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07/09/2008

ERIK DE GRAAF, UN AUTEUR A DECOUVRIR

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Le nom d’Erik de GRAAF doit certainement vous être inconnu. Rien d’anormal à cela puisque les bandes dessinées de cet artiste néerlandais n’ont pas, à ce jour, été traduites en français.
Ses trois premiers albums publiés chez Oog & blik – De Harmonie depuis 2003 mériteraient pourtant d’être proposés au lecteur francophone. En effet, le dessinateur a réussi à créer des récits très personnels particulièrement attachants, servis par un trait ligne claire d’une grande pureté, qui peuvent être très facilement appréciés en dehors des Pays-Bas. La preuve en est que l’une de ces bandes dessinées a été publiée au Canada dans la prestigieuse revue des éditions Drawn & Quarterly.

Fidèle à sa mission de prospection des auteurs étrangers qui gagneraient à être connus et reconnus sous nos latitudes, Klare Lijn International est parti à la rencontre d’Erik de GRAAF. En espérant que cet entretien et les illustrations qui l’accompagnent vous donnent l’envie de découvrir ses créations.

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Couverture de l'édition intégrale des trois premiers albums d'Erik de GRAAF

Klare Lijn International : Pourriez-vous m’en dire un peu plus sur votre parcours professionnel jusqu’à ce jour ? Au regard de votre bibliographie, il semblerait que vos débuts en bande dessinée soient finalement assez récents. Pourquoi ?

Erik de Graaf : Dans ma jeunesse, je dessinais beaucoup. Quotidiennement. Vers 8 ou 9 ans, avec un ami d’enfance, j’ai créé mes premières “bandes dessinées” qui ont malheureusement disparu… Par la suite, j’ai étudié à l’Académie des Beaux Arts de Rotterdam pour devenir designer graphique. Pendant mes études, j’ai découvert les bandes dessinées de Joost SWARTE, Ever MEULEN, etc. C’est à ce moment là que ma passion pour la bande dessinée à commencé. Je me suis mis à collectionner des albums, des affiches et des portfolios. Dans le
même temps, je songeais à dessiner des histoires moi-même, mais pour diverses raisons, je n’y suis pas arrivé. J’étais très occupé tout d’abord par mes études et puis ensuite par mon emploi de designer. En plus, je lisais beaucoup de bandes dessinées d’une telle qualité qu’il me semblait irréalisable d’arriver à un tel niveau. Il m’était aussi difficile d’inventer un scénario suffisamment captivant. Ce n’est qu’à la fin du siècle dernier, alors que j’étais à la maison pour quelques mois pour cause de surmenage – payant cher d’avoir travailler très dur
pendant de nombreuses années – que toutes sortes de souvenirs de ma jeunesse me sont revenus. J’ai commencé prudemment à dessiner quelques histoires brèves basées sur ses souvenirs. Après avoir réalisé trois ou quatre histoires, je les ai montrées a quelques personnes dont un propriétaire de librairie B.D. Tous étaient enthousiastes et le libraire m’a conseillé de montrer mon travail a l’éditeur Oog & Blik à Amsterdam, connu pour éditer Chris WARE, Michel RABAGLIATI, SETH, Joost SWARTE,Ever MEULEN... L’éditeur s’est montré très enthousiaste et en 2003, je faisais mes débuts en bande dessinée avec deux albums. A l’âge de 42 ans.

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Une planche extraite du récit "de Autorit"

KLI : L’esthétique «ligne claire» marque vos travaux. Pour quelles raisons ? Parce que vous aimez le classicisme, une certaine forme d’élégance graphique… ?

EDG : La découverte des bandes dessinées de SWARTE, MEULEN, CHALAND, CLERC, TORRES et BENOIT, au début des années 1980, m’a beaucoup marqué. J’aimais vraiment leur style clair et esthétique. Peut-être que c’était lié à mes études de designer graphique. Un designer essaie toujours de donner de la visibilité et de la structure à ses créations. Ce type d’exigences, je le retrouvais dans ces bandes dessinées : de la clarté, de l’élégance et de l’esthétique. Il était évident pour moi que le jour où je ferai de la bande dessinée, ce serait “Klare Lijn”.

