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31/07/2010

PEYRAUD VERS LA LIGNE MOINS CLAIRE ?

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Nous vous proposons un retour sur les deux dernières bandes dessinées de Jean-Philippe Peyraud publiées ce printemps 2010. En effet, tant Happy Slapping, adaptation d'un polar bien noir de Marc Villard chez Casterman et Lui, mise en images d'un huis-clos théatral de Philippe Djian chez Futuropolis marquent une évolution notable dans la carrière bien remplie de cet auteur de talent.

Tout en restant élégant, fluide, efficace, son dessin se fait ici moins léger et beaucoup plus réaliste. Son trait se durcit pour servir des récits plus inquiétants, plus sombres, plus angoissants, plus troubles que d'habitude : Lui est une plongée de 170 pages dans le cerveau tourmenté d'un homme hanté par trois femmes et Happy Slapping, le parcours croisé d'un SDF saxophoniste et de sa fille employée du Samu social sur fond de bastonnage de sans-abris avec gamins friqués, policiens ripoux et homme de main.

Il nous a semblé intéressant d'échanger avec Jean-Philippe Peyraud sur les évolutions perceptibles dans ces deux ouvrages. Une fois encore, le dessinateur a fait preuve d'une grande disponibilité pour répondre à nos questions. Qu'il en soit ici encore vivement remercié.

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Happy Slapping - Planche

Klare Lijn International : A mes yeux, Happy Slapping et Lui poursuivent une évolution déjà amorcée dans vos deux précédents ouvrages Mise en bouche et Quand j'étais Star, à savoir une tendance à un plus grand réalisme dans votre dessin et à un trait de moins en moins clair. Est-ce que je me trompe ?

Jean-Philippe Peyraud : Vous avez tout à fait raison, même si cette tendance n'est pas toujours réfléchie. Souvenez-vous lors de notre dernier entretien il y a deux ans, je déclarais « me préparer à un gros travail d'épure de mon dessin » pour l'adaptation de LUI. J'étais persuadé que le nombre limité de personnages, leurs caractères très typés et la mise en scène en huis clos allaient me ramener à plus de stylisation. Et puis ma main et mon inconscient en ont décidé autrement. Les thèmes mêmes abordés dans Happy slapping et Lui ne se prêtent pas à un trait rond et stylisé. Maintenant j'espère malgré tout garder une certaine élégance et la fluidité de la narration « ligne claire ».

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Lui - Planche

KLI : Qu'est-ce qui vous fait vous éloigner ainsi de la simplicité de trait qui était la vôtre il y a quelques années ? Lassitude par rapport à ce type de dessin ? Constat de certaines de ses limites pour approcher certains thèmes plus graves et plus noirs ? J'observe que vos illustrations pour le magazine féminin Elle vont dans le même sens, vers plus de réalisme dans la représentation des personnages, alors qu'elles sont le plus souvent légères. On pourrait en déduire que ce changement de patte est bien lié à une envie de dessinateur plus qu'à une nécessité d'adéquation au type de récit que vous mettez en images.
 
JPP : Certainement le constat de ses limites pour les thèmes plus graves et plus noirs. Traiter Happy slapping avec le trait de Premières chaleurs est impensable. C'est une question d'adéquation, tout simplement. Maintenant si on regarde le trait de plus près, il n'a pas énormément bougé. L'outil est le même (le feutre pinceau) le geste aussi, il s'appuie juste sur une documentation plus photographique, des anatomies plus réalistes et sur des masses noires plus importantes en hachures ou en aplats. Les illustrations pour Elle sont conçues en parallèle de mon travail en bande dessinée. Elles « subissent » ces orientations volontairement ou non. Quelquefois une illustration me permet de creuser une piste esquissée en bande dessinée et inversement. Il se trouve que les derniers articles que j'ai illustrés pour Elle s'accommodaient bien de ce trait plus réaliste. D'autres travaux d'illustrations ont gardé le trait plus rond de Premières chaleurs. Je pense notamment à mes travaux pour Système D ou des choses moins grand public. Il y a un plaisir indéniable de dessinateur à approfondir une nouvelle manière de faire mais je le lie très intimement avec les thèmes de mes derniers albums. Mon regard, mon état d'esprit ont changé et cela a forcément influé sur les histoires que j'ai envie de raconter et la façon de le faire. Travailler avec des écrivains m'a paradoxalement donné plus confiance en mon dessin. J'essaie de raconter plus en images et moins en mots. Je me rends compte, dans l'album que je suis en train de réaliser que je tends vers une concision des dialogues, quelque chose de plus sec. Mes premiers albums étaient très bavards. Je compensais mes failles graphiques avec les dialogues. La prochaine étape est un équilibre parfait dans l'épure du texte et du dessin. Y a encore du chemin !

