnés avec un mélange de vieilles maisons misérables et de sites industriels en friche. Cela va être génial à dessiner. J’adore ce genre de décor habité. Je vais simplement essayer de ne pas me faire trucider en arpentant cette zone pour mes repérages photos ! Les habitants qui déambulent dans ce type de zone sont parfois un peu curieux.

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KLI : Est-ce que Le Perroquet est une forme d’affirmation de votre ancrage dans la tradition de la bande dessinée franco-belge ?

S : C’est comme ça que j’ai choisi de réaliser Le Perroquet. J’aurais pu le dessiner façon Hector Gaulois avec un style torché, plus rapide, plus enlevé. Quand j’ai eu entre les mains le scénario du Perroquet, soit 110 fascicules de 10 pages chacun, il a fallu que je choisisse, que j’imagine une façon de traiter le sujet et j’ai eu effectivement envie de faire ça de façon très " jacobsienne ", de manière réaliste. C’est une histoire légère, complètement farfelue que j’ai choisi de traiter de façon très sérieuse.

KLI : On sent la volonté d’en donner pour son argent au lecteur. C’est dense et riche.

S : J’ai toujours eu ce souhait. La densité du récit est l’une des choses qui m’a vraiment séduit dans le travail de Tardi et Boujut. J’en ai un peu marre des bandes dessinées lues en un quart d’heure et torchées en un mois par leur dessinateur. Cela ne m’intéresse plus du tout. En qualité de grand amateur de la bande dessinée depuis très longtemps, j’ai dévoré avec passion énormément de bandes dessinées de tous genres et styles. J’ai été partie prenante dans la création de l’Association, ce qui m’a permis de créer des histoires un peu expérimentales, un peu différentes. J’ai fait de la bande dessinée pour enfants, pour adultes, du noir et blanc, de la couleur, du gag, du surréalisme, du sans texte, du bavard… J’ai fait un tour complet, disons un grand tour des possibilités qu’offre la bande dessinée. J’ai touché un peu à tout. Finalement, à force de lire énormément de bande dessinée et d’en faire moi-même beaucoup, j’en suis revenu aujourd’hui à mes premières amours, les bandes dessinées qui me touchent le plus qui sont celles d’Hergé, Jacobs, Tillieux, les bons Franquin aussi… Avec toujours le style Saint-Ogan qui me trotte dans la tête, cette capacité qu’il avait à pouvoir donner un charme fou, un côté très vivant à un dessin apparemment rapide. J’ai vraiment une grande admiration pour son travail. Je ne pense pas qu’elle tienne au côté rétro du style de Saint-Ogan. Il y a autre chose.

KLI : Peut-être la touche très française qu’on trouve chez Saint-Ogan ?

S : C’est vrai. J’essaye de l’avoir aussi.

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KLI : Le fait de représenter un univers contemporain était-il aussi un choix de votre part ?

S : Quand Tardi m’a approché, il m’a dit que cela l’ennuierait profondément d’avoir à représenter ce qu’il voyait par sa fenêtre, sous entendu que cela ne l’intéresserait pas de dessiner le monde d’aujourd’hui. En ce qui me concerne, c’est l’inverse. Avec ma ligne claire, j’ai toujours évolué dans les ambiances années 50-60, dans le moyenâgeux avec le Donjon. Cela m’a toujours un peu chagriné d’être catalogué dans ce côté rétro, ce côté nostalgique parce que je ne le souhaitais pas vraiment. J’ai toujours eu envie de dessiner mon monde, celui dans lequel je vis. Le Perroquet est l’occasion rêvée de montrer à mes lecteurs que je ne suis pas victime d’une malédiction " nostalgico-rétro " et que je peux dessiner autre chose. Mes maîtres Hergé ou Jacobs l’ont fait avant moi en dessinant leur monde. Dans les années 50, Hergé ne créait pas des bandes dessinées rétro se passant dans les années 20.

KLI : Ce qui ne vous prive pas du plaisir de convoquer une 2 CV au détour d’une case.

