Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

30/11/2008

ENTRETIEN AVEC BLEXBOLEX

Cela faisait quelques mois que nous souhaitions vous proposer un échange avec le génial BLEXBOLEX. La publication, cet automne, de deux nouveaux ouvrages du dessinateur et illustrateur français, Destination Abecedaria, un angoissant polar-abécédaire teinté de fantastique édité par les Requins Marteaux et L'imagier des gens , un époustouflant livre d'images plein de drôlerie et de surprises proposé par Albin Michel jeunesse, nous donne enfin l'occasion de le questionner sur sa démarche créatrice, son graphisme rétro, ses influences... et bien évidemment ses connexions avec la ligne claire !

abecedaria imagier.JPG


Klare Lijn International : Dans la présentation de Destination Abécédaria, les requins marteaux situent votre dessin entre "un Joost SWARTE destructuré et un CHALAND primitif". Que pensez-vous de cette affirmation qui vous positionne manifestement dans la continuité des deux grands rénovateurs du style ligne claire en bande dessinée ?

BLEXBOLEX : Je n'en pense rien. Je ne suis pas responsable des argumentaires de presse écrits pour faire la promotion des mes livres.
Je pense néanmoins que l'intention des Requins en écrivant ceci est sincère, je veux dire ni cynique ni outrageusement mercantile. Le nom de Joost SWARTE est sorti de je ne sais plus quel chapeau à propos de L'œil privé. Joost SWARTE, tout comme Ever MEULEN est l'un des artistes dont je continue à suivre le travail avec beaucoup d'intérêt, de façon très amicale. J'en étais donc d'une certaine façon heureux, bien qu'ayant l'impression de ne mériter en rien la comparaison. Une sorte d'escroc involontaire, quoi. Je n'ai rien demandé, après tout.

081013061117308600.JPG

Extrait de l'Imagier des gens (Albin Michel)

KLI : Est-ce que vous revendiquez une part de filiation avec ce courant graphique qu'il s'agisse des anciens (ST OGAN, HERGE, JACOBS, VANDERSTEEN...) ou des contemporains (CLERC, PETIT-ROULET, TED BENOIT...) ?

B : Je ne revendique rien du tout. HERGE est important pour moi. Il m'a accompagné toute ma vie et il continue à le faire grâce aux très belles éditions d'archives notamment. Je le trouve passionnant jusqu'à la fin des années quarante, beaucoup moins après, de moins en moins en fait. Je connais finalement assez peu les autres. Ils ne m'intéressent pas vraiment. JACOBS peut être très bon, un excellent dessinateur avec un sens de la mise en scène époustouflant, mais il ne provoque pas le même intérêt chez moi. Son travail de refonte de Tintin avec HERGE est d'une très grande qualité. Au regard de ces capacités de dessinateur, cela a dû lui demander beaucoup d'humilité. Respect, donc, tout de même. J'aime beaucoup PETIT-ROULET, son trait rond, précis que je ne trouve absolument pas naïf. Ses personnages inspirent une sympathie immédiate. Je lis avec un très grand plaisir ses bandes dessinées, celle qu'il a produit avec MARTINY. Je trouve que Le cirque Flop est une petite merveille.

In Dada Futurisme-Guerre.JPG

Illustration Dada Futurisme Guerre

KLI : Doit-on plutôt considérer que vous allez puiser directement chez des créateurs, peintres ou illustrateurs extérieurs à la bande dessinée qui ont pu influer sur le travail des dessinateurs que je citais juste avant ?

B : Oui, l'Art Déco, tout l'art graphique dérivé des grands mouvements artistiques du début du vingtième siècle, jusque dans ses dernières lueurs, encore sensibles dans les années trente-quarante. C'est une vague énorme, quand on y pense. Les années cinquante, c'est déjà fini. Quelques traces chez quelques bons artistes, mais ce n'est plus une histoire collective. Ce monde n'existe plus. Il faut attendre les années soixante pour voir quelque chose de neuf et d'intéressant se produire dans l'art graphique. Ça accompagne bien entendu tous les bouleversements de la société à ce moment-là. Les années soixante-soixante-dix sont passionnantes, elles se sont bien trop vite essoufflées. Le monde a changé de vitesse.

KLI : Dans ma bibliothèque, vos ouvrages voisinent ceux de STANISLAS, MEULEN, Mc GUIRE, SETH... Vous sentez-vous proche de l'univers graphique de ces dessinateurs ? Votre Imagier des gens me semble sur la même longueur d'ondes que le récent Abécédaire de STANISLAS. Est-ce que je me trompe ?

B : C'est un très grand compliment que vous me faites. Je n'ai regardé que superficiellement l'Abécédaire de STANISLAS lors d'un de mes voyages à Paris. Je ne peux pas vous répondre.

l'oeil privé.JPG

Planche extraite de L'oeil Privé (Requins Marteaux)

KLI : Est-ce que des bandes dessinées ligne claire figurent en bonne place dans votre Panthéon personnel ?

B : Non. Encore une fois, je ne sais pas ce que vous entendez exactement par ligne claire. HERGE, WILLEM, MOEBIUS pour certaines pages du Garage Hermétique, Philippe PETIT-ROULET, DUPUY-BERBERIAN ? Richard Mc GUIRE ? Gary PANTER pour quelques pages de Jimbo, de Cola Madness ? Charles BURNS avec son style impeccable ? Walt DISNEY ? SEGAR ? Shuihô TAGAWA ? Otto MESSMER ? Ok, je fais l'idiot. Je pense comprendre un peu. Alors, c'est non. Les années quatre-vingt ne m'inspirent pas beaucoup de respect, même si quelques-uns de mes artistes préférés sont apparus à ce moment-là. C'est sans doute générationnel.

KLI : Considérons que la ligne claire est avant tout un trait. Si je vous dis que dans vos créations, derrière les aplats de couleurs sans traits, se dégage finalement cette ligne claire, est-ce que je suis dans le vrai ? Au moment où vous créez, ne travaillez-vous pas d'abord ce trait pour ensuite le faire disparaitre ?