KLI : Au-delà de vos rapports privilégiés avec les auteurs apparus dans les années 1970-1980, quelle était la place que vous accordiez aux anciens (HERGE, FRANQUIN période 1995-1960, JACOBS…) ?

EDG : Je connaissais HERGE, FRANQUIN et JACOBS. Mais je n’ai vraiment commencé à lire leurs bandes dessinées qu’au moment où j’ai découvert qu’ils étaient les inspirateurs de beaucoup des dessinateurs des années 1980. Ma relation avec les dessinateurs comme CHALAND, CLERC… est, je pense, plus forte. HERGE, JACOBS, FRANQUIN sont des dessinateurs fantastiques. Par exemple, je trouve les aventures de Spirou créées par FRANQUIN vraiment formidables. Mais je crois que la ligne claire perfectionnée par SWARTE, CHALAND… m’attire davantage. Yves CHALAND est mon favori absolu. Il a perfectionné le style utilisé par FRANQUIN. Je pense que personne n’a égalé CHALAND jusqu’à présent.

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"Lapin" et "Lapin ?", deux illustrations extraites d'un catalogue d'expo Lambiek

KLI : Si je vous dis que je trouve dans vos planches plus de proximité avec les univers d’auteurs comme SETH, RABAGLIATI, BLANCHET, Rutu MODAN ou bien Chris WARE que du côté de la bande dessinée franco-belge traditionnelle, qu’est-ce que vous en pensez ? Le fait que vous ayez été publié chez Drawn & Quarterly, le format particulier de vos bandes dessinées, le soin apporté à leur finition et à leur "design", la pagination variable de vos récits sont des éléments qui me font dire que vous êtes proche de la démarche créative de ces auteurs. Exact ?

EDG : Je pense que vous avez raison. Bien-que je sois beaucoup inspiré par le style de CHALAND, mes histoires sont vraiment différentes des siennes. Mes récits ont effectivement plus d’analogie avec ceux d’auteurs comme SETH et RABAGLIATI. Je me sens proche d’eux même s’ils ont atteint un niveau de création bien supérieur au mien ! Leur style de dessin m’a évidemment influencé et les sujets, les périodes de leurs bandes dessinées me plaisent beaucoup.

KLI : Vos récits font référence au passé ? Etes-vous un nostalgique ?

EDG : Si je chéris des choses du passé, je vis au présent. J’aime par exemple le design des années 1930 et 1950 : les intérieurs, les meubles, les voitures, les vêtements et le design graphique. Mais j’essaie de les combiner avec des aspects contemporains.

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Illustration noir et blanc pour un catalogue d'expo Lambiek

KLI : Quelle est la part d’autobiographie dans vos bandes dessinées publiées jusqu’à présent ?

EDG : Les histoires publiées jusqu’à présent contiennent beaucoup d’éléments autobiographiques. Elles sont marquées par des souvenirs de mon enfance. Des souvenirs dont je me ne rappelle plus chaque détail… Si certaines histoires sont complètement autobiographiques, d’autres sont complétées par de la fiction.

KLI : Pour ces récits d'enfance, est-ce que vous utilisez de la documentation ou bien vos seuls souvenirs ?

EDG : Ce sont mes propres souvenirs, mais mon père et ma soeur les ont complétés. Et j’ai regardé beaucoup d’albums de photos de notre famille. Et puis j’utilise des images de voitures, de maisons, de vêtements… trouvées dans des livres ou sur internet.

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Une planche extraite du récit "Zomer 1969"

KLI : Vos cadrages sont souvent surprenants et participent à l'atmosphère assez étonnante dans laquelle baignent vos récits. Ils s’attachent souvent sur des détails ou une partie simplement d’un personnage. Pourquoi ce choix de mise en scène ?