S : Bien évidemment. Aujourd’hui, il y a toujours des 2 CV qui circulent. Je ne veux surtout pas faire du modernisme à tout crin façon Les Pirates du Silence de Franquin. Je serais plus proche d’un Tillieux qui n’hésite pas à faire rouler Gil Jourdan dans une vieille Peugeot 202 qui était déjà dépassée à son époque.

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KLI : Est-ce que vous avez modifié votre méthode de travail pour Le Perroquet ? Qu’est-ce qui change par rapport à un Victor Levallois par exemple ?

S : Je n’ai rien changé dans ma façon de travailler. La seule différence, c’est que j’ai fait plus de répérages in situ puisque l’action s’inscrit dans le monde contemporain. L’énorme facilité, c’est de pouvoir saisir dans la rue ce qui m’intéresse avec mon appareil photo, de disposer d’un matériau disponible, directement sous la main.

KLI : Vous êtes plus photo que croquis ?

S : Oui, c’est plus rapide. Parfois, il m’arrive de demander à ma fille de prendre des poses. Mais je préfère prendre la pose moi-même et demander à une tierce personne de me prendre en photo. Cela m’est très utile et me permet de gagner du temps. Je peux voir comment la pose fonctionne, comment les plis de vêtements s’installent sur le corps d’un personnage, etc…

KLI : Pas de miroir comme Jacobs ?

S : Je m’en sers pour le visage, les mains. Je suis plus circonspect sur la possibilité de représenter une attitude entière. Entre nous, cela m’étonnerait beaucoup que Jacobs ait vraiment travaillé ainsi. Cela m’est arrivé d’essayer mais ce n’est vraiment pas possible. Il faut tenir son carnet d’une main, prendre la pose… C’est vraiment trop difficile.

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KLI : Le récit sous forme de feuilleton avec coup de théâtre, rebondissements en cascade, intrigues… est-il un genre que vous appréciez ?

S : Oui, j’adore cela. J’aime quand c’est rythmé, quand on ne s’ennuie pas, quand un cinéaste, un romancier ou un dessinateur de bande dessinée prend la main du spectateur ou du lecteur et ne la lui lâche qu’à la fin de l’histoire.

KLI : Et le feuilleton radiophonique plus particulièrement ?

S : Je ne suis pas un grand connaisseur. Pour tout vous dire, quand Le perroquet des Batignolles a été diffusé sur les ondes, je ne l’écoutais pas. Je ne veux d’ailleurs toujours pas l’écouter. Même s’il est question qu’il soit rediffusé sur les ondes à l’occasion de la parution de la bande dessinée, je résisterai ! Boujut et Tardi m’avaient gentiment passé quelques cassettes audio mais je n’ai pas souhaité les écouter. C’est très important pour moi de pouvoir rester vierge sur le coup. Je ne veux pas être pollué par le travail d’un autre. Je ne veux pas entendre la voix des acteurs. Cela m’influencerait malgré moi. Par exemple, je suis certain que si j’avais entendu le son de la voix de la comédienne qui jouait Edith, je ne l’aurais pas dessinée comme je l’ai dessinée.

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KLI : Je crois que Tardi et Boujut vous ont laissé une totale liberté pour le découpage. Comment avez-vous procédé pratiquement ?

S : J’ai pris les 110 fascicules du feuilleton radiophonique. J’en ai lu une bonne partie. Je n’ai pas voulu tout lire car là encore, je veux garder de la surprise.

KLI : Cela veut dire que vous ne connaissez pas la fin ?

S : Si. Quand même. Les auteurs m’en ont parlé. Et puis j’ai lu quelques extraits de la fin, pris au hasard comme cela, pour avoir une idée de la direction que cela prenait. J’ai surtout lu consciencieusement les fascicules correspondant au premier album et, en cours de réalisation, j’ai éprouvé le besoin parce que je n’y tenais plus de lire les fascicules du second album. J’étais trop impatient de connaître la suite. Pratiquement, j’ai compté le nombre de pages nécessaires pour raconter le premier fascicule du feuilleton. Quand je lis un scénario, je visualise assez facilement le nombre de cases qui me seront nécessaires sur la base d’une moyenne d’une douzaine de cases par planche. J’ai donc vite évalué que chaque fascicule du Perroquet allait représenter entre 2 planches et demie et 3 planches de bandes dessinées. Au final, en faisant une petite division, j’ai vite su que les 110 fascicules représenteraient 5 albums au total.