B : Je crois que j'ai procédé ainsi pour Rogaton-man et pour L'œil privé parce que les dessins ont existé sous forme de tracés avant de connaître leur forme définitive. Mais non, en fait je travaille directement la forme sans passer par un trait d'épure. À la limite, mon dessin s'apparente d'avantage à la technique du modelage où il est possible de retirer ou d'ajouter de la matière pour obtenir la forme voulue. Je n'ai absolument pas besoin du trait. Il me gène à la limite. Est-il à l'intérieur ou à l'extérieur de la forme? Est-il une limite abstraite ou une condition de l'expression ou l'énonciation d'un fait ? N'est-il pas une forme en lui-même avec des contours possibles ? Il faudrait donc faire un trait d'épure pour dessiner un trait ? Je ne m'en sors pas. Je l'ai donc éliminé de mon dessin. Pourtant les possibilités du trait sont infinies, c'est sans doute une autre raison pour laquelle je tends à m'en débarrasser. Trop. Oublions un peu, si vous voulez, la "ligne claire", et même la ligne tout court, pour ne garder que la clarté, c'est déjà assez difficile comme ça. Là, oui, je veux bien vous suivre. Et que de cette envie, de cette nécessité de la clarté, naisse une certaine "ligne", un style, finalement, que je partage bien évidemment avec beaucoup d'autres dessinateurs, alors là, oui, je suis bien d'accord avec vous. Mais c'est dans cet ordre-là.

planche longue vue.jpg

Planche extraite de La longue vue (Thierry Magnier)

KLI : Comment se fait chez vous le choix de la couleur ou du noir et blanc ? Pourquoi un large palette de couleurs pour L'enclos, le noir-blanc-gris pour Peindre et La longue vue, deux récits plutôt drôles, et une trichromie pour Destination Abécédaria ? Contraintes de collection ? Choix délibérés ? Dans le même ordre d'idée, comment se fait le choix d'une bande dessinée avec bulles, sans bulles, sans textes, avec textes sous l'image ? Comment déterminez vous le moment où vous pouvez vous permettre de déformer les proportions d'un personnage et celui où un traitement plus réaliste est nécessaire ? Comment se font ces différent arbitrages ? La création chez BLEXBOLEX est laborieuse, hésitante, réfléchie, instinctive, un peu de tout ça en même temps ?

B : Mon "style" est en effet opportuniste. Il s'adapte aux conditions techniques. Je viens de l'imprimerie. J'ai une formation de sérigraphe et bien évidemment, je connais la plupart des contraintes de l'impression. Je pourrais même dire que l'évolution de mon dessin provient de la volonté de simplifier la tache de l'imprimeur. Assez comiquement, le résultat ne répond presque jamais à mes attentes et j'obtiens en fait rarement satisfaction. Je pense que je vais un de ces jours revenir à l'imprimerie. Trop de malentendus avec les imprimeurs. Les choix formels sont la base même de mes envies de faire des livres. Ils déterminent absolument tout. Ils viennent de la curiosité que j'éprouve par rapport à tel ou tel aspect technique de l'impression, dans toute l'acceptation de ce terme, donc en tenant compte de l'aspect émotionnel aussi. Une envie de test grandeur nature, si vous voulez. Une envie de vérifier une intuition. Ce qui m'étonne moi-même, c'est la dimension onirique que peut prendre cette curiosité. C'est une espèce de dérive, de rêverie - je dis ceci sans prétention, je vous demande de bien vouloir me croire ! - Le récit est quelque chose de tout à fait second. Il est une sorte d'écho de cette curiosité technique. Une façon de prendre en charge cette espèce de manie intellectuelle. Un contre-coup, une mise en scène de mon petit théâtre graphique. Je ne suis pas très clair là. Je suis désolé.

Illustrateur portfolio 10 ans illustrissimo.JPG

Extrait du portfolio Illustrissimo (Michel Lagarde)

KLI : Il se dégage de vos travaux un attachement à l'esthétique rétro des années quarante-cinquante. Seriez-vous un nostalgique ? Pourquoi ne pas ancrer davantage vos créations dans la modernité. Parce qu'elle vous inspire moins ou bien parce qu'elle ne répond pas à vos canons esthétiques ?

B : Les années vingt-trente plutôt. L'art du début du vingtième siècle est moderne, il a énoncé la modernité. D'une façon tellement claire qu'elle m'étonne encore. La dernière tentative d'universalité, par la simplicité, par la volonté de poser la simplicité en terme de question. Et donc, je me sens de la questionner de nouveau, à un niveau individuel. Je ne suis pas nostalgique de l'art du passé. Il est une distance, il me donne la possibilité d'une ironie par rapport à mon propre travail. Je me méfie un peu des tendances et des modes. C'est aussi une façon de me mettre à l'abri et de continuer à chercher. Je me méfie même de cette tendance "Vintage". Mais le travail de faussaire est intéressant. CIZO, par exemple le fait à merveille, avec beaucoup plus de soin que moi-même. Je ne crois pas que mes livres auraient pu exister dans l'époque où ils font semblant de s'inscrire. J'aime l'art moderne, et aussi celui qui se fait aujourd'hui. Mais il n'offre la plupart du temps que des réponses ou des questions d'ordre individuelles. Mes tous premiers livres jusqu'à Disaster Boy peuvent paraître plus "actuels" pour les jeunes dessinateurs que ma production récente. C'est assez drôle finalement.

Affiche rétine.JPG

Affiche pour le festival Rétine d'Albi

KLI : Est-ce que des travaux d'illustrations jeunesse ou publicitaires peuvent vous inspirer dans vos créations plus personnelles ? Par exemple, j'observe que les avions de Destination Abécédéria rappellent ceux de L'affaire Noël ou bien que l'hypnotiseur de l'affiche du festival Rétine se retrouve dans votre Imagier.

