Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

01/11/2009

ENTRETIEN AVEC DEVIG

 
 
 
 
 
 
 
 
Couverture.jpg
 
 
 
 
Avec Alerte sur Fangataufa, Philippe Geluck, l'auteur du Chat et le dessinateur toulousain Devig nous proposent un récit humoristique fortement inspiré par l'univers de la ligne claire franco-belge avec ses clins d'oeil à Tintin, ses références à Jacobs, son ambiance générale très "collection du Lombard". Cette première aventure de Scott Leblanc, journaliste ahuri et gaffeur, et de son compagnon d'aventure, le professeur Moleskine, a néanmoins de quoi intriguer le lecteur. A sa lecture plutot agréable, on ne peut que s'interroger sur les motivations des deux créateurs et le registre dans lequel ils s'inscrivent : hommage, parodie, détournement des bandes dessinées de l'Ecole de Bruxelles ? S'agit-il d'une critique déguisée de cette ligne claire "canada dry" qui a tendance à se multiplier ces derniers temps (Le mystère de la traction 22 chez Paquet ou La théorie du Chaos chez Glénat ) ? Le dessinateur Devig a bien voulu nous éclairer - sans jeu de mot - sur ces différents points. Qu'il en soit ici remercié.

Klare Lijn International : A la lecture de votre album, je m'interroge. Est-ce qu'il s'agit d'un hommage à la ligne claire de l'après-guerre, d'une parodie dans l'esprit du Captivant de Chaland et Cornillon ou bien d'une critique des reprises de Blake et Mortimer et des bandes dessinées d'inspiration ligne claire très premier degré qui fleurissent actuellement ?

Devig : Je qualifierais cet album d'hommage irrévérencieux aux bandes dessinées belges de l'Age d'or. Hommage puisque l'on reprend le style graphique et la trame des aventures de ces années-là et irrévérencieux car l'on s'attache à tourner en dérision les propriétés de ce type de récit. En cela, il y a une proximité certaine avec le Captivant de Chaland et Cornillon. Si je devais qualifier cet album, je l'associerais volontiers à une démarche proche de celle d'Hazanavicius lorsqu'il tourne OSS 117.

Planche 1.jpg
La première planche

KLI : A mes yeux, le moteur essentiel de l'album réside dans le contraste entre un dessin très propre et classique et un propos qui tend à gentiment dynamiter et détourner les ressorts conventionnels de ce type de récit d'aventures ligne claire. Est-ce que je suis dans le vrai ? Peut-on dire qu'il y a aussi une volonté de "ringardiser" l'album ligne claire traditionnel en faisant apparaître à quel point il est vain aujourd'hui de vouloir recréer à l'identique des récits de ce type ?

D : Vous êtes dans le vrai. Le dessin classique nous permet de donner une légitimité à des propos ou des points de récit qui détournent les codes conventionnels inhérents à ce type d'aventures . J'ai beaucoup trop de respect pour les albums ligne claire traditionnels pour vouloir les ringardiser. Ici la volonté est plutôt de s'amuser de leurs faiblesses avec un œil contemporain.

KLI : Est-ce que votre bande dessinée ne doit finalement pas se lire uniquement au second degré ?

D : Je ne pense pas que la lecture au second degré soit la seule présente dans l 'album. J'ai espoir qu'un enfant qui lirait cette aventure y prendrait un certain plaisir même s'il n'y perçoit que le premier degré.

Etude Labo.JPG
Etude

KLI : D'un autre côté, même si le ton est caustique et humoristique, votre album accrédite à mes yeux l'idée totalement fausse que la ligne claire s'inscrit obligatoirement dans un contexte de récit ancré dans les années 50 avec savant fou, grande menace mondiale, journaliste enquêteur, voitures et costumes de l'époque. Q'en pensez-vous ?

D : Le fait que l'album soit un pastiche des aventures de cette époque nous contraint à utiliser la ligne claire dans ce contexte et je partage votre avis sur le fait que ce type graphique n'est absolument pas lié à une époque ou un type de récit mais, dans le cas présent, c'était notre propos et surtout notre envie. D'autre part, le récit se situe en 1966, on est donc plus proche des années 70 que 50. Je voudrais ajouter que rares sont les albums de cette époque dont l'aventure se déroule sur une trame aussi historiquement véridique que les essais nucléaires français en Polynésie.

KLI : Quelle est votre définition de la ligne claire ? Quels sont les auteurs que vous affectionnez dans ce registre qu'il sagisse des grands anciens ou bien des auteurs du "revival" des années 70 et 80 (Swarte, Ted Benoit, Chaland, Clerc...) ?

D : Ma définition de la ligne claire est qu'elle doit exprimer le maximum de choses possible avec le minimum de trait  Il y a de nombreux auteurs que j'affectionne , à commencer évidemment par les grands classiques : Hergé , Jacobs , Franquin , Martin (1er albums), Vandersteen...  Étant de la génération Métal Hurlant, j'ai adoré y découvrir des auteurs comme Chaland , Clerc , Swarte... Je pourrais également citer Floc'h, Juillard, Berthet, Tardi, W. Minus, Torres... et Geluck qui, pour moi, fait de la ligne claire.