KLI : Est-ce que vous vous êtes autorisé des coupes dans les fascicules du feuilleton radiophonique ?

S : J’ai bien été obligé. Déjà, Tardi et Boujut m’ont laissé totale liberté de faire ce que je voulais. Et puis, il y a dans le feuilleton des séquences trop radiophoniques qui passeraient mal en dessin. Il y a finalement beaucoup d’incursions extra-scénaristiques - c’est le terme que j’utilise – dans cette série. Je trouve que c’est d’ailleurs l’une de ses particularités. Il y a beaucoup de figurants parlants. J’ai essayé de respecter ça. C’est pourquoi on trouve des personnages qui passent furtivement sur quelques cases, une demie-page pas plus, parce qu’ils ont leur mot à dire et qu’ils le disent bien !

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KLI : Avez-vous découpé intégralement Le Perroquet avant d’entreprendre sa réalisation ?

S : Non, je ne procède jamais comme ça. Ce serait trop ennuyeux pour moi. Je fais un découpage au fur et à mesure. Par contre, chacune de mes planches est découpée très précisément, en fonction de la planche qui est en vis-à-vis. Cela m’est d’ailleurs arrivé de concevoir des pages en vis-à-vis avec des découpages symétriques. C’est le cas des planches 34 et 35 du Perroquet. L’idée du découpage symétrique m’est venue parce que l’action le justifiait, parce que je devais représenter des personnages en train de discuter autour d’une table, une séquence qui ne bouge pas trop.

KLI : Les planches qui jouent avec la symétrie, c’est très jacobsien finalement ?

S : Peut-être. Je ne suis pas loin de la règle d’or, de Pi 3,14 ! L’harmonie est pour moi vraiment très importante. Je ne peux pas faire n’importe quel découpage. Il faut qu’il y ait un équilibre. Je ne peux même pas laisser passer une case qui serait disgracieuse dans sa proportion. Je pars toujours d’une trame de 12 cases carrées et à partir de là, je découpe ma planche. J’ai mon système. Il fonctionne plutôt bien. Et puis je m’amuse à dessiner des cases en forme de L, d’autres au formes parfois très étonnantes. C’est dans le Donjon que j’ai été le plus loin dans l’amusement avec des cases vraiment très biscornues.

KLI : Ce qui ne vous empêche pas d’apprécier le gaufrier ?

S : Bien sur. Quand justement la scène le supporte, quand c’est très statique, dans un même décor, sans trop de mouvement des personnages, le gaufrier de 12 cases est très adapté.

KLI : Et au final, vous êtes arrivé à terminer le tome 1 là où vous l’aviez souhaité ?

S : Pas vraiment. J’avais compté à peu prés deux pages et demie par fascicule et je devais donc tomber au final du premier tome sur le fascicule 22. Finalement, j’ai terminé sur le vingtième parce qu’il y a des scènes qui m’ont demandé plus de cases. Comme le récit est tellement dense, avec plein de rebondissements, j’ai pu m’arrêter là sans souci. Cela fonctionnait bien. C’est bien tombé.

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KLI : J’ai apprécié votre travail d’intégration du texte dans vos cases et vos planches. Vous avez développé pas mal de systèmes ingénieux pour l’insérer au mieux dans vos compositions. Je pense notamment à ce phylactère inversé.