B : Tous mes travaux sont personnels, à différents niveaux d'implication, bien entendu. Les avions ? Un simple copié-collé. Enfin, simple, pas tant que ça, finalement. Mes dessins se font et se défont comme des briques de Lego. Ils ne sont ni fixés pour l'éternité, ni sacrés. Ce sont mes outils. Un morceau d'illustration fait pour un magazine vient combler un arrière plan d'une case de bd, Un personnage secondaire d'une histoire vient occuper le devant de la scène dans une illustration pour un journal, un détail agrandi devient une image isolée dans un livre, etc. J'ai toujours procédé ainsi, avant même de posséder un ordinateur. C'est également valable pour mes textes. Je pratique le collage. Je pense que vous pouvez vous amuser à trouver des concordances, voire des citations à peine dissimulées, en cherchant bien. Mais bon, j'ai encore assez peu écrit, c'est vrai.

avions abecedaria.jpg

Extraits de Destination Abécédaria (gauche) et L'affaire Noël (droite)

KLI : Depuis la publication de L'oeil privé, vous semblez tendre vers des récits plus accessibles et moins radicaux qu'à vos débuts dans le fanzinat et l'auto-édition au Dernier cri ou au Chacal puant. Partagez-vous cette perception ? Si oui, comment expliquez-vous cette évolution ? N'est-elle pas finalement normale dans ce sens où bon nombre d'auteurs de bande dessinée ayant débuté dans l'underground se sont progressivement dirigés vers une forme de classicisme (SWARTE en est un bon exemple) ? Est-ce que cela répond à une volonté de votre part d'être plus lisible, plus "grand public" ? De rendre finalement votre univers plus accessible ? N'est-ce pas également lié à votre travail pour l'illustration jeunesse qui appelle généralement une plus grande clarté dans le dessin et le propos ?

B : Je ne sais pas si je suis si classique. Je ne sais pas si j'ai "un univers". Je suis heureux quand on me dit que les enfants aiment les livres que je fais pour eux. Il y a une sorte de complicité qui s'établit, et que ce soit par le moyen du livre, c'est une grande satisfaction. De l'underground, mis à part quelques bons souvenirs et beaucoup de rage, je ne garderai finalement que la nécessité d'une certaine frange de clandestinité. Il était un peu mort l'underground parisien quand j'ai commencé à produire des livres. Le simple fait de faire des livres individuels dans ce territoire très particulier n'est pas un signe de vitalité, je crois. La clandestinité n'est pas incompatible avec une plus large diffusion, parce qu'un livre est aussi une sorte de code, il contient des signaux. À moi de gérer ce que je veux bien que l'on comprenne et ce qui ne s'adresse à personne au monde peut-être.

gertrude 2.jpg

Planche extraite de Gertrude in Toy Comix (L'Association)

KLI : Nonobstant tout ce que je viens de dire, votre univers reste quand même marqué par un net attrait pour l'étrangeté, les bas instincts humains, une certaine forme de monstruosité et de sordide. A ce titre, vous n'êtes pas éloigné d'un BLANQUET ou d'un BURNS. D'où vous vient ce penchant pour le côté obscur ?

B : Chez BLANQUET, je trouve que son expression de l'horreur est une forme de déclaration d'amour fou. Il m'impressionne beaucoup, c'est un artiste passionnant. Chez BURNS, l'horreur est plus codifiée, référencée. Il n'empêche que l'histoire qui s'intitule Burn again me fiche encore les jetons. Vraiment du grand art ! Je ne supporte même pas de regarder un film d'horreur. J'ai mis presque trente ans à me décider à voir Evil Dead ! J'ai adoré les films de ROMERO. Je ne les ai vus qu'il y a trois ans seulement. Je crois que les films que je me fais dans la tête sont pires. Mais mes livres ne sont pas vraiment effrayants ni tout à fait sordides. C'est finalement assez amical et bon enfant. Vous ne trouvez pas?

KLI : C'est vrai par certains côtés. J'aurais peut-être dû parler d'une forme de dérangement et de perturbation que vous aimez introduire dans vos récits.

B : Je ne sais pas. Ça tient peut-être à la relation que j'ai au monde. Chacun a la sienne. Le monde me perturbe, il m'émerveille, il m'horrifie, c'est comme ça. L'émerveillement peut-être proche de l'horreur, et vice-versa. C'est une inquiétude. C'est peut-être ce que vous entendez, par perturbation ? C'est vrai qu'il m'est difficile d'envisager de faire un livre sur le mode du "calme". Je suis plutôt panique.

planche abece.jpg

Planche extraite de Destination Abecedaria (Requins Marteaux)

KLI : Avez-vous le sentiment d'avoir aujourd'hui atteint l'aboutissement de votre évolution graphique en disposant de la palette vous permettant de vous exprimer pleinement en bande dessinée, en illustration, en publicité ? Votre patte est désormais facilement identifiable. Votre vocabulaire graphique semble bien en place. Qu'est-ce qui pourrait vous faire évoluer encore ? La volonté de ne rester pas figé ?

B : La curiosité. Je ne pense pas avoir fait mes livres. Pas encore. Tout simplement.

KLI : Qu'est-ce qui vous fait dire que vous n'avez pas encore atteint votre plénitude d'artiste ?

Je me sens encore gêné aux entournures. Des expériences graphiques qui n'ont pas atteint leur plein aboutissement. Les livres sur lesquels je travaille en ce moment me posent des questions, ouvrent un champ nouveau. La relation texte/image me paraît un espace encore inexploité, dans le monde de l'édition jeunesse et en bande dessinée, à un niveau qui ne serait pas uniquement expérimental ou de l'ordre de la démonstration. Je ne sous-estime pas les travaux de L'OuBaPo, par exemple, mais je pense à quelque chose qui serait d'avantage de l'ordre du sensible, de l'émotionnel, un autre type d'implication.

KLI : Vous bénéficiez aujourd'hui d'une reconnaissance bien au-delà des frontières hexagonales. Destination Abecedaria a été initialement publié en Allemagne. Vous collaborez à des publications outre-Atlantique. En quoi cet écho international modifie votre approche créative ? Est-ce que vous tendez à orienter vos travaux de telle manière qu'ils touchent à l'universalisme et puissent être appréciés partout ?

B : Je ne vois pas les choses comme ça. Les gens prennent ce qu'ils veulent bien prendre et je suis évidemment content quand ils le font.