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Happy Slapping - Planche

KLI : Quel regard portez-vous sur vos différents traits ? Celui de vos débuts avec Mine de Rien ou A Boire et à Manger ? Celui de Premières Chaleurs, Il pleut ou La Bouche Sèche ? Peut-on considérer ces styles comme définitivement abandonnés ? Pensez-vous continuer à évoluer dans votre dessin ?

JPP : J'espère bien continuer à évoluer ! Toujours en étant au service d'une histoire. Je ne suis pas dessinateur. Je suis auteur de bande dessinée. Le dessin y est intimement lié à l'histoire, l'ambiance les personnages, les dialogues. À tout un tas de paramètres qui donnent cette spécificité à ce travail. Ça n'empêche pas le dessin d'être « beau » mais ce n'est pas sa priorité. Lorsque je me penche sur mes travaux antérieurs, ce n'est pas tant le trait que je regarde que la manière de raconter, de mettre en scène. Et d'y voir des choses déjà en germes qui écloront 15 ans plus tard ! Maintenant c'est toujours étonnant de voir combien je suis incapable de reproduire des images de l'époque de Mine de rien ! Il y a une urgence dans ces cases qu'il m'est impossible de ravoir. Je peux retrouver ça dans des croquis où en essayant de nouveaux outils. Je me suis amusé a faire un série de portraits avec le lasso du logiciel Photoshop (carte de vœux). Un peu à la manière des papiers découpés de Matisse. C'était assez grisant.  Il faut que je trouve le moyen d'appliquer cette technique à un récit. 

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Lui - Travail préparatoire

KLI : Comment s'effectue finalement le choix du type de dessin à privilégier quand vous attaquez un nouveau livre ? Est-ce que c'est un choix purement personnel lié ou bien un choix discuté avec votre éditeur, votre co-auteur ou vos proches ?

JPP : Il n'y a pas à proprement parler de choix. Il y a une idée, une ambiance, des personnages qui forment peu à peu une histoire. Puis cette histoire devient mise en scène. Tout ça mentalement. Je ne suis pas sûr de visualiser dans ma tête les cadrages, les personnages, les décors. C'est une vision abstraite qui se concrétise au moment du dessin. Ma main essaie juste de traduire ce qu'a formulé mon cerveau. Le côté « outré » de la pièce de Philippe Djian m'a amené à rendre le dessin plus réaliste. Un trait trop stylisé aurait été redondant avec la stylisation des situations et des personnages. J'ai cherché une sorte d'équilibre afin que l'on croie à cette histoire.Cela dit, l'influence du co-auteur a une importance. En l'occurrence, je crois que les écrivains ont tendance à vouloir « matérialiser » leurs personnages dans le cadre d'une adaptation visuelle. Ils tendent donc à une vision plus réaliste. Il est moins évident pour un écrivain de voir son personnage de littérature s'incarner en style gros nez ou semi réaliste. Philippe Djian et Marc Villard sont des stylistes. Tout le jeu consiste à me fondre dans leur partition en y apportant ma stylisation. Une question d'équilibre. Les notions d'équilibre, de fluidité, de justesse sont essentielles dans mon travail. Ce sont elles, prioritairement, qui vont guider mes choix.

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Lui - Piste de couverture

KLI : Pourriez-vous nous éclairer sur vos choix concernant les couvertures de Lui et Happy Slapping ? Elles tranchent avec les couvertures de vos précédents albums. Celle d'Happy Slapping notamment qui ne permet pas du tout de vous identifier comme le dessinateur de l'ouvrage.
 