S : Le phylactère à flèche inversé ! Oui, c’est moi qui l’ai créé. J’ai d’ailleurs déposé un brevet (rires) ! Il y a aussi des phylactères illustrés qui sont des phylactères avec des personnages à l’intérieur. Il y a vraiment des tas de trouvailles que me suis bien amusé à utiliser au fil des planches. Le phylactère, au même titre que le découpage ou la mise en scène, est vraiment l’une des choses que j’apprécie en bande dessinée. Prenons l’exemple de la planche 31 où les personnages sont en train de monter à l’intérieur de la tour de la Maison de la Radio. Comme je n’ai pas pu faire des repérages dans cette tour car elle est actuellement en cours de dé flocage, il a bien fallu que je trouve un système pour aller vite et ne pas devoir inventer quelque chose que je ne connaissais pas. J’ai donc mis tous les phylactères à l’extérieur avec les personnages qui parlent à l’intérieur de leur phylactère. Je trouve cela rigolo. Je m’amuse beaucoup avec les phylactères. Je les prends comme des espèces de pancartes qui flottent au dessus du personnage parlant. Parfois, elles sont derrière. Parfois, le personnage est dessus. Parfois, la pancarte masque le personnage. Il y a même des phylactères dans les phylactères, des tas de systèmes vraiment marrants.

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KLI : Certains dessinateurs trouvent que trop de texte constitue une contrainte pour leur expression de dessinateur. Finalement, ce n’est pas du tout votre cas.

S : Je trouve que le phylactère, c’est vraiment une particularité de la bande dessinée. Pour moi, cela embellit une planche. Je trouve catastrophique d’entendre certains galeristes exposant des dessinateurs de bande dessinée dire qu’une bonne planche est une planche sans texte. Il y a des dessinateurs qui pour x ou y raisons dessinent leurs planches sans phylactères ou avec des phylactères muets, le texte étant rajouté après coup sur un autre document. Je trouve cela aussi très triste. Pour moi, le lettrage fait vraiment partie du dessin. Comme pour une affiche, le texte est intégré au dessin avec une typo spéciale.

KLI : C’est un tout.

S : Tout à fait. C’est pour cela que je dessine toujours le texte de mes couvertures. C’est vraiment important pour moi.

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KLI : Par contre, déléguer la couleur ne vous dérange pas.

S : Je travaille avec Dominique Thomas depuis des années. Elle a mis en couleur les Victor Levallois, le Donjon, pas mal d’autres travaux. On fonctionne vraiment bien ensemble. Je lui adresse des photocopies de mes planches avec des tas d’annotations, des indications utiles. Je lui envoie également toute ma documentation photographique. Par exemple, quand je pense que la couleur à privilégier pour représenter Paris est le gris pale, je le lui indique. Je ne peux pas m’impliquer dans la couleur car c’est trop de boulot. Je lui fais confiance, elle me renvoie les planches colorées et on corrige si nécessaire. Cela me permet aussi de rectifier les petites fautes que j’ai pu commettre. Il y en a toujours qui m’échappent. Dans ces cas là, je profite des rééditions pour apporter les corrections.

KLI : Dominique Thomas travaille par ordinateur. Cela ne vous perturbe pas ?

S : Non parce que je suis un dessinateur moderne ! Il est vrai que je dessine avec une petite plume sur du papier comme les anciens, ce qui au passage fonctionne toujours. L’utilisation de l’informatique ne me dérange pas. L’important avec la mise en couleurs informatique, c’est qu’il ne faut pas que cela se voit, que le lecteur la remarque. Et puis c’est aussi très pratique. Par exemple, quand une station de métro est représentée dans l’album, le texte est blanc sur fond bleu. Quand j’écris " Mairie de Montreuil " à la plume, c’est bien évidemment en noir sur fond blanc. Avec l’ordinateur, la coloriste ne va avoir aucun souci pour changer cela en blanc sur fond bleu. C’est une manipulation qu’on ne peut pas envisager avec une mise en couleur à la gouache. Et puis, les corrections sont aussi très aisées avec l’informatique. Je me souviens de mes premières bandes dessinées coloriées à la gouache. Pour les corriger, il fallait que je prenne un pinceau, que je repasse de la gouache, c’était vraiment fastidieux et la planche devenait sale rapidement.