Duel annonce pour les Cahiers d'été de Libé.JPG

Illustration pour LIBE

KLI : Comme bon nombre d'auteurs, vous oeuvrez dans l'illustration ou la publicité. Qu'est-ce qui vous pousse à continuer la bande dessinée là où certains se contentent de dessins isolés pour la presse ou de campagnes bien rémunérées ? Pour satisfaire le conteur qui est en vous et qui serait en quelque sorte frustré de ne pas pouvoir raconter tout ce qu'il veut au travers de simples images ou l'illustration de récits écrits par d'autres ?

B : Parce que je ne fais pas de campagne bien rémunérées. Hahahaha! Non, comme je vous l'ai expliqué, le processus est inversé, chez moi.
Je ne suis un conteur que par défaut. C'est le livre en tant que forme, en tant que véhicule qui m'intéresse vraiment. Ne me demandez pas pourquoi. C'est un processus.

KLI : Votre attachement au beau livre est manifeste. Vos créations sont toujours très soignées, diverses dans leur format et leur présentation.

B : J'aimerais que mes livres soient encore mieux faits. Ils pèchent toujours quelque part. C'est un grand sujet d'agacement.

KLI : Quel est votre regard sur la bande dessinée contemporaine ?

B : J'ai peu de temps pour lire des bandes dessinées. TESUKA est une lecture d'une très grande qualité parfois, L'homme sans talent de Yoshiharu TSUGE a été une de mes meilleures lectures récemment, BURNS, BLANQUET, PANTER sont mes héros pour toujours. Et BLUTCH ! La Volupté, Vitesse Moderne! Quels livres ! Je n'ai pas de regard particulier sur la bande dessinée. Je ne suis qu'un consommateur ordinaire.

KLI : Si l'on vous proposait de réaliser un Spirou, comme l'a fait avec brio Emile BRAVO, est-ce que vous seriez partant ou bien cela va à l'encontre de vos principes ?

B : Je n'ai pas de tels principes ! Mais je ne pense pas que j'accepterais, si cela devait jamais se produire, par erreur sans doute : trop de travail, pas assez de satisfaction en perspective. Cette histoire n'est pas la mienne.

bim 5.jpg

Extrait de Bim de la jungle (Thierry Magnier)

KLI : Avez-vous déjà eu l'occasion d'oeuvrer dans le dessin animé ? Adapter l'un de vos récits au cinéma ou en animation vous semble t-il concevable ?

B : Oui, tant qu'on ne me demande pas de faire ce travail.

KLI : Vous accepteriez de laisser votre univers à d'autres mains ?

B : À la condition du final cut, oui, bien sûr. Par ailleurs, je ne pense pas que la "création" soit quelque chose de si personnel. 99,99 % des formes que nous utilisons pour nous exprimer ne sont pas de nous. Presque rien en fait. C'est très rare de réellement inventer quelque chose et lorsque cela arrive, on ne s'en rend généralement même pas compte, à moins d'une très grande lucidité. Ceci dit, le style, si style il y a, est l'expression de notre personnalité, qui à 99, 99% n'est pas de notre propre fait. Hahaha! Je plaisante, mais à peine. Il suffit juste que les choses soient bien faites, et tout va bien.

KLI : Pratiquez vous la peinture, la sculpture, la vidéo, la photographie...pour sortir de votre univers graphique, vous défouler, vous ressourcer, vous changer les idées ?

B : Je fais des dessins pour les exposer, de temps en temps. Mais cela ne m'intéresse pas tant que ça. Je ne suis pas peintre, ni réellement un artiste. Je préfère varier mes techniques en travaillant tranquillement - si possible! - à mes livres. Pour eux, je veux bien tout faire. J'ai fait de la photos et du volume pour Ubu-ru N°5, du pochoir, de la gouache pour d'autres, du lavis pour un autre, de l'eau-forte pour encore un autre, je fabrique mes propres trames de demi-teintes, voudrais refaire du papier, je veux dire en fabriquer, je teste de nouveau supports, m'exerce à l'écriture - très difficile! - et je rêve beaucoup…

Couverture L'enclos.jpg


KLI : Avez-vous des expositions prévues ces prochains mois ?

B : À Marseille en décembre. C'est une exposition organisée par Fotokino, Laterna Magica, du 3 au 21 décembre 2008, avec Jochen Gerner en principal exposant. Pour plus d'informations : http://fotokino.org/

KLI : Et internet ? Est-ce qu'un site Blexbolex est à l'étude pour permettre à vos admirateurs de suivre vos créations ?

B : Non, je n'en ai absolument pas le temps.

cornelius-blog.JPG

Le site internet Cornelius griffé BLEXBOLEX

KLI : Quels sont vos projets en cours et vos prochaines publications ?

B : Je travaille principalement sur 3 livres :
- L'imagier des saisons, qui est une sorte de suite à l'imagier des gens. Derrière les images et les dénominations, une sorte de récit ce profile donc. Ce devrait être le deuxième "tome" d'une série d'imagiers qui en comportera quatre, si possible.
- Un livre en images légendées dont le récit s'auto-détruit, et qui s'appelle Hors-zone, à paraître chez Cornélius.
- Un petit livre en sérigraphie devrait sortir en février. Il s'appelle La fêlure; c'est un récit en images et il est imprimé et édité par Frédéric Déjean. Il devrait être très joli.
C'est tout pour le moment.

KLI : C'est déjà beaucoup ! Plein de belles choses à découvrir prochainement dans les bonnes librairies.

081013061147179271.JPG

Extrait de L'imagier des gens (Albin Michel)

A voir absolument pour prolonger cette lecture : le portfolio d'images de BLEXBOLEX sur le site de l'agence ILLUSTRISSIMO.

Illustrations copyright BLEXBOLEX et les éditeurs cités

08:02 Publié dans Blexbolex | Lien permanent | Commentaires (2)

15/11/2008

LA LIGNE CLAIRE TISSE SA TOILE

Les blogs ou sites internet consacrés à des créateurs ligne claire se multiplient pour le grand bonheur des amateurs du genre.