Je ne voulais pas d'une couverture avec le héros en gros plan avec une scène tirée de l'histoire à l'arrière-plan. Tout ce formatage actuel des affiches de cinéma ou des couvertures de bande dessinée m'emmerde. Comme les bandes-annonces qui vous dévoilent tout le film. J'adore les affiches de Saul Bass ou les affichistes polonais. J'aime les couvertures qui intriguent. Je montre beaucoup de choses dans cette couverture ( le lieu, l'ambiance, le ton et même la scène clé) sans rien dévoiler. Je tenais à un minimum de couleurs, l'intérieur étant en noir et blanc. Convaincre l'éditeur ne s'est pas fait sans peine mais je tenais vraiment à rompre, là encore, avec mes précédents albums. Peu importe qu'on reconnaisse mon trait puisque ce n'est pas du Peyraud façon Grain de beauté. Pour tout vous dire, je n'aime pas mes couvertures de Premières chaleurs. J'aurais préféré quelque chose de plus graphique, plus moderne, moins illustratif, moins « bd ». Pour Lui, j'ai proposé une quinzaine de pistes. Avec Didier Gonord, le directeur artistique de Futuropolis, nous sommes très vite tombés d'accord sur quelque chose de graphique voir symbolique. L'idée était en germe dans une de mes propositions, Didier l'a transcendée. En fait, tout est dit dans la couverture : un homme obsédé par des femmes qui lui font perdre la tête.

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Lui - Piste de couverture
 

KLI : Est-ce que l'adaptation de Lui a été plus compliquée que celle d'Happy Slapping ? On peut s'imaginer que mettre en planches une pièce de théatre, qui plus est un huit-clos en bande dessinée est moins facile qu'adapter un récit policier plus « classique » ?
 
JPP : J'ai travaillé les deux livres en parallèle. J'ai d'abord crayonné entièrement Lui. Et mettre en scène quatre personnages autour d'un canapé pendant 170 pages est assez éprouvant. Mais je tenais à garder le huis-clos. Une des raisons qui mettent l'homme dans cet état, c'est l'enfermement. Il était hors de question de faire du théâtre filmé et de promener les protagonistes dans les prés. Philippe Djian a écrit ce texte en le pensant pour le théâtre qui induit l'enfermement et des déplacements limités. Les rares fois où je quitte mes personnages c'est pour montrer le lieu et son isolement. J'ai choisi une résidence moderne perchée en équilibre sur les coteaux au-dessus d'une ville. J'ai gardé le postulat de localisation imaginaire et approximative que Philippe utilise dans toute son œuvre. J'ai promené mes personnages dans plusieurs pièces de l'appartement, là où le texte se contentait du salon. Ça ne se voit pas spécialement, mais ça m'amusait de mettre en scène la vamp, la mangeuse d'homme, dans la cuisine ou la salle à manger, par exemple. Au bout de 6 mois à vivre 24h sur 24 avec ces personnages, j'ai commencé à me sentir enfermé moi aussi.

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Lui - Planche

Me plonger dans Happy slapping et ses nombreux personnages et décors m'a ressourcé. Je me suis vraiment amusé à marcher dans Paris pour trouver les décors, à dessiner les scènes de violence et d'action imaginées par Marc Villard. J'ai été très surpris que Marc, sachant ma méconnaissance du polar, me donne à lire le manuscrit de Bird (le roman dont est tiré Happy slapping). J'ai pas mal hésité. Non pas que le texte ne me plût pas mais je craignais de ne pas être à la hauteur. La confiance que m'a portée Marc a été prépondérante. Les personnages d'Happy slapping gardent une certaine « élasticité » grotesque dans le trait qui répond à l'humour de Marc. Le trait est plus sec dans les décors. C'est un Paris froid et hostile que je devais rendre. De même j'ai tenu à rester en noir et blanc pour être au plus proche du sujet et de l'ambiance.

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Happy Slapping - Planche

Puis, je me suis enfermé avec l'homme et les 3 femmes de Lui pour l'encrage. Je craignais, après une telle coupure, de ne plus aimer mon découpage et de tout vouloir refaire. Il n'y a eu que quelques ajustements. J'ai redessiné l'aspect de la résidence pour lui donner un aspect plus aérien, dans une sorte d'équilibre précaire comme son locataire. J'ai affiné quelques mises en scène. La difficulté dans un huis-clos c'est de rendre les déplacements naturels, fluides et signifiants. Comme je ne peux pas jouer sur la voix et ses intonations, j'essaie de me servir de ses déplacements pour évoquer, soutenir les émotions. Aucun des gestes de mes personnages n'est gratuit. Le trait de Lui y est plus tendu, plus acéré que pour Happy slapping. Là encore, il épouse le propos. J'ai joué avec la couleur qui a un rôle narratif important. C'est véritablement elle qui donne ma vision du texte.

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Lui - Planche

KLI : Est-ce que vous comprenez que Lui puisse désarçonner certains lecteurs et être perçu comme un exercice de style un peu expérimental ?