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KLI : Le Perroquet est une vraie galerie de personnages. Est-ce qu’ils ont été faciles à trouver graphiquement ? Comment se fait le choix de la représentation de chacun d’eux ?

S : Cela dépend. Il y en a certains qui sont faciles. C'est le cas d'Etienne que j’ai trouvé très rapidement. C’est d’ailleurs l’un de mes personnages préférés. D’autres ne viennent pas facilement. Graphiquement, très curieusement, il y en a qui sont très difficiles. Par exemple, j’ai vraiment eu du mal avec Le Dantec. Je ne sais d’ailleurs pas expliquer pourquoi. Mais j’ai finalement réussi à lui trouver un visage.

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Recherches pour le personnage de Le Dantec

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KLI : Et Oscar, le personnage principal ?

S : Je l’ai trouvé facilement. En fait, c’est un mélange de Victor Levallois et de moi ! Je l’ai voulu un peu plus viril que Victor, un peu plus homme et un peu plus costaud. Je lui ai fait un nez rond parce qu’on m’a souvent critiqué de dessiner des nez trop pointus. C’est vrai qu’à une époque, sans trop savoir pourquoi, je m’étais embarqué dans des personnages avec des nez très pointus, surtout dans mes ouvrages pour enfants. Maintenant j’essaye de me corriger !

KLI : Avec une houppette qui peut faire penser à un certain reporter…Oscar serait-il un Tintin moderne ?

S : Je voulais des cheveux très courts et un graphisme assez sobre pour sa coiffure. Comme les miens sauf que je n’ai pas de cheveux sur le crane (rires) ! J’ai eu l’idée d’une espèce de mèche. Je lui ai posé cette mèche au dessus du crane. Derrière, cela n’aurait pas fonctionné. Cela aurait fait moche et ce n’est d’ailleurs plus trop à la mode. Sur les côtés, ce n’était pas concevable. Cela aurait donné l’impression d’espèces de rouflaquettes. Finalement, c’est vrai que le résultat ressemble à une houppette. Peut-être qu’inconsciemment, j’ai voulu faire une houppette à la Tintin. De toute manière, l’œuvre d’Hergé est toujours derrière moi. Je suis tellement admirateur de ses créations que lorsque je dessine, je pense à Hergé.

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KLI : Pour la représentation des personnages, " exploitez "-vous votre environnement familial, votre réseau d’amis ?

S : J’ai dessiné mon ami Jean-Christophe Menu. C’est un peu exceptionnel. Mes personnages, je les invente généralement. Il m’arrive cependant de m’inspirer de ma famille. De ma femme pour Edith, de moi pour Oscar, de.ma fille pour Clémence-Alice même si elle est un peu plus jeune. Je pense que je serai amené à m’en inspirer de plus en plus.au fil des albums. Pour l’habitation d’Edith et Oscar, je n’ai pas été chercher bien loin. J’ai repris pas mal de mobilier de mon domicile !

KLI : Question peut-être un peu indiscrète. Est-ce qu’au cours de la réalisation du Perroquet, vous aviez au coin de votre bureau ou à proximité des albums de vos glorieux ainés pour y jeter un œil à l’occasion, pour trouver l’inspiration pour une mise en scène, un cadrage… ?

S : Honnêtement, cela ne m’a jamais traversé l’esprit. Au contraire, cela aurait peut-être tendance à me gêner. Je préfère vraiment être vierge. Quand je dois dessiner une mer, je préfère voir des photos ou des films de mer. Je m’inspire de la réalité. En allant à Port-Crouesty, je prends plein de photos, j’hume l’atmosphère. C’est très important pour moi.