EDG : Comme designer, je dessine beaucoup d’emballages. Sur un emballage, il faut qu’on rende l’essence d’un produit sur une petite surface. Dans mes premières bandes dessinées, j’ai essayé de transcrire un événement ou une émotion de manière aussi concrète que possible dans les cases. Cela produisait peut-être des cadrages particuliers mais les lecteurs les trouvaient intéressants. En me penchant sur l’usage des gros plans, je trouve que je les ai peut-être un peu trop utilisés. Dans la nouvelle histoire sur laquelle je travaille, j’essayerai de
doser un peu mieux leur utilisation pour atteindre plus de la variété dans les planches.

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Aperçu d'un travail de design d'Erik de GRAAF

KLI : Votre dessin n’a manifestement pas pour objet de traduire le mouvement. Il privilégie plutôt une approche statique dans la représentation des personnages. Est-ce que c'est délibéré ? Par ailleurs, votre trait n’insiste pas sur les volumes et reste très "2 D". Pourquoi ces choix ?

EDG : D’une part, j’aime ces images tranquilles. Le lecteur est vraiment confronté à l’événement, l’action ou l’émotion. D’autre part, pour le designer que je suis, c’est simplement beau à voir !

KLI : Comment parvenez vous à votre dessin ligne claire minimaliste ? Par une accumulation de croquis pour retenir ensuite la meilleure ligne parmi les nombreux traits de l'ébauche ? Par un système de calques successifs ? Ou bien assez directement ?

EDG : Je commence avec des petites esquisses de la composition grossière d’une page. J’agrandis les esquisses et je fais quelques calques pour perfectionner le dessin. Après je repasse le dessin à l’encre noire. Puis je gomme le dessin. Je le scanne dans l'ordinateur et j'ajoute les couleurs dans Illustrator et Photoshop.

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Illustration pour un catalogue d'expo Lambiek

KLI : Chacun de vos récits a une dominante de couleur qui participe beaucoup à l'ambiance un peu particulière de vos bandes dessinées. Comment abordezvous la mise en couleurs de vos albums ?

EDG : Chaque récit a sa propre couleur pour renforcer l’ambiance nostalgique. A l’époque durant laquelle se déroulent ces histoires, la télévision en couleurs n’était pas très répandue. C’est pourquoi j’ai cherché la couleur qui convenait le mieux avec chaque histoire : le jaune pour un récit qui se passe en été, le vert pour une histoire qui se déroule dans un verger, etc.

KLI : Pourriez-vous nous parler de votre prochain récit ? Vous quittez le monde de l'enfance pour celui de la seconde guerre mondiale. Quels sont vos buts ?

EDG : J’ai toujours été intéressé par la seconde guerre mondiale. Par les évènements historiques mais aussi par le caractère à la fois captivant et dramatique de cette période. Ma grand-mère m’en a beaucoup parlé. Ses histoires ont renforcé mon intérêt. Naturellement, je voudrais montrer que c’était une époque terrible en m’attachant en particulier à l’influence de la guerre sur la vie des gens ordinaires. Je veux aussi montrer le changement des personnes dans une situation si terrible : les familles qui se décomposent, des gens qui s’aiment et qui vont se haïr l’un l’autre… Le livre s’intitulera Des éclats.

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Extrait de la bande dessinée "Des éclats" en préparation

KLI : Est-ce qu'il y a une part d'autobiographie dans ce récit comme par exemple l'évocation de souvenirs de votre famille ?

EDG : Le début de mon récit est basé sur des événements authentiques racontés en partie par ma grand-mère ou lus dans le journal d’un de mes oncles. Je vais raconter l’histoire d’un jeune soldat hollandais et de celle qu’il aime, une jeune juive. Au début de la guerre, ils se perdent de vue. Lui se bat sur le front et elle fuit son village. Après la guerre, ils se retrouvent par hasard. Ils se racontent leurs histoires dramatiques et ils découvrent que beaucoup de choses ont changé.

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Extrait de la bande dessinée "Des éclats" en préparation

KLI : En dehors de la bande dessinée, quelles sont vos autres activités ? L'illustration ? Le dessin de presse ?

