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01/06/2009

UNE PLONGEE DANS LA VIE DE BORIS VIAN

Frontispice TT Piscine Molitor.JPG

Avec Piscine Molitor publié dans la collection Aire Libre Dupuis, Hervé BOURHIS et Christian CAILLEAUX nous proposent de partir à la (re)découverte de Boris VIAN. Coïncidant avec le cinquantenaire de la mort de l'artiste, cette bande dessinée n'a rien du travail de commande. Certes, elle évoque l'étonnant parcours de cet artiste touche-à-tout à la fois ingénieur, musicien, poète, romancier, traducteur, parolier, critique de jazz... Mais elle va bien plus loin. Elle s'attache à restituer la vie de l'homme décédé à seulement 39 ans avec ses passions, ses doutes, ses zones d'ombre, ses craintes, ses difficultés... Elle nous dévoile un Boris VIAN plutôt sombre, souvent déprimé, marqué par une maladie cardiaque, confronté à des problèmes financiers, affectifs et à un manque de reconnaissance publique de son travail. 

Piscine Molitor est une belle bande dessinée biographique évitant les lourdeurs, prenant de la distance et donnant l'envie d'en savoir plus sur l'artiste et ses créations. Cette réussite tient à la fois à l'écriture intelligente d'Hervé BOURHIS et au dessin toujours aussi élégant et lumineux de Christian CAILLEAUX.

Autant de bonnes raisons de poser quelques questions aux intéressés.

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Klare Lijn International : Christian, un an après R97, vous nous revenez avec Piscine Molitor, une bande dessinée sur la vie de Boris VIAN écrite par Hervé BOURHIS. Comment s'est concrétisé ce projet ?

Christian CAILLEAUX : A la sortie de ma bande dessinée Le troisième thé, Hervé BOURHIS, que je connaissais depuis plusieurs années, m’avait dit apprécier mon travail et souhaiter que nous puissions, un jour, travailler ensemble. Il ne m’avait pas été possible de donner suite à sa proposition car je venais juste de signer chez Casterman pour la série les Imposteurs. Le hasard a fait que nous avons émigré tous les deux à Bordeaux, à peu près au moment, ce qui nous a permis d’être plus proches. Quand j’ai eu fini R97, Hervé m’a parlé de ce projet sur Boris VIAN qui lui tenait vraiment à cœur et qu’il imaginait dessiné par moi. Etant disponible, tout s’est alors enchainé rapidement.

KLI : En quoi cette collaboration avec un dessinateur-scénariste de bande dessinée est différente de celle que vous avez eue avec Bernard GIRAUDEAU sur R97 ?

CC : La démarche n’est pas du tout la même. La nature de l’échange a été complètement différente. Avec Bernard GIRAUDEAU, il y avait la rencontre humaine, le parcours de cet homme, l’envie d’évoquer le voyage, tout un terreau commun à travailler. Nous avons vraiment élaboré tout le récit ensemble en lançant chacun nos idées. Même s’il est rompu à l’exercice de l’écriture, qu’il s’agisse de littérature ou de scénario pour le cinéma, Bernard ne connaissait pas la bande dessinée qui est quand même un genre bien différent. Et puis pour R97, j’ai embarqué sur la Jeanne d’Arc. C’était une vraie aventure.

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KLI : Est-ce à dire que votre implication dans la conception de Piscine Molitor a été moindre ? Travailler avec un auteur de bande dessinée a été plus "reposant" ?

CC : Hervé est un vrai fan de Boris VIAN. Il maîtrise totalement son sujet. Moi beaucoup moins. Je lui ai donc proposé de me mettre en retrait de l’histoire en lui demandant de me fournir un scénario précis, découpé, avec un story-board, pour que je me préoccupe uniquement de graphisme.

KLI : Hervé BOURHIS vous a t-il donné un découpage dessiné avec des indications de mise en scène ou bien vous a t-il laissé carte blanche ?

CC : Le scénario d’Hervé était écrit avec quelques crobars, des aperçus de mise en scène mais pas du tout directifs.

 
VIAN bar vert.JPG

KLI : Après le très maritime R97, Piscine Molitor vous offre la possibilité de renouer avec une atmosphère générale déjà développée dans plusieurs de vos autres bandes dessinées et qui semble votre terrain de prédilection.