JPP : Ce qui vous fait dire cela, c'est l'apparente complexité du texte, sa fausse linéarité. Dans une certaine mesure, Grain de beauté était aussi un exercice de style expérimental. Le pitch de Lui est assez simple : Une plongée dans le labyrinthe mental d'un homme à qui les femmes ont fait perdre la tête (d'où la couverture). Ce qui désarçonne le lecteur c'est qu'on le balade. Dans la première partie, il est sur des rails : un homme, sa femme et une ex-femme qui ressurgit du passé avec des griefs, rien que de très classique. Là où tout bascule c'est lorsque la voisine intervient. Alors que le lecteur était persuadé de lire une histoire, voilà qu'on vient lui en raconter une autre et que tout ça semble se mêler sans vraiment se croiser. Il s'agit de montrer comment la raison peut dériver en se mettant du point de vue du "délirant", en suivant sa logique et sa logorrhée. Comment le présent, le passé, le fantasme et la réalité se culbutent pour créer une « autre réalité ».
J'ai toujours aimé que le lecteur soit actif, ne pas lui donner toutes les clés. C'est en cela aussi que je trouve plus de similitude entre le théâtre et la bande dessinée qu'avec le cinéma. Je suis toujours amusé de voir les lecteurs me raconter ce qu'ils ont lu dans mes albums. Voir comment ils les résument. Certains vont tellement loin que je ne reconnais plus l'histoire que j'ai écrite ! Avec Lui, le lecteur referme le livre en se posant plus de questions qu'en l'ouvrant. C'est un livre qui demande une lecture un peu plus attentive. On ne s'y laisse pas porter par une seule émotion mais par plusieurs. Et, qui plus est, ces émotions sont mises à mal, voir inversées, en cours de route. Plus personnellement, je vois dans ce texte des similitudes avec le travail de création : comment un artiste vampirise ses proches, malaxe son histoire et ses fantasmes pour créer de la fiction.

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Portrait de Philippe Djian

KLI : Quelles sont les réactions par rapport à Lui ? Quel accueil lui a réservé Philippe Djian ?

JPP : Il est un peu tôt pour analyser les réactions. Je m'attends à ce que des lecteurs soient déconcertés. Comme certains l'ont été par Happy slapping. Cependant, ces deux livres sont pour moi totalement cohérents dans mon « œuvre ».
Quant à Philippe Djian, Je ne veux pas parler à sa place, mais je crois qu'il a vraiment apprécié le livre. Il m'a laissé le champ libre comme il l'aurait laissé à un metteur en scène.
Contrairement à Mise en bouche où la nouvelle à une existence autonome, le texte d'une pièce de théâtre est une étape, un document technique, c'est un texte en demande de concrétisation.
Et comme la pièce n'a jamais été montée jusqu'alors, il est content de voir son travail aboutir, en quelque sorte.

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Happy Slapping - Planche

KLI : Après deux ouvrages aussi adultes que Happy Slapping et Lui, aux atmosphères pesantes voire violentes, n'avez-vous pas envie de revenir à plus de légèreté pour vos prochaines bandes dessinées ? Quels sont vos projets comme dessinateur ou scénariste ?

JPP : Il se trouve que Marc Villard m'a proposé de retravailler sur son avatar auto-fictionnel qui était au centre de Quand j'étais star. Nous travaillons sur des scénarios originaux et au format strip. Il est trop tôt pour vous en dire plus mais il va sans dire que ce sera bien plus léger qu' Happy slapping. J'espère aussi retravailler avec Philippe Djian.
Mais pour l'heure, je crayonne les histoires d'un recueil à sortir l'an prochain chez Treize étrange, D'autres larmes. Une demi-douzaine de nouvelles dans l'esprit de La bouche sèche, dont j'assure texte et dessin.
2011 devrait voir aussi la conclusion du Désespoir du singe, avec Alfred. Finalement nous avons opté pour un troisième et dernier gros volume pour achever cette mini-série qui était prévue en 4 tomes. Il s'intitulera Le dernier vœu.

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Carte de voeux 2010

A noter :

- le site internet de Futuropolis fourmille de bonus comme ces photographies préparatoires au travail de Jean-Philippe Peyraud;

- Retrouvez Jean-Philippe Peyraud dans le pilote de Figure Libre, un projet de programme court destiné à la télévision et réalisé par Benjamin Busnel et Avril Tembouret.  Chaque épisode de 7' propose à un dessinateur de retranscrire en un temps limité un élément clé d'une oeuvre littéraire, célèbre ou méconnue : un personnage, une atmosphère, une scène mémorable... Bonne chance à ce projet !