Je vous recommande les deux sites animés avec rigueur, compétence et talent par Basil SEDBUK autour des univers de FLOC'H et François AVRIL :

FLOC'H.JPG

- Un homme dans la foule consacré à l'actualité de FLOC'H, est une véritable mine d'or. Parmi les dernières informations rapportées sur ses pages, on notera un scoop de taille : l'annonce de Black Out, la prochaine bande dessinée de l'artiste à paraître en 2009.

Passants d'AVRIL.JPG

- Les passants d'Avril offre au visiteur un large aperçu de réalisations passées, présentes et à venir de l'artiste. Il s'est dernièrement penché sur les récentes créations de François AVRIL chez Alain BEAULET : le livre Art reprenant des illustrations et dessins de l'artiste autour de ce thème et le magnifique portfolio Marée basse .

Je vous conseille également d'aller faire un saut sur les deux derniers sites créés par Pierre ANDES, le Président des Amis de Freddy, véritable STAKHANOV de la ligne claire :

Cornillon.JPG

- Le site presque officiel de Luc CORNILLON vient combler un grand vide en mettant en avant les créations d'un dessinateur talentueux et malheureusement un peu trop oublié des amateurs de bande dessinée car n'ayant plus publié d'album depuis plusieurs années. Il n'en demeure pas moins actif dans le monde de la presse et de la publicité en développant un style ligne claire impeccable. Un artiste à (re)découvrir de toute urgence !

Stanislas.JPG

- Stanislas BARTHELEMY, blog de deux amateurs, ouvre au créateur de Toutinox, du Savant fou et de Victor Levallois, la fenêtre internet qui lui manquait. Comptons sur Pierre ANDES et son compère Nick TYLER pour nous apporter plein de belles illustrations et informations sur STANISLAS.

On ne peut que se féliciter de cette multiplication de sites qui permettent à la ligne claire d'occuper la place qu'elle mérite sur internet.

01/11/2008

MICHEL RABAGLIATI : CONVERSATIONS AUTOUR DE PAUL

Pourquoi Klare Lijn International s'intéresse t-il à Michel RABAGLIATI et à sa série Paul, une bande dessinée d'outre-Atlantique, au parler très québecois comptant les aventures ordinaires d'une jeune canadien francophone tout ce qu'il y a de plus normal, de la fin de l'enfance au début de l'âge adulte ? Tout d'abord parce qu'un amateur de notre site, Frédéric GROSSE, nous a fait le plaisir de nous proposer un entretien inédit avec Michel RABAGLIATI et que ce dernier a accepté fort aimablement cette belle proposition. Ensuite, parce que les 5 albums de Paul publiés à ce jour sont de vraies réussites. D'une très grande qualité narrative, ils racontent clairement, simplement, avec humour et émotion, le vécu d'un personnage, alter ego de l'auteur, et nous renvoient finalement à nos propres réalités et souvenirs personnels. Enfin, parce qu'au fil de ses albums, Michel RABAGLIATI tend vers une épure graphique qui rapproche son trait d'une certaine forme de ligne claire. Autant de bonnes raisons qui justifient la lecture de l'échange qui suit.

Rabagliati self portrait.jpg

Autoportrait de Michel RABAGLIATI

Klare Lijn International : Michel RABAGLIATI vous êtes né en 1961 à Montréal où vous avez grandi dans le quartier de Rosemont. Aujourd'hui vous vivez toujours à Montréal avec votre famille.

Michel RABAGLIATI : Oui, j’habite dans la partie nord de la ville dans un petit quartier qui se nomme Ahuntsic, quartier résidentiel plutôt tranquille.

KLI : Depuis 1998, vous avez publié cinq albums reprenant des tranches de vie d'un personnage prénommé Paul. En lisant ces albums, le sentiment qui prédomine est que vous livrez au lecteur votre propre histoire. Alors Paul et Michel RABAGLIATI ne font-ils qu'une seule et même personne ? Quelle est la part d’autobiographie et de fiction dans votre travail d’écriture ?

MR : L’autobio n’est pas si important pour moi. Au fond, c’est par simple paresse, je pars de mes propres expériences pour élaborer des histoires, mais la vie et les expériences des autres, m’intéressent tout autant. Ceci dit, je ne me prive pas d’ajouter des scènes de fiction lorsque je dois orienter mon récit dans une direction voulue. La seule chose qui m’importe lorsque j’ajoute de la fiction, c’est que cette fiction soit plausible et qu’elle s’imbrique de façon invisible dans mon récit. Difficile de vous donner des chiffres mais disons que mes histoires sont autobiographiques entre 75 et 95%, dépendant des albums.

paul21.jpg


Paul à travers les âges - Extrait de Paul à la pêche

KLI : Vous-vous présentiez jusqu'à présent comme illustrateur et auteur de bande dessinée. Un illustrateur dans les domaines publicitaire, éditorial, commercial, scolaire…continuez-vous aujourd'hui à avoir cette double casquette ? (si oui comment conciliez-vous ces deux activités : des jours bien définis sur l'une ou l'autre ? un peu des deux chaque jour ?…).

MR : Mon but premier est de faire de la BD à plein temps. Mais comme tout le monde le sait, le Québec est un petit pays (en population) et il faut souvent avoir plusieurs cordes à son arc ici lorsqu’on veut faire de l’art. Pratiquement tous les comédiens de théâtre locaux que l’on voit ici, font un tas de trucs pour gagner leurs vies : doublages, émissions de radio, téléthéâtres, téléromans, annonces télé etc. C’est un peu la même chose pour moi, la BD ne m’apporte pas encore les revenus dont j’ai besoin, alors à l’occasion quand mon compte en banque est dans la zone critique, j’accepte des travaux d’illustration. Ou alors je fais de l’illustration lorsque qu’on me propose quelque chose de vraiment excitant et libre, comme la pochette de disque du groupe Mes Aïeux par exemple, que je viens de faire.

mes_aieux.jpg

Pochette de disque pour Mes Aïeux

KLI : Est-ce que je me trompe si je vous dis vous percevoir de plus en plus comme conteur et de moins en moins dessinateur ?

