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11/05/2008

FACE A FACE AUTOUR DE NEW WANTED

Un an et demi après World Trade Angels (Denoël Graphic), remarquable bande dessinée déjà évoquée sur ces pages, Laurent CILLUFFO nous propose New Wanted aux éditions Matière.

Ce récit graphique d'une course-poursuite mettant en scène un homme-sandwich nous donne l'occasion de retrouver le trait minimaliste et la ligne claire très moderne de l'artiste français mais aussi de nous confronter à une conception totalement originale de la mise en page et de la narration. Caractérisé par des doubles pages quadrillées, l'absence de cases, la simultanéité des actions, la multiplicité des sens de lecture et bien d'autres surprises, New Wanted ne manque pas d'interroger le lecteur.

Autant de bonnes raisons de revenir vers le dessinateur pour un nouvel échange plutôt animé qui, j'en suis sur, vous incitera à découvrir l'ouvrage et à vous faire votre propre opinion sur son contenu. Merci d'avance de nous livrer vos commentaires pour enrichir la réflexion.

Je tiens à rassurer par avance les ames sensibles qui pourraient croire, à la lecture de cet entretien, que Laurent CILLUFFO et moi, nous en soyons venus aux mains pour défendre nos points de vue respectifs. Si l'échange a été vif, il est resté courtois. Nous sommes des gens bien élevés.

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Couverture de New Wanted

Klare Lijn International : Qu'est-ce qui vous a motivé dans ce nouveau projet ? Quelles étaient vos envies en attaquant New Wanted ?

Laurent CILLUFFO : En 2004, à la parution de Color Star chez Un sourire de toi et j'quitte ma mère, je reçois un message d'un certain Laurent BRUEL, se présentant comme étant un des responsables des éditions Matière. Attiré par ma contribution à cet ouvrage collectif, il me demande si je serais intéressé par l'éventualité d'une collaboration. Je lui fais alors parvenir deux de mes "réalisations" imprimées que je désire développer sur un format livre et c'est Come and Visit qui emporte le morceau. En 1999, j'avais été contacté par les éditions moreno & co pour participer au lancement de leur nouvelle série intitulée "les grandes surfaces". Il s'agissait à l'origine d'un travail plastique grand format (69X46cm), assez semblable à celui d'une carte routière et censé être imprimé recto-verso. Pour des raisons techniques, nous en resterons à une simple impression recto, mais en 2000, Come and Visit était né (ndlr : voir aperçu en fin d'entretien). Passer d'un format affiche à celui d'un livre, travailler sur les limitations physiques de cette traduction, telle était la base de ce nouveau projet.

KLI : Quelles influences et références planaient au-dessus de vous quand vous avez eu l'idée de ce récit ? Le communiqué des éditions Matière évoque HITCHCOCK et Saul BASS ? Véridique ?

LC : Il me semble que le communiqué en question ne fait qu'évoquer ces deux artistes. Il n'y est pas fait état d'influences. Je pense d'ailleurs que dans son argument, Laurent BRUEL emploie ces références "pour soutenir des exemples d'invention, non pour avancer des analogies formelles". Je me permets de citer ici ses propres termes alors que je lui avais fait part de mes propres réticences quant à l'utilisation de références. Pour en revenir à ce que je disais lors de notre précédent dialogue, toute vie est parsemée de choses lues, vues, entendues. Il en résulte une masse informe d'où parfois ressortent certains éléments. Certains auteurs utilisent la citation littéraire ou visuelle comme moteur de leur travail ce qui est une méthode tout à fait légitime et quipeut être porteuse d'une certaine richesse, mais ce n'est pas l'ambition ici.

KLI : Si je compare New Wanted à World Trade Angels, deux récits pourtant ancrés dans une même vision de la ville américaine, j'ai comme l'impression que vous vous éloignez encore plus des cadres classiques de la bande dessinée et de ses codes habituels pour vous livrer à une expérimentation narrative et graphique. Au final, votre création est très difficile à cerner. Est-ce vraiment de la bande dessinée ? En ce qui me concerne, j'aurais tendance à qualifier New Wanted de dessin animé non animé ou statique. Qu'est-ce que vous pensez de cette impression ?