Crayonné.JPG
Crayonné
 

KLI : Votre bande dessinée est truffée de clins d'oeil à Hergé, Jacobs mais aussi Franquin. Est-ce que vous avez dessiné cet album avec les aventures de Tintin ou Blake et Mortimer sous les yeux ? Quelles étaient les exigences de Philippe Geluck par rapport à votre dessin ? Aviez-vous totale liberté pour le traitement graphique du récit ?

D : Non, je n'ai pas eu besoin de dessiner avec des albums sous les yeux. Je me suis au contraire employé à reproduire les références graphiques qui étaient encrées dans ma mémoire. Philippe Geluck n'avait pas d'exigence particulière pour le traitement graphique de l'aventure car nous nous étions mis d'accord en amont sur la tonalité que nous souhaitions donner à l'album. Ma liberté graphique était donc totale même si je devais avoir une cohérence graphique proche des albums que nous aimions.

KLI : Finalement, votre trait se révèle assez neutre comme si vous aviez cherché à gommer toute personnalité dans le dessin. Est-ce que c'est volontaire ? Dessinez-vous toujours comme cela ?

D : Mon trait naturel est un peu plus brouillon et la ligne claire impose des règles que je prends grand plaisir à respecter. Toutefois si l'on regarde de près mes dessins, ils comportent, à mon avis, des spécificités qui leur sont propres comme, par exemple, l'emploi des pleins et des déliés .

Encrage_14[1].JPG
Encrage

KLI : La couverture de l'album, sa tranche, ses pages de garde, son quatrième de couverture, le nom du héros principal... tout cela nous renvoie à l'album de bande dessinée franco-belge type collection du Lombard. Pourquoi ces choix ? Pour toucher un public de nostalgiques ou bien au contraire pour tromper ce type de lecteur bédéphile un peu collectionneur sur les bords ?

D : Votre analyse est correcte. D'une part, nous souhaitions que la fabrication permettent aux amateurs qui ont aimé ce type d'album de retrouver la délicieuse sensation que l'on avait en ouvrant ce genre de livre. D'autre part, il y a un petit jeu à instiller le doute vis-à-vis de  ceux qui ne sont pas familiers avec ce type d'ouvrage.

KLI : A votre avis, qui va lire votre album ? Avez vous des premières réactions de lecteurs suite à la prépublication dans le Soir ? Quelles-sont elles ?

D : Je pense que le public de cet album s'orientera en premier lieu vers les amateurs nostalgiques et j'espère qu'il saura attirer des lecteurs  qui prendront plaisir à découvrir ce type de trait et le ton décalé de l'aventure. Les premières réactions à la suite de la publication dans Le Soir sont très favorables et me touchent beaucoup venant du lectorat belge qui est relativement pointu en matière de bande dessinée.

projet_couv..jpeg
Projet de couverture

KLI : S'agit-il d'un one-shot ou bien du premier album d'une série ? Les titres annoncés en quatrième de couverture ne sont-ils finalement qu'un leurre visant à tromper le lecteur et à critiquer insidieusement le principe même de ces séries au long cours répétant inlassablement les mêmes canevas ? Est-ce que finalement le projet Scott Leblanc ne doit pas se résumer à un seul et même album pour être crédible ? Aller plus loin avec d'autres aventures irait finalement à l'encontre du discours critique sous-jacent qu'il m'a semblé percevoir. Mais peut-être suis-je dans le faux ?

D : La quatrième de couverture est bien sur un leurre mais aussi un clin d'œil direct aux titres évocateurs et exotiques sur lesquels nous rêvions en attendant les aventures à venir. Je ne pense pas que le projet Scott Leblanc doive obligatoirement se résumer à un album pour être crédible. Dans le genre pastiche du cinéma des années 50-60, OSS 117 comporte bien, pour le moment, deux films. Je crois que nous n'avons pas encore exploré l'ensemble des pistes et qu'il y a suffisamment de matière restante pour nous amuser encore un peu, d'autant que nous avons pris le parti d'avancer d'année en année (1966,1967...). Ce qui est certain, c'est qu'il n'y aura pas 50 volumes. Une trilogie nous semblerait parfaite.    

Liens utiles :

- le site de DEVIG : http://devig.monsite.orange.fr

- le site de GELUCK : http://www.geluck.com

 Illustrations copyright Devig - Geluck - Casterman

15:14 Publié dans Devig | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Interview très bien menée. Bravo.
La démarche de déconstruction présentée par Devig serait plus convaincante si elle n'était pas contredite par le côté ouvertement commercial de cette affaire, qu'il s'agisse du public visé ou du fait de faire d'autres volumes dans la même veine.

Écrit par : Laurent | 02/11/2009

Tres interéressant. L'interview donne une parfaite repónse a les doutes que j' avait sur cette ouvre. Saludos!

Écrit par : bergamotte | 30/01/2010

Les commentaires sont fermés.