MR : C’est exact. Je me vois moi-même plus comme un conteur qui accompagne ses récits d’images, qu’un authentique dessinateur de BD. J’ai un jour réalisé que beaucoup de mes BD préférées n’ étaient pas exécutées par des virtuoses du dessin (au sens ou on l’entend dans le milieu de la BD), mais par d’excellents conteurs. C’est ce qui m’a décomplexé et poussé à en faire. Sinon, avant ça j’étais terrorisé à l’idée de ne pas performer comme un Dieu en dessin. La performance stylistique ne m’intéresse pas. J’ai seulement envie d’utiliser à son mieux le style naturel qui sort du bout de mon crayon, sans trop corriger et sans trop me prendre la tête avec des questions d’esthétique. De toute façon, le lecteur me suivra si je lui donne une histoire qui peut le captiver. Un de mes auteurs préféré est Bruno HEITZ. Ses histoires me fascinent et me donnent un plaisir fou. Pourtant on ne peut pas comparer son dessin à du Rembrandt ! Mais ses techniques de conteur sont excellentes et très efficaces, malgré des décors et des costumes hyper dépouillés. La simplicité, l’efficacité et l’honnêteté de son travail m’ont inspiré pour Paul.

KLI : Dans une interview vous disiez que vers l'âge de 11-12 ans la lecture d'un livre vous a "jeté à terre" à savoir Comment devenir créateur de BD de FRANQUIN et JIJE. En quoi cela vous a-t-il marqué ?

MR : J’étais abonné à Spirou au début des années 70. Comme beaucoup de jeunes, le travail de FRANQUIN me fascinait et m’envoûtait même ! La page de Gaston était la première que je regardais lorsque je recevais le journal. Ses pages restent de véritables chef d’oeuvre pour moi aujourd’hui. FRANQUIN était un immense artiste. Enfin voilà, un jour à la librairie de mon école, je tombe sur ce livre formidable. Je l’ai emprunté très souvent jusqu’au jour où il a mystérieusement disparu des rayons. Ce qui m’a le plus impressionné, c’est qu’un gars comme lui, daigne montrer tous ses trucs au monde entier. Je trouvais ça très chic de sa part et très généreux. Pour un novice comme moi qui voulais faire de la BD, ce livre était une mine d’or ! Je ne saisissais pas toutes les technicités de la mise en couleur, mais j’ai retenu beaucoup de trucs de ce livre.

KLI : D'autres auteurs ont-ils influencé votre style ? Vous citez souvent HERGE, GREG avec Achille Talon et plus proche de nous DUPUY-BERBERIAN ou SETH. En quoi chacun a-t-il eu une influence ?

MR : Je crois que c’est surtout avec Tintin que j’ai appris comment fonctionnait une BD. Pour moi la totalité des albums de Tintin constitue à elle seule une école de la BD. HERGE est un grand maître de la mise en scène et du «faire-comprendre-au-lecteur ce-qui-se-passe». Au niveau du style j’ai certainement plus hérité d’Alain GREE et de Miroslav SASEK. Ces deux illustrateurs ont profondément marqué mon enfance par leurs illustrations sans contours noirs. C’est d’abord en illustration de presse et publicitaire que j’ai développé mon style graphique, ensuite je n’ai fait que le convertir en noir et blanc et au trait pour les besoins de la BD.

paul tintin.jpg

Extrait de Paul dans le métro

KLI : Est-ce que vous entretenez des rapports avec les auteurs canadiens anglophones comme SETH, Chester BROWN ou Joe MATT ? De ce côté de l’Atlantique, on peut avoir l’impression que la bande dessinée québécoise vit un peu de son côté, qu’elle est plus tournée vers les créateurs européens. Est-ce qu’il y a une part de vrai dans ce constat ?

MR : Ces auteurs sont trop loin de Montréal, ils vivent tous à Toronto. J’ai toutefois rencontré Chester BROWN l’an dernier, lorsque je suis allé à Toronto pour le lancement de Paul goes fishing. C’est une personne très douce et à l’écoute. J’aime énormément son travail. J’ai vu ses planches pour la première fois lorsqu’en 1989 Chris OLIVEIROS, l’éditeur de Drawn & Quarterly est venu me voir pour me demander un logo pour la couverture de son magazine. À cette époque je ne connaissais plus rien de ce qui se faisait en BD contemporaine, j’étais totalement absorbé par mon métier de graphiste. J’ai été immédiatement sous le charme des auteurs présents dans cette revue : SETH, Chester BROWN, Maurice VELLEKOP, Joe MATT et quelques autres, Ce fut probablement là que l’idée de m’y mettre aussi un jour, germa. Mais il me fallut encore dix ans pour me décider à plonger. À l’âge de 38 ans.

KLI : Comment peut-on analyser votre style? Certains parlent d'une ligne claire volontairement naïve et simpliste, mais d'une grande élégance. Vous-même d'ailleurs n'êtes pas tendre et qualifiez votre dessin de moyen ! Vous sentezvous ligne claire ?

MR : Je ne sais pas. Je ne qualifie mon dessin de rien d’autre qu’une accumulation d’influences diverses, venant de la BD, des arts visuels et publicitaires. Ma ligne n’est claire que parce que je suis habitué de travailler proprement en graphisme. Lorsqu’on fait des logos et de la typo à la main, il faut que tout soit impeccable pour la reproduction. Cela habitue à une certaine rigueur d’exécution. Pour moi, il est difficile de me défaire de ce pli. J’aime aussi que tout soit clair pour le lecteur et qu’il n’ait pas trop à se casser la tête pour saisir mes compositions. Je veux lui ménager une lecture fluide. HERGE mettait beaucoup d’effort sur ce point, je crois. Ma plus grande hantise est de «perdre» mon lecteur. En tant que lecteur par contre, j’apprécie à peu près tous les styles dès lors qu’on me raconte une bonne histoire.

Coffret Paul Noël 2007-gf.jpg

illustration du coffret rassemblant les 5 premiers Paul

KLI : Vous expliquez que votre méthode de travail se résume à quatre étapes : 1er jet, crayonné, crayonné propre et encrage… pouvez-vous développer ? Est-ce que vous pratiquez dès le départ ce qu’Emile BRAVO appelle une écriture graphique mêlant textes et dessins ?