CC : C’est vrai que je retrouve des styles, des plaisirs graphiques plus proches de ceux des Imposteurs. Cet album me permet d’évoquer la période des années 1940-1950 que j’affectionne beaucoup, des personnages que j’apprécie et puis aussi le jazz, l’une de mes grandes passions.

KLI : Avec toutefois la contrainte nouvelle de devoir représenter des célébrités à commencer par Boris VIAN, ce qui n'est pas manifestement votre exercice favori.

CC : Je suis le premier à reconnaître que je ne suis pas un grand portraitiste. La caricature est une forme de dessin que je ne maîtrise pas vraiment. J’ai fait beaucoup de croquis à partir de photos pour essayer d’attraper les traits du visage si marqué et si particulier de VIAN mais je m’en suis vite libéré dans un souci de cohérence graphique. Etre trop réaliste, c'est-à-dire plus dans le détail au niveau de la représentation de VIAN, m’aurait imposé un même souci de réalisme dans la représentation des autres personnages mais aussi des décors. Cela aurait finalement tout bouleversé. J’ai finalement joué le jeu des simplifications. Pour moi, les approximations dans la représentation de VIAN ne sont pas une contrainte pour le déroulement du récit.

VIAN sartre.JPG
 

KLI : Vous ne vous considérez donc pas comme un dessinateur réaliste ?

CC : Je suis un piètre dessinateur sur le vif. Je suis incapable de dessiner ce que je vois. Je me perds dans les détails, ce qui me fait louper les proportions et empêche toute composition réussie. Quand j’ai embarqué sur la Jeanne d’Arc pour R97, mes prises sur le vif étaient à mes yeux toujours ratées. Ce n’est que lorsque je retournais m’isoler, en ayant fait le ménage dans ma tête, pour essayer de créer une vision propre, pour restituer une photographie mentale, que je m’approchais d’une réalité déformée correspondant à ce que je désirais. Finalement, la Jeanne d’Arc, on reconnaît sa silhouette si spécifique mais les tuyaux, les équipements de bords ne sont pas tous là. Non, je ne suis pas un dessinateur réaliste. Je me comporte donc de la même façon face à la difficulté de devoir représenter des personnalités.

KLI : Il y a manifestement des personnalités plus facile à représenter que d'autres. Votre SARTRE est aisément reconnaissable. Juliette GRECO moins facilement.

CC : Pour SARTRE, c’est facile. Il suffit de dessiner un œil qui dit merde à l’autre. Pour Juliette GRECO, c’était beaucoup moins évident. La représentation des jolies femmes est toujours très difficile et terrorisante pour un dessinateur car on retombe vite dans des automatismes esthétiques. Il m’a semblé que les cheveux, le contexte, tout cela suffisait pour l’identifier rapidement dans les quelques cases où elle apparaît. Piscine Molitor n’est pas non plus le prétexte à une galerie de personnages célèbres. Le but est de suivre Boris VIAN et d’être dans l’évocation d’une période.

VIAN greco.JPG
 
 

KLI : Est-ce que des repérages ont été nécessaires pour la représentation des différents lieux de Piscine Molitor ?

CC : Les différents décors de Piscine Molitor le sont surtout à partir de documentations, de photos d'époque. Hervé et moi avons peu donné dans le repérage in situ. Certes nous nous sommes rendus à Ville d’Avray voir la maison où VIAN habitait. Mais c’était plus un plaisir intellectuel d’esthètes qu’une nécessité. Je suis plutôt rigoureux avec les lieux. Le bar vert, c'est le vrai bar vert. Idem pour les nombreuses voitures de Boris VIAN, j'ai essayé de ne pas faire de boulette. Concernant la voiture des zazous, elle est reprise de la photo connue où l'on peut la voir devant le Tabou. Je l'ai transportée devant les Deux Magots. Sur cette case, l'église est également raccourcie pour les besoins de la composition. Je m'autorise ce type de montage et de déformation.  

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KLI : Pour la mise en couleurs, vous restez sur les bases de R97.