LC : Dans un premier temps, je suis d'une opinion divergente quant au fait que et New Wanted et World Trade Angels partagent une même vision de la ville en Amérique du Nord ou alors peut-être devriez développer ce que vous entendez par là. Pour ce qui est de la référence au dessin animé, je suis partiellement d'accord avec vous. Le dessin animé est diffusé sur un écran aux dimensions stables. Le "spread", la double page, est mon écran, à la différence près, entre autres, que mon écran est composé de 2 éléments qui peuvent se révéler indépendants selon l'activation ou non de leur intersection. Et cette activation est mise en évidence par le mouvement des personnages, leur position vis à vis de l'intersection, le personnage est-il à bord perdu... Et l'écran, mon écran, en devient instable.

S'agit-il d'une bande dessinée? Il faudra donc s'entendre sur ce qu'est une bande dessinée? S'agit-il, pour faire court, d'un livre comportant une suite d'éléments graphiques (des dessins, le plus souvent), suite qui donne lieu à un récit? S'agit-il pour cette suite d'être gérée selon des recettes employées, réemployées et à réemployer, c'est à dire que hors des recettes, il n'y a donc point de salut?

Qui plus est, nous avons avec New Wanted un ouvrage où il y a utilisation des qualités du medium qu'est la bande dessinée adaptées à celles de l'objet qu'est le livre. Nous vivons à un moment de l'histoire technologique où la particularité des media est remise en cause par la prééminence digitale qui phagocyte la plupart de ces media. Macmillan a publié plus tôt cette année "Print is Dead, Books in Our Digital Age" un bouquin écrit par Jeff GOMEZ. Ce dernier y appelle de tous ses voeux la mort du livre imprimé et même si l'on peut rester incrédule face à cette annonce, que penser lorsque l'on voit ce à quoi ressemble plus de 99% de la production, c'est à dire des objets pré-formatés. A quoi sert-il de faire des livres si le résultat peut être downloadé et consommé sur un PDA ou si vous désirez un format plus grand, votre écran d'ordinateur ? Donc, oui, je persiste! Il s'agit avec New Wanted toujours et encore d'un livre de bande dessinée, plus que jamais, d'ailleurs.

KLI : Je ne vous cacherai pas qu'il m'a été difficile de suivre le fil de votre récit ne sachant trop, sur de nombreuses pages, dans quel sens suivre l'action, lire l'information graphique et en percevoir le sens. Est-ce que vous cherchiez délibérément à perdre ainsi le lecteur et à créer un trouble chez lui par rapport à ses habitudes de lecture en bande dessinée ? New Wanted est-il le fruit d'un exercice d'improvisation totale sans recherche narrative préconçue ?

LC : Je ne cherche pas à établir le trouble chez le lecteur, au contraire. Les bacs sont remplis de ces livres publiés dans le seul but de le conforter dans son achat actuel vis à vis de ses achats précédents. Il s'agit pour moi de lui offrir ce dont, à mon avis, on le prive trop souvent, c'est à dire l'ambition d'une approche différente.
La forme graphique que j'emploie est simple à dessein afin d'autoriser une moins grande difficulté de lecture. J'ai conscience en effet de ce que remettre en cause des attentes de lecture peut avoir de frustrant.
Cependant le lecteur se doit d'avoir une approche active. Les "difficultés" de lecture que vous décrivez doivent vous conduire à vous interroger quant à vos propres habitudes de lecture, afin de remettre en question leur acceptation inconditionnelle. Les habitudes en question sont basées sur un système cohérent certes, mais que le lecteur prend pour argent comptant, comme s'il ne pouvait exister qu'un seul et unique système de représentation, symbole d'une vérité transcendante. Non seulement mon approche va-t-elle à l'encontre de cette mythologie, et de surcroît nécessite-t-elle une reconnaissance de cet enjeu par le lecteur, puis éventuellement une assimilation de l'approche qui sera valable pour le projet. Le terme "improvisation" sied mal à la bande dessinée qui n'est pas un art de l'immédiateté, même si je crois comprendre où vous désirez en venir.
Il y a recherche, mais elle est ciblée, mais non préméditée.

KLI : Le terme "improvisation" pourrait être remplacé par "écriture automatique".

LC : Non, pas vraiment. Je peux concéder qu'il s'agisse d'improvisation dans le sens où tout ceci a un caractère quasi organique. C'est juste le médium bande dessinée et les arts graphiques en général qui à mes yeux ne favorisent pas le caractère instantané et immédiat de ce que pour moi signifie l'improvisation. Les diverses médiations qui surviennent durant tout le processus rallongent la durée de celui-ci et annulent selon moi ce sentiment.