MR : Je ne sais pas ce que fait Émile – Je l’ai rencontré une fois, il est très drôle - ,mais moi je commence par prendre des petites notes dans un calepin. Je peux passer plusieurs années à accumuler des petites idées pour une éventuelle histoire. Un beau jour, (la plupart du temps une journée où je suis un peu déprimé et que j’ai le vague à l’âme) je me mets au travail, et ça ne s’arrête que le livre terminé deux ans plus tard. J’ai éliminé le deuxième crayonné avec l’expérience. Je commence donc par un synopsis écrit, pas trop précis, sans les dialogues. Cela tient habituellement sur trois ou quatre pages. Ensuite je plonge directement dans un découpage au plomb, où j’invente les dialogues et la mise en scène (la partie la plus intéressante du travail selon moi). Je passe alors au crayonné sur carton mince qui recevra l’encre plus tard. Je fais aussi
les scans, les tons de gris, la maquette et la mise en page à l’ordinateur. Mon éditeur n’a pour ainsi dire, rien à faire, car je contrôle tout de A à Z.

paul éditeurs.jpg

Extrait de Men in Black, clin d'oeil aux éditeurs de Paul

KLI : Vos 5 albums sont publiés chez le même éditeur : les éditions de la Pastèque. Cet éditeur va fêter prochainement ses 10 ans d'existence avec plus de 65 titres à son catalogue. Comment analysez vous cette fidélité à cette petite structure alors que vous avez peut-être été approché par des éditeurs plus importants ?

MR : Je préfère être publié ici autant que possible. Mes dialogues sont québécois, mes histoires aussi. Tout ce qui se passe dans Paul est très québécois et même spécifiquement montréalais. Puisqu’il y a un éditeur ici qui me convient, je préfère que tout soit fait ici. Cela crée un belle énergie dans le milieu également. Les jeunes auteurs sont nombreux maintenant à frapper à la porte de La Pastèque depuis que Paul en est le principal succès.

KLI : Quel est le tirage moyen d'un album de Paul ?

MR : Rien de comparable à un tirage européen, mais il faut comprendre qu’il n’y a que 7 millions de personnes sur ce territoire. Les Paul se sont vendus à 10,000 exemplaires chacun. Ce qui constitue un best seller pour ce genre d’ouvrage ici.

KLI : Est-que vous pourriez nous expliquer pourquoi les éditions de la Pastèque ne publient pas directement en anglais vos ouvrages ou le Rapide Blanc de Pascal BLANCHET ? Est-ce lié à un accord avec Drawn and Quarterly ? En ce qui vous concerne, est-ce que le succès est également au rendez-vous pour la version anglaise de Paul ?

MR : Drawn & Quarterly possède une expertise du marché anglophone que La Pastèque n’a pas. Ils sont là depuis plus longtemps aussi. Il y a beaucoup d’événements à couvrir du côté anglophone et je crois que de toutes façons, cela représenterait trop de travail pour La Pastèque de s’occuper d’un volet anglo. Les choses sont bien ainsi et tout le monde est heureux ! Les ventes de Paul sont à environ au tiers des ventes en français pour les versions anglaises. Je crois que si j’habitais Toronto ou New York, j’aurais probablement un peu plus de presse et que les ventes s’améliorerait, mais je ne suis pas présent dans les médias anglophones ou très peu.

KLI : Certains titres ont été traduits en anglais, en italien, en espagnol, en hollandais et en allemand. Alors que l'environnement décrit, les références, le parlé…sont très connotés "Québec", Paul n'est-il pas finalement un personnage universel ? Comment expliquez-vous le succès de votre série ?

MR : Je crois que c’est dû en grande partie au travail de traduction d’Helge DASHER qui traduit mes livres vers l’anglais. Les éditeurs étrangers ne voient jamais la version originale québécoise du livre (ils n’y comprendraient rien !). Ils font donc leurs travaux de traduction à partir de la version anglaise de Drawn & Quarterly qui est très bien faite. Une fois le québécois passé au rabot vers l’anglais, il n’en subsiste malheureusement rien et tous les charmants québécismes doivent sauter, car il n’en existe pas d’équivalent au Canada anglais. Cependant mes thèmes sont la plupart du temps universels : famille, amitié, naissance, mort, amour etc. Ce qui fait que tout le monde peut quand même s’identifier aux personnages et aux histoires.

paul multi-langues.JPG

Paul parle presque toutes les langues !

KLI : Vos 5 albums ont reçu au global plus de 16 prix ! et Paul à la pêche a été la bande dessinée la plus vendue au Québec pendant trois mois consécutifs et l’événement littéraire de l‘automne 2006 au Québec. On vous présente comme une figure incontournable de la bande dessinée au Québec dont le travail dans le domaine a révolutionné le 9ème art québécois… comment réagit-on face à de telles louanges ? Est-ce que cela vous met encore plus la pression pour le prochain album ou bien a contrario cela vous euphorise ?

MR : Les louanges et les compliments me font grand plaisir, c’est certain. J’écoute les bons commentaires comme les mauvais. Tout m’intéresse. Surtout les commentaires directs des lecteurs lorsque je leur dédicace un de mes livres. C’est surtout en face des lecteurs que l’on peut mesurer si on est sur le bon chemin ou pas. Je ne ressens pas de pression pour l’instant et à vrai dire je refuse même d’y penser. Pour moi la BD doit être une détente. Il me semble que j’ai assez couru dans tous les sens pour toute sorte de clients lorsque j’étais graphiste et illustrateur publicitaire, je vois maintenant ce nouveau métier comme une récompense bien méritée. Je travaille à mon rythme et je décide de tout. Même mon éditeur me laisse travailler en paix et ne me pose pas trop de questions sur mes futurs projets. C’est très rare que l’on puisse
jouir d’une telle liberté de nos jours. La liberté. Voilà ce qui m’euphorise !

KLI : Vous avez un site Internet (un peu au ralenti…) assez original qui mélange son, photos, effets graphiques …êtes vous de façon générale attiré par ce média ?

MR : Non pas tellement. J’essaie de fréquenter l’ordinateur le moins possible. Le site dont vous parlez a été réalisé par une jeune équipe de Radio Canada, il y a un bon moment déjà. Moi, je n’ai pas de temps à perdre avec ça. Ça m’ennuie terriblement.