CC : C'est vrai. Je n'ai rien changé par rapport par rapport aux options retenues pour R97. Ce choix de palette limitée de couleurs avec des dominantes suivant les planches me semblait également convenir pour cet album. Mais il n'y a rien d'arrêté. Cela pourrait être remis en cause pour mes prochains albums.

VIAN double page.JPG

KLI : Hervé, l'ambiance générale du récit est plutôt grave et le personnage de Boris VIAN bien loin de l'image qu'on peut en avoir. Quel était votre but en écrivant Piscine Molitor. Dévoiler un autre VIAN ?

Hervé BOURHIS : On a toujours l'image du VIAN dilettante, animateur de Saint Germain des Près. Il est vrai qu'il était un homme plein d'humour et d'esprit qui aimait rigoler avec Henri SALVADOR et ses amis. Mais il est de notoriété publique qu'il avait des moments extrêmement sombres lorsqu'il se retrouvait en famille, seul... Cela tenait beaucoup à ses problèmes de santé, le fait qu'il ait appris à 13 ans qu'il avait un problème de coeur et qu'il n'en avait plus pour très longtemps. Et puis, il a connu plusieurs échecs, des difficultés à se faire éditer, le manque d'argent. Tout cela réuni a fait que sa vie n'était finalement pas drôle tout le temps.

VIAN jeune.JPG

KLI : Avec la vie et l'oeuvre de Boris VIAN, vous aviez de la matière pour une bande dessinée de plusieurs centaines de pages. Comment s'est fait le choix d'un récit sur 70 pages ?

EB : Cela a toujours été ma volonté. Mon idée n'était pas nécessairement d'évoquer son oeuvre mais sa vie. C'est très personnel. Je suis fasciné par sa trajectoire. Je n'ai donc pas choisi de développer telle ou telle période mais de décrire toute sa vie. Il me semblait évident de pouvoir parler non seulement de Saint-Germain-des-Près mais aussi de sa jeunesse à Ville d'Avray comme de ses démélés judiciaires et de sa fin de vie. Il fallait juste trouver un fil rouge pour que cela ne soit pas trop linéaire et saccadé et cela a été finalement la Piscine Molitor qui donne son titre à l'album.

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KLI : Boris VIAN fréquentait-il réellement cette piscine ?

EB : C'est véridique. Dans les dernières années de sa vie, VIAN y allait régulièrement pour faire de l'apnée soit-disant pour arranger ses problèmes cardiaques, ce qui malheureusement pour lui n'a certainement pas été le cas, bien au contraire. Cette pratique de l'apnée relevait d'une théorie assez douteuse.

KLI : Qu'est-ce qui fait que vous n'ayez pas fait le choix de dessiner vous-même ce récit auquel vous semblez très attaché ?

EB : C'est peut-être justement parce que je portais tellement ce récit en moi que je n'ai pas souhaité le mettre en images. Il fallait mettre de la distance. Seul, je crois que je me serais perdu. Comme Christian l'évoquait, j'aurais certainement cherché à forcer mon dessin pour développer un style plus réaliste, plus élégant. Je n'y serais certainement pas parvenu. Il me semblait évident dès le départ que cela ne pouvait pas être moi qui dessinerait cet album. J'ai tout de suite pensé à Christian parce que son dessin, à mes yeux, convient parfaitement au récit et le sert cent fois mieux que tout ce que j'aurais pu essayer de faire moi-même. Et puis, j'avais envie depuis longtemps de travailler avec lui.

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KLI : Est-ce qu'une nouvelle collaboration BOURHIS-CAILLEAUX est envisagée ?

EB : Ce n'est pas prévu pour le moment. Nous sommes l'un et l'autre sur d'autres projets.

CC : Ce n'est pas exclu en même temps. C'était très agréable comme collaboration.

KLI : Christian, sur quoi planchez-vous actuellement ?

CC : On remet ça avec Bernard GIRAUDEAU. C'est officiel. Le reste l'est moins puisqu'on ne sait pas encore, Bernard et moi, en quoi va consister cette nouvelle collaboration.

 

Piscine Molitor, un album à découvrir sur le site de la collection AIRE LIBRE .

Illustrations copyright CAILLEAUX - BOURHIS -DUPUIS

17:51 Publié dans Cailleaux | Lien permanent | Commentaires (0)

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