- Retrouvez l'actualité de Philippe Djian et Marc Villard sur leurs sites respectifs.

Illustrations copyright Peyraud, Djian, Villard, Casterman, Futuropolis

 
 
 
 
 

14:10 Publié dans Peyraud | Lien permanent | Commentaires (0)

16/07/2010

SETH EXTRA

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Nous ne résistons pas au plaisir de vous faire partager la superbe couverture du dernier numéro de Canadian Notes & Queries. En effet, elle marque le début d'une collaboration entre cette revue littéraire canadienne et Seth chargé de refondre sa présentation.

On retrouve dans cette composition la touche rétro de l'artiste, grand amateur des magazines du début du siècle dernier.

Un bonheur n'arrivant jamais seul, ce numéro nous gratifie d'une bande dessinée de Seth présentant les coulisses de la revue d'une façon plutôt originale...

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A déguster en attendant le prochain volume de Palookaville annoncé pour octobre chez Drawn and Quarterly, vingtième volume qui marquera une modification de format et une augmentation de pagination.
 
 
 
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Liens utiles :
 
 
 
- le site de Drawn and Quarterly propose un aperçu de Palookaville 20 
 
Illustrations copyright Seth, Canadian Notes & Queries et Drawn and Quarterly
 
 
 
 
 
 
 
 
 

21:01 Publié dans Seth | Lien permanent | Commentaires (1)

09/07/2010

ECHANGES AVEC VITTORIO GIARDINO

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Après notre récent entretien avec Antonio Lapone, nous sommes très heureux de vous proposer un court échange avec Vittorio Giardino, autre auteur italien particulièrement marqué par l'école franco-belge. La confrontation des styles respectifs de ces deux dessinateurs transalpins se révèle d'ailleurs fort intéressante car elle montre bien toute l'amplitude et la diversité de la ligne claire. Autant Lapone flirte résolument avec le style atome et son approche design, autant Giardino tend vers une ligne claire réaliste traversée d'intentions graphiques plus obscures.  

Il est vrai que le trait de Giardino sert le plus souvent des récits policiers (Sam Pezzo), d'espionnage (Max Fridman) ou politiques (Jonas Fink) qui s'accommodent mal de second degré ou de dérision. Ce qui ne l'empêche cependant pas de créer des histoires plus légères et coquines avec la même exigence graphique (Little Ego ou Eva Miranda) et un talent certain dans la représentation de la féminité. La précision, le raffinement, la délicatesse pour ne pas dire la sensualité du trait de Giardino lui valent d'ailleurs d'être un illustrateur pour la presse, la publicité, l'affiche et la belle image.

Brève rencontre avec la ligne claire à la fois réaliste, classique et élégante de Vittorio Giardino.

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Max Fridman - Couverture pour la revue Cairo

Klare Lijn International : On dit souvent que vous êtes le plus belge des auteurs de bande dessinée italiens en vous classant parmi les héritiers d'Hergé. Est-ce que vous vous sentez proche de l'auteur de Tintin et du courant dit de la ligne claire avec des dessinateurs comme Swarte, Ted Benoit, Floc'h, Chaland, Juillard... ?

Vittorio Giardino : Certainement. Mais pas seulement d'eux. Je me sens proche aussi par exemple de Prado, Moebius, Tardi, Manara, Boucq...

KLI : Comment en êtes-vous arrivé à ce style réaliste et épuré ? Quels artistes ont été déterminants dans votre évolution graphique ? Quelles sont vos principales influences picturales en bande dessinée mais aussi en peinture, illustration, photographie... ?

VG : De manière tout à fait naturelle. Je dessine depuis que j'en ai le souvenir et j'ai toujours agi avec spontanéité. Donc on peut dire que mon style, même avec toutes les influences que j'ai eues et que je continue à avoir, est né tout seul. La liste des artistes qui m'ont influencé est très longue, de Paolo Uccello à Picasso, de Carl Barks à Hugo Pratt, de Hokusai à Dudovitch.

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Jonas Fink - Valse sur le pont de Prague
Sérigraphie pour Champaka

KLI : Pourquoi le choix du réalisme pour votre dessin ? Pourquoi vous interdisez-vous une forme d'approximation ou de simplification du réel ? Par exemple, pourquoi les yeux de vos personnages sont de vrais yeux et pas des points comme chez Hergé ?