KLI : Depuis peu on a vu apparaître le personnage de Paul sur des supports comme des sacs pour une librairie à Montréal (librairie Renaud Bray) ou plus récemment sur des t-shirts. S'agit-il d'initiatives très ponctuelles ou souhaitez vous décliner votre personnage au travers de différents supports ?

MR : Vous êtes vachement bien informé , car ces promos sont très locales ! Personnellement je ne tiens pas à voir mon personnages sur les autobus et sur des boîtes de yaourts. Pour une raison que j’ignore, cette idée me déprime. J’aime que mes personnages restent dans le domaine du livre autant que possible. Le sac Renaud-Bray a été imprimé à quelques milliers d’exemplaires pour une chaîne de librairies bien connues et le t-shirt a également été fait pour La Librairie Planète BD, une librairie spécialisée BD. C’est de la promotion très sympa et bien modeste. J’entend à ce que ça le reste, et je n’ai pas de grandes visées commerciales en ce sens.

Promo-tshirt.jpg


KLI : Est-ce qu’une adaptation cinématographique de Paul est envisageable en dessin animé ou bien avec des acteurs réels ? Quel regard portez vous sur les adaptations à l’écran de bandes dessinées (Ghost World de Daniel CLOWES, Persepolis de Marjane SATRAPI, les films issus des BD d’Alan MOORE, de Tintin, le projet en cours de Joan SFAR avec le Chat du Rabbin et j’en passe….) ?

MR : Mucho questions ! Il a déjà été question trois fois de porter Paul à l’écran sous diverses formes. Un premier projet était de faire un film en live action, ce que je préférerais, de Paul à un travail d’été. J’aimerais personnellement mieux voir des vrais acteurs jouer ça que du dessin animé. Le projet a foiré à la signature des contrats trop gourmands du côté des producteurs. On m’a demandé de travailler sur un long métrage à l’ONF en dessin animé, mais cela impliquait trop de mon temps. Ensuite on a voulu en faire une série d’épisodes courts pour Télétoon, j’ai refusé. Sincèrement, rien de tout cela m’excite beaucoup. Je place toujours l’oeuvre imprimé tout en haut de la pile. Pour moi c’est le livre qui est le plus important et qui constitue l’oeuvre originale et définitive. Le cinéma ne m’impressionne pas le moins du monde. Ça coûte si cher pour la plupart du temps finir en merdes incroyables. Il faut vraiment investir soi-même de son temps pour réussir une adaptation. CLOWES l’a réussi avec ghost world parce qu’il y a travaillé lui-même, idem pour Marjane SATRAPI avec persepolis. Par contre, Tintin n’a jamais marché au cinoche. Les film de Tintin ont toujours été d’un ennui mortel, tandis que les livres débordent de d’énergie et de mouvements.

flyer_paul_web.jpg

Exposition Paul par le fanzine Bidon Team 2008

KLI : Que pensez-vous de la "performance" réalisée à l'occasion de la dernière édition du festival de la bande dessinée de Québec, de permettre à des jeunes artistes de s'exprimer sur le thème de Paul ?

MR : Ce fut très sympathique. Mais j’avais un peu l’impression d’un hommage postmortem. Alors que je viens juste de commencer il me semble, dans ce métier ! Cela a tout de même été terriblement amusant. J’y ai d’ailleurs acheté plusieurs pièces.

Morgan bridge photo.jpg

Exposition de la galerie Morgan Bridge autour de Paul

KLI : Quels sont vos projets ? Paul à Québec, le prochain Paul est annoncé pour 2009 et présenté comme abordant des thèmes comme la mort et la politique…Paul a-t-il définitivement grandi…?
MR : Non Paul n’a pas définitivement grandi car j’ai le pouvoir de le rapetisser à loisir. Si mes livres sont chronologiques ce n’est qu’un pur hasard. J’ai d’autres histoires de Paul en tête qui se passent lorsqu’il avait 9 ans et d’autres lorsqu’il en avait 18. Ça n’a aucune importance pour moi que les histoires suivent un calendrier ou pas. Je suis en plein travail sur mon sixième album. Paul à Québec fait 161 planches. J'ai terminé le travail au trois-quarts. La sortie au Québec se fera autour du mois de mars 2009. Oui il y est question de la mort d’un proche (le père de Lucie), mais bien d’autres thèmes sont effleurés pour ponctuer cette histoire qui est assez triste pas moments. Un peu comme dans Paul à la pêche.

Paul à Québec.jpg

Couverture du prochain Paul

KLI : Avez-vous d'autres projets en dehors de Paul dans la Bande Dessinée ou dans l'illustration ? Est-il concevable que vous puissiez créer une bande dessinée qui ne soit pas un Paul ?

MR : C’est possible, je ne dis pas non. Il me semble cependant que je n’ai pas encore fait le tour de Paul et de son univers domestique. Il y a encore des histoires à extraire de ce côté je crois. Je songe quelque fois à des scénarios qui n’ont rien à voir avec le monde de Paul et de Lucie, cela serait certainement le bon moment d’explorer des personnages nouveaux aux personnalités très différentes de ces deux là. Mais je suis quelqu’un de très ordonné, et en général, je vais au bout de quelque chose avant de commencer du neuf.

Signet Paul Pasteque.JPGMichel Rabagliati est publié en français aux Éditions de La Pastèque et distribué en Europe par le Comptoir des Indépendants.

Bibliographie:

Paul à la campagne
Editions de la Pastèque, 1998

Paul a un travail d’été
Editions de la Pastèque, 2002

Paul en appartement
Editions de la Pastèque, 2003

Paul dans le métro
Editions de Pastèque, 2005

Paul à la pêche
Editions de la Pastèque, 2006

Paul à Québec
Editions de la Pastèque
À paraître en 2009


Sites internet :
http://www.bandeapart.fm
http://www.lapasteque.com

Illustrations copyright Michel RABAGLIATI & La Pastèque

15:29 Publié dans Rabagliati | Lien permanent | Commentaires (2)