EDG : Au quotidien, je suis directeur créatif d’un bureau de design. Je dessine moi-même et je supervise d’autres designers. Je crée mes bandes-dessinées les soirs et les week-ends.

KLI : Qu'est-ce qui vous pousse à travailler le soir et le week-end sur vos bandes dessinées ? Qu'est-ce qui fait que vous avez envie de créer des bandes dessinées après votre travail de designer ? En quoi la création de bandes dessinées est différente d'un création de design ?

EDG : Travailler comme designer, c’est toujours travailler pour un client. J’essaye de créer un design avec mon coeur et mon intelligence. Mais il faut toujours qu’on trouve une solution avec le client. Et bien évidemment, j’essaye toujours de trouver un design très créatif, élégant et attrayant, mais c’est toujours pour un client et naturellement pour les consommateurs qui, espérons-le, vont acheter le produit. Avec mes bandes dessinées, j’ai la totale liberté de créer pour moi-mêmen, de faire ce que j’aime. Sans avoir à faire des compromis. Je suis le metteur en scène de mon film de papier. Je peux choisir les lieux, les acteurs, l’ambiance, les designs, les couleurs,... sans avoir de discussions avec une autre personne. Cela compense un peu mon travail de design pour un client. C'est peut-être une forme de thérapie… Pour réaliser des bandes-dessinées tout en travaillant cinq jours pas semaine, je dois m'astreindre à beaucoup de discipline. Je ne regarde pas beaucoup la télé et je lis d'autres bandes-dessinées avant de me coucher. Mais j’aime beaucoup dessiner mes histoires. Cela m'appprte un bon équilibre.

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Une illustration pas vraiment représentative de la discipline quotidienne d'Erik de GRAAF...

KLI : Si vous aviez la possibilité de vivre de vos bandes dessinées, est-ce que vous arrêteriez le design ou bien cela vous semblerait totalement impossible parce que le travail du dessinateur de bande dessinée est trop solitaire ?

EDG : Aux Pays-Bas, il n'est pas facile de vivre de la bande dessinée. Bien sûr que je voudrais le faire ! Peut-être que dans le futur, je pourrais réduire mon travail de design d'un à deux jours, de sorte que libérer plus de temps pour dessiner mes bandes-dessinées. Je n’aurais pas peur d'une existence solitaire, mais le contact avec d'autres personnes dans le monde de la création est aussi important pour moi. Il faudrait que je m'arrange pour avoir encore des amis et des relations avec des créateurs. Mais travailler en solitaire peut être aussi agréable. On peut prendre les decisions tout seul !

KLI : Est-ce qu'une traduction française de vos bandes dessinées est envisagée ?

EDG : Pas encore. Ce serait vraiment fantastique. Peut-être que cet entretien va me permettre d’entrer en contact avec des éditeurs français ? J’espère que les éditeurs visitent votre site de temps en temps.

KLI : J’espère bien ! Je ne peux d’ailleurs que leur conseiller de se pencher sur vos créations.

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Les bandes dessinées d'Erik de GRAAF sont éditées chez Oog & Blik - De Harmonie

Plusieurs illustrations de cette note sont extraites d'un catalogue d'exposition édité par Lambiek, la célèbre librairie-galerie d'Amsterdam.

14:18 Publié dans De Graaf | Lien permanent | Commentaires (2)

Commentaires

Bravo Klarelijn pour cette nouvelle contribution au grand oeuvre ! Y aurait il des éditeurs auditeurs ....????

Écrit par : geert | 08/09/2008

Merci pour cette entrevue.
Je viens tout juste de découvrir cet auteur il y a quelques semaines en feuilletant la revue des éditions Drawn & Quarterly (en anglais) à leur librairie de Montréal. J'avais noté le nom de cet auteur en me disant que ce serait bien de voir s'il avait publié autre chose... merci beaucoup pour toutes ces infos.

Pascal :-)

Écrit par : Pascal Goguet | 09/09/2008

Les commentaires sont fermés.