VG : Comme je l'ai déjà dit, mon dessin est spontané et déterminé par les exigences expressives de l'histoire que je raconte. Dans mes bandes dessinées, c'est le dessin qui doit servir l'histoire et pas l'inverse. Donc les yeux sont dessinés comme ça pour rendre de manière plus efficace les émotions des personnages.

KLI : En quoi la base photographique vous est utile ? Comment parvenez-vous à vous en détacher pour imprimer votre patte d'artiste ?

VG : Concernant mon rapport avec la photographie, j'ai d'abord en tête l'image que je veux dessiner, ensuite je cherche éventuellement une photo qui me sert comme documentation. Mais je ne trouve jamais une photo à «copier» parce que le point de vue, le plan sont toujours différents des miens. Donc je me sers des photos pour connaître comment sont ou étaient lieux ou objets, mais je les dessine ensuite comme je veux, c'est-à-dire comme je pense qu'ils servent l'histoire.

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Little Ego

KLI : Qu'il s'agisse de vos bandes dessinées ou de vos illustrations, on sent une exigence esthétique forte et une recherche d'élégance dans votre approche graphique. D'où tenez-vous cet idéal de beauté qui impreigne vos travaux y compris pour les séquences les plus noires voire violentes de vos récits ?

VG : Merci pour vos compliments.  En vérité je ne saurais répondre. Je pense qu'une image est belle quand elle exprime bien l'idée et l'émotion que j'avais en tête. Et puis, c'est vrai, il y a quelque chose de plus, un certain équilibre entre les masses, un certain rythme dans les lignes, enfin un aspect de la composition qui, à résultat narratif égal, rend une image plus ou moins belle. Tant que de mon point de vue cela n'est pas atteint, je ne suis pas satisfait. Quand finalement je me dis « comme cela, ça va », j'éprouve un étrange sens de plaisir. Ce qui est dommage, c'est qu'il peut m'arriver de regarder ces mêmes images quelques mois plus tard et de ne plus les trouver si réussies. 

KLI : Vous signez des illustrations pour la presse, des affiches, des sérigraphies... Quel plaisir éprouvez-vous dans ces créations d'images isolées ? Vous sentez-vous autant illustrateur que dessinateur de bande dessinée ?

VG : C'est un défi très différent des bandes dessinées. Les illustrations doivent donner une idée et une émotion avec une seule image. Il faut beaucoup d'intelligence (pour trouver une bonne idée) et beaucoup de synthèse (parce que l'image doit être claire). Pour ces raisons je suis sûrement moins calé comme illustrateur que comme auteur de bande dessinée. J'aime me mesurer aussi avec ce genre de travail, mais je ne pourrais jamais renoncer à raconter des histoires.

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L'Atomium et M. Hulot
Sérigraphie pour Champaka

KLI : Votre trait, même s'il évolue légèrement au fil des ans, reste d'une grande constance. Est-ce que cette permanence implique une discipline de dessinateur ? Faites-vous des "gammes" ? Est-ce qu'il vous arrive, à titre personnel, de développer d'autres styles ? Est-il concevable de vous voir un jour publier une bande dessinée avec un dessin différent de celui qui fait votre renommée ?

VG : Je le répète, je suis très instinctif  quand je dessine. Mais ce que vous appelez mon style dépend aussi des instruments que j'utilise. Jusqu'à aujourd'hui toutes mes BD ont été exécutées avec une plume et de l'encre. Mais, avant de me consacrer à la BD, j'ai fait des gravures, j'ai peint et j'ai dessiné avec beaucoup d'instruments divers. Les résultats sont évidemment différents, même si la main est toujours la mienne. Donc on peut dire que, dans un certain sens, j'ai différents «styles», même si jusque à présent je ne me suis servi que d'un seul. Si un jour prochain je faisais une histoire d'un genre différent, comme je l'espère, je me servirais aussi d'un style graphique différent.

KLI : Quels sont vos projets en cours ?

VG : Je suis au travail sur le dernier Jonas Fink. Hélas, comme j'ai continuellement autre chose à faire, le travail avance plus lentement que je ne le souhaiterais.

 
Pour plus d'informations, le site internet de l'auteur : www.vittoriogiardino.com

Illustrations copypright Giardino, Casterman, Champaka, Glénat et Norma.

 

13:02 Publié dans Giardino | Lien permanent | Commentaires (0)