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Détail de New Wanted

KLI : Avez vous envisagé la possibilité d'être moins radical dans le découpage et la mise en page de cette histoire pour la rendre plus accessible de prime abord, c'est-à-dire plus claire et plus lisible ? Certains passages notamment ceux dévoilant des personnages en gros plans - le policier dans son hélico ou l'homme qui se rase - viennent quelque peu brouiller l'ambiance graphique générale comme s'ils étaient les émanations d'envie d'un plus grand réalisme de votre part dans la marche de ce récit ? Vous voyez ce que je veux dire ou bien je suis complétement à côté de la plaque ?

LC : Votre question montre à quel point vos habitudes de lecteur manquent de souplesse. Ce que vous appelez "radicalité" constitue l'intérêt de l'approche établie dans ce livre. A l'instar d'un HITCHCOCK, l'histoire est de l'ordre du McGuffin. L'histoire n'est qu'un prétexte et en faire le centre d'intérêt du livre montre combien de travail il reste à faire pour faire saisir au lecteur que le changement, et le jeu, sont indolores. Une nouvelle fois, mon but n'est pas de servir de ces "confort foods" dont les étagères de nombre d'amateurs du genre sont pleines. Pourquoi vouloir un énième bouquin à la sauce de "encore et toujours"? N'en avez-vous pas assez de ces livres qui ressassent les mêmes sempiternelles recettes?

KLI : Je ne suis pas contre la variété, l’originalité, l’expérimentation... Il n’y a pas que la bande dessinée ligne claire dans la vie. Je m’interrogeais juste par rapport à certaines cases plus figuratives de votre livre. Mon interprétation de leur présence était manifestement erronée.

LC : Loin de moi l'idée de songer que seule la ligne Claire vous intéresse. Ce que je voulais dire, c'est que vous semblez adopter une grille de lecture qui est issue de vos réflexes de lecteur alors que vous pourriez vous contenter de ce qu'apporte le livre. Ces cases que vous appelez figuratives ne le sont ni plus ni moins que les autres. Installez vous dans un champ (ou une vigne) et regardez les gens qui se situent à 500 mètres de vous. Parviendrez-vous à distinguer le détail de leur corps d'autant plus lorsqu'ils se mettent en mouvement?

KLI : Est-ce qu'avec New Wanted, vous tournez défintivement la page de la bande dessinée plus traditionnelle ou faut-il considérer cet OGNI (objet graphique non identifiable) comme une parenthèse entre deux travaux plus "classiques", un exercice de style autour de vos habitudes graphiques que sont le minimalisme, la simplicité du trait, la géométrie.

LC : Je ne réalise pas de travaux "classiques", en tous cas pas plus ou pas moins que celui-ci. Je n'utilise pas de recette et n'ai pas non plus d'habitude graphique. Mon travail est de mettre en oeuvre des solutions qui répondent à des interrogations. C'était le cas pour World Trade Angels, c'est le cas pour New Wanted, tout comme pour les autres ouvrages faisant partie de ma bibliographie, et ceux qui éventuellement verront le jour à l'avenir. Leur intérêt réside dans la mise en oeuvre de solutions et à ce niveau, New Wanted est aussi facile d'accès que World Trade Angels. Cela exclut la notion d'exercice de style dont le but est de mettre en avant une virtuosité, évidemment vaine à mes yeux, puisqu'elle fait passer au second plan la résolution de l'enjeu à la base du projet. Si l'intitulé de la question était plutôt "referez-vous de la bande dessinée avec des textes", ce sera "oui", si évidemment, un jour, l'opportunité éditoriale m'en est donnée. Je n'ai aucun a priori contre l'adaptation de textes puisque leur mise en bande dessinée fait aussi partie de l'intérêt du médium; mais il ne s'agira pas pour moi d'en faire usage comme l'on utilise une béquille.

KLI : Ma question n’était pas orientée sur la bande dessinée avec des textes mais plutôt sur l’idée de planche qui est quand même absente de New Wanted.

LC : La case est absente certes, mais la planche n'est pas absente. Sa limite se situe à l'endroit où il y a rupture, en l'occurrence l'instant et l'endroit où vous ne percevez plus la grille.

KLI : D'un point de vue purement technique, pourquoi avoir fait le choix de publier New Wanted avec un fond quadrillé. Parce que vos créations prennent toujours appui sur une telle base ? Par souci d'originalité ? Est-ce que New Wanted a été dessiné au format de publication ? Pourquoi ce choix d'un simple couverture quadrillé ?