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KLI : Malgré l’admiration que vous leur portez, vous faites donc totale abstraction du travail d’Hergé, Jacobs…

S : Ce n’est pas tout à fait vrai. Par exemple, quand il m’arrive de dessiner une planche avec une case ronde, je me dis : " tiens, tu fais du Chaland ". Mais je ne vais pas aller regarder un album de Chaland pour autant. Parfois aussi, quand je réfléchis sur un dessin, il peut m’arriver de me demander comment Joost Swarte, Hergé, Chaland ou Blutch aurait fait pour résoudre le problème. J’essaye de me mettre à leur place, avec leur style propre en tête, et de voir comment ils auraient fait. Mais la réflexion seule me suffit. Je n’ai pas besoin d’aller voir.

KLI : Votre rythme va-t-il s’accélérer pour le second tome ?

S : Il n’était pas assez rapide pour le premier. Je vais essayer d’aller plus vite pour le second. La sortie du premier m’a pas mal motivé. Ca y est, Le Perroquet existe enfin sous forme d’album. Jusqu’à la parution, ce n’était encore qu’un projet, des planches dans un carton à dessin. C’est ce qui terrible avec la bande dessinée, quand on commence un album, on en a pour des mois et pendant cette période longue, le travail n’existe pas. Il est virtuel. Il s’accumule sur votre bureau.

KLI : Vous vous donnez un an et demi par album ?

S : Oui, ce serait bien.

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KLI : J’imagine que le décès de Michel Boujut a du gâcher le plaisir de la parution du premier tome.

S : C’est certain. Il était prévu qu’on se retrouve avec Tardi à l’occasion de la sortie. C’est très triste de le voir partir. C’était un type très sympathique. Je l’ai finalement croisé peu de fois. C’est dommage. Je crois pouvoir dire qu’il était assez excité par le projet. Il était très content de mon travail sur les quelques planches qu’il avait pu voir.

KLI : Est-ce qu’il est envisagé un tirage de tête pour bibliophile ?

S : Un libraire avait exprimé le désir d’éditer un tirage spécial du premier tome mais bizarrement, il a changé d’avis. Je n’ai pas trop compris. Donc il n’y a rien de prévu pour le moment.

KLI : C’est dommage. Ces tirages permettent souvent de mettre en avant le travail préparatoire du dessinateur, ses esquisses, ses croquis…

S : Vous savez, je fais très peu de croquis. J’ai des cahiers qui sont remplis de tout un tas de choses mais c’est plutôt des brouillons, du matériel pas toujours exploitable.

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Extrait des brouillons de Stanislas

KLI : On peut penser que Le Perroquet marque une étape importante dans votre carrière. La signature de Tardi et Boujut à vos côtés, un éditeur solide, une promotion efficace, cela devrait logiquement accroître votre notoriété.

S : Oui. J’ai un peu le sentiment de vivre une deuxième carrière après une première carrière dont je suis très content, qui m’a permis d’aller quasiment dans toutes les directions, de faire plein d’essais. Je suis très heureux d’avoir une bibliographie très variée et vraiment éclectique. Mais il est vrai que c’est agréable de réaliser une série qui a une visibilité, qui bénéficie d’un tirage important, qui est lue et appréciée. A ce titre, je pense tenir vraiment une matière de choix avec Le Perroquet. Je peux vous dire que le prochain tome sera très rythmé, plein de surprises et d’invention. Il sera encore mieux que le premier !

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Extrait des brouillons de Stanislas

KLI : Pour la suite, Le Perroquet reste hexagonal ?

S : Oui. De ce que j’ai lu jusqu’à présent tout se déroule en France. C’est un peu dommage mais il y a une telle diversité de lieux, d’ambiances et de situations que ce n’est pas un souci. Dans le second volume, il y aura le Musée du Louvre, un cirque, le Muséum d’Histoire Naturelle, les banlieues sordides que j’évoquais et puis le récit va aussi voyager dans le temps. Il y aura une grande plage de plusieurs planches consacrées à la grande guerre chère à Tardi. Je pense d’ailleurs que c’est un passage du feuilleton radiophonique que l’on doit à Tardi. Avec Boujut, ils travaillaient sous la forme d’un cadavre exquis, en se refilant le travail l’un après l’autre.

KLI : Avec Tardi, vous avez intérêt à ne pas vous louper sur les détails de la représentation de 14-18 ! C’est un expert !