LC : L'utilisation de ce que vous appelez "fond quadrillé" et que je me permettrai de nommer "grille" à l'instar de l'organisation de la ville en Amérique du Nord, ne l'est pas à titre technique. Je n'ai d'ailleurs pas le souvenir qu'une de mes créations y ait déjà fait appel, à part un projet de couverture pour un magazine de Toronto, projet qui n'a finalement pas été utilisé et qui est inédit à ce jour. Je n'essaie pas d'être original. Je tente d'apporter des solutions à des problèmes. Que personne ou peu de monde décide d'adopter une démarche libre comme celle-ci est sans intérêt pour moi. Je ne m'établis pas à la suite ou dans le prolongement du travail d'un autre.
La grille confirme la double page comme étant un écran aux dimensions stables. De surcroît elle facilite l'appréhension des directions. Une fois que l'on prête attention à ce qui figure dans ce projet et non pas ce qui devrait y être, selon une quelconque sacro-sainte règle venue d'on ne sait où, l'on n'a alors aucun mal à comprendre l'intérêt de la grille et le pourquoi de sa mise en avant jusqu'à être en mise en vedette, en couverture. Quant aux originaux, ils sont légèrement plus petits, 90% environ du format final.

KLI : Quand j’évoquais le fond quadrillé comme base de votre travail, je pensais à la conception pas au résultat final. Peut-être que là-aussi, je fais fausse route en imaginant que vos croquis et études préliminaires prennent appui sur un fond quadrillé ?

LC : Les croquis et études préliminaires sont réalisés sur papier 80g, blanc et lisse. Il est vrai que lorsque je crobarde sur le vif (?), ça se passe tout naturellement sur des carnets de poche à fond quadrillé simplement parce que c'est facile à transporter, on ne craint pas de l'endommager et en plus ce n'est pas cher.

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4ème de couverture de New Wanted

KLI : Si vous deviez conseiller une musique pour accompagner la lecture de New Wanted, quelle serait-elle ? Le thème de Bernard HERRMANN pour La mort aux trousses ?

LC : Il me faut insister une nouvelle fois pour répéter que je ne m'inscris pas dans le prolongement du travail d'un autre, fut-il Alfred HITCHCOCK. Il s'agit de vos références et je vous ai déjà fait part de mes doutes quant à leur pertinence. De plus je ne crois pas en une synesthésie passe partout. Ce livre a été réalisé avec des moyens qui lui sont propres et qui lui suffisent amplement. Le jour où je réaliserai un projet de livre accompagné d'une bande sonore, il y aura un travail de fond sur les adéquations à mettre en place des deux côtés. Je doute que ce genre de chose s'improvise.

KLI : Votre dernier film d'animation intitulé One Last Scoop m'a fait penser au travail de Julian OPIE et je souhaitais savoir si vous vous sentiez proche de son univers et de ses créations. Qu'est qu'il en est ?

LC : Ce qui est révélateur dans cette question, c'est que vous semblez considérer que la référence a réponse a tout, qu'elle signifie tout et qu'elle peut palier à une absence d'analyse. Vous aurez compris que pour moi, tel n'est pas le cas. A vous de vous expliquer, maintenant.

KLI : Vous le dites vous-même. Votre travail est le produit de choses vues, lues,… Je m’interrogeais simplement sur la connexion que vous pouviez avoir avec ses animations minimales qui me semblent – mais là aussi je peux me tromper – très proches de votre univers. Il en va de même pour les films de Chris WARE.

LC : Ayant commencé à faire de l'animation avant OPIE ou WARE (dois-je vous rappeler que j'ai travaillé à l'Ink Tank entre 1996 et 2001?), vais-je utiliser votre méthode et proclamer que OPIE et WARE me doivent tout?
Je pense tout simplement que vous prenez le problème à l'envers. Ces gens là ont regardé les travaux de Otto MESMER, Ube IWERKS, les productions FLEISCHER et bien d'autres classiques de l'animation tout comme moi et d'autres gens l'ont fait avant et le feront encore à l'avenir. C'est de ces choses vues et lues et entendues que je parle, les classiques. Je me souviens avoir été surpris par une remarque sur un blog, lors de la sortie de World Trade Angels, où j'étais traité de "débutant" avec les appréciations qui vont avec. Les absents ont toujours tort et mon tort est d'avoir commencé à travailler en 1993 pour le New Yorker et non pour Lire, de m'être exilé à New York, à l'Ink Tank, chez R.O. BLECHMAN, plutôt que d'aller chez Ellipse Studios, tout ça directement, sans prendre le temps de passer me faire connaître par la case capitale.