S : C’est certain. Je vais devoir dessiner des poilus. J’irai lui demander des conseils !

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Extrait des brouillons de Stanislas

KLI : Vous voila donc embarqué pour plusieurs années de création autour du Perroquet ! On peut penser que cela va monopoliser votre énergie. Pensez-vous pouvoir trouver le temps de mener à bien d’autres bandes dessinées à côté ?

S : Non. Je ne pense pas que cela sera possible. Dargaud attend la suite du Perroquet avec impatience. Il faut que j’aille assez vite. Et puis de toute façon, cela ne m’intéresse pas trop de faire d’autres bandes dessinées en parallèle. Le Perroquet est vraiment génial à faire et je souhaite m’y consacrer pleinement. Le seul truc qui me plairait vraiment à côté du Perroquet, ce serait de dessiner un chapitre supplémentaire pour la prochaine réédition des Aventures d’Hergé chez Dargaud. Je viens de redessiner la couverture et ajouter quelques planches me ferait plaisir pour ce nouveau tirage. Bocquet, Fromental et moi sommes en pourparlers avec l’éditeur mais rien n’est décidé. Nous n’aurons peut-être pas le temps. De mon côté, je serais partant pour dessiner un nouvel épisode pendant l’été. Mais ce serait vraiment ma seule infidélité au Perroquet ! De toute manière, je ne suis plus impliqué dans l’Association, n’y trouvant plus le plaisir que j’y trouvais à une époque. De son côté, l’avenir de Victor Levallois est hélas plus que compromis. J’entretiens néanmoins toujours l’espoir de pouvoir en réaliser un autre. Qui sait ?

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KLI : Vous avez donc déjà d’autres envies de création après Le Perroquet ?

S : Bien sur. Pas mal d’idées me traversent la tête même si elles ne sont pas toutes réalisables. Par exemple, je me dis que j’aimerais bien faire un Jo, Zette et Jocko, ma série préférée d’Hergé. J’aurais bien aimé réaliser un Spirou mais les deux projets que je portais, l’un avec Frank Le Gall, l’autre avec Lewis Trondheim, n’ont malheureusement pas été retenus chez Dupuis. Tout comme une reprise de Gil Jourdan qui m’aurait vraiment emballé. C’est comme ça. Tant pis. J’ai aussi l’envie d’une bande dessinée de science-fiction, un genre que j’aimerais approcher de manière sérieuse. Et puis des récits historiques autour de Jeanne d’Arc ou d’autres figures de l’Histoire que j’apprécie. On verra bien.

Illustrations copyright Stanislas, Tardi, Boujut & Dargaud

21:35 Publié dans Stanislas | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

Une très dense et très intéressante interview d'un auteur que nous connaisssons bien de ce côté, avec au passage un bon scoop déniché par klare lijn : l'éventualité d'une nouvelle édition des Aventures d'Hergé. Bravo et merci.

Le blog de Geert et Nick parlera sous peu de cette nouvelle.

Écrit par : Nick Tyler | 21/07/2011

Drôle et brillante histoire, j'aime le style de dessin et de composition, aussi j'aime l'attitude de l'auteur et l'attention aux petits détails

Écrit par : casino | 09/09/2011

Bonjour,

Je souhaiterais savoir quand la suite du Perroquet des Batignolles intitulée "LE CAS KUGLOFF" va paraître ?

Merci pour votre réponse.

Écrit par : HECHLER | 10/04/2013

Tres bien le premier tome.A quand le deuxième ?Question qu'on a du vous poser 1000 fois...merci et à bientôt .amicalement

Écrit par : De Meireles Rui | 03/01/2014

Tintin repris par STANISLAS ???
Une collection "Tintin par..." serait-elle dans les cartons de Moulinsart ?
Voir ici :
http://stanislasbarthelemy.blogspot.fr/2014/06/stanislas-reprend-tintin.html
Je n'en reviens pas mais j'espère que ce sera confirmé !

Écrit par : DominiK | 30/06/2014

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