KLI : Mes allusions à OPIE et WARE n'étaient en rien orientées dans un sens qui tendrait à dire que vous seriez un "suiveur" par rapport à eux. J'envisageais juste une communauté d'esprit entre leur travail et le votre. C'est tout. Je souhaiterais avoir votre réaction par rapport à des propos récents de Christian CHAPIRON (Kiki PICASSO) publiés dans le dernier numéro de la revue DBD sur la figuration narrative. Je vous les cite "Je suis de ceux qui ont dit que la BD était finie ! (rires). Le mouvement Bazooka, dont je faisais partie, était censé balayer défintivement tout ce qu'avait fait la BD jusqu'alors. Nous luttions contre cette narration carcérale, à laquelle on s'obligeait, histoire d'être compris par le lecteur. Que ce soit en BD, en peinture ou en illustration, on est toujours censé raconter une petite histoire? Nous nous sentions opprimés par cette démarche, certes intéressante, mais nous ne voulions pas avoir à ne faire que cela...". Interrogé sur les critiques,CHAPIRON poursuit "Tous ces critiques qui se sentent obligés d'écrire sur l'art sont des parasites ! A cause d'eux, il est de plus en plus inconcevable de partir dans un trip onirique, psychédélique, un déluge d'images...y compris pour le cinéma. Après on peut toujours dire que c'est le public qui veut cela, qui veut toujours comprendre ce que les artistes veulent bien leur raconter, histoire d'être rassuré. Un artiste doit perturber les consciences !". Quelle est votre réaction par rapport à ces propos ?

LC : Je n'ai aucune réaction. Je ne peux pas me situer pas dans le prolongement des dires des autres, dires qui viennent valider leur parcours a posteriori, quelle que soit d'ailleurs la valeur à mes yeux de ces parcours. J'essaie simplement de construire mon propre parcours en espérant toujours que le lecteur aura la curiosité et la souplesse nécessaire pour regarder ce que je lui propose comme je le lui propose. Cela ne signifie pas que je n'accepte pas la critique, cela signifie simplement qu'il vous faut juger sur pièces et non selon ce qui aurait dû être.

KLI : Je note néanmoins que l’approche décrite par CHAPIRON rejoint celle que vous défendez dans le cadre de notre échange.

LC : Pas du tout! CHAPIRON, et c'est tout à son honneur, a une approche militante, ce qui n'est malheureusement pas mon cas. Je ne dispose pas de cette force de caractère, ni de cette foi. De plus, je ne rejette pas la critique. Je regrette au contraire le manque de critique.

KLI : Sinon, avec le recul, quel bilan tirez vous de World Trade Angels ?

LC : Ce projet m'aura marqué plus que de raison et il est temps de passer à autre chose, de penser à autre chose. Vite!

KLI : Est-ce que l'ouvrage a rencontré le succès que vous attendiez ?

LC : Le succès commercial d'un tel livre ne peut apparemment être au rendez-vous dès la première rencontre d'auteurs avec le public. Et comme il ne s'agit pas d'une série, et pour cause, il est d'autant plus délicat de compter sur une nouvelle parution pour le faire découvrir. Quant à l'accueil critique (presse écrite et internet) il a été globalement à la hauteur de nos attentes, je crois et à part quelques rares comptes rendus passe-partout, le livre peut s'enorgueillir de certaines critiques qui sont parvenues à cerner la plupart de nos ambitions. Les posts de lecteurs dans certaines chatrooms sont allés pour quelques uns jusqu'à poursuivre le débat, ce qui finalement rend la séparation entre public et critique très ténue. Inutile de dire que je considère que c'est dans cet espace de prise de parole que se situe l'intérêt et, je l'espère, l'avenir du médium internet, c'est à dire lorsque le lecteur se donne les moyens via la critique ou le débat d'analyser l'objet de son intérêt et ne se contente pas d'un rôle de consommateur.

KLI : De nouvelles traductions étrangères sont-elles envisagées ?

LC : Un article de Bart BEATY sur comicsreporter.com paru juste avant Angoulême 2007 nous avait laissé espérer une édition nord-américaine, en vain.

KLI : Une nouvelle collaboration avec Fabrice COLIN serait-elle dans l'air ?

LC : Fabrice et moi avions entamé un projet que nous ne sommes pas parvenus à imposer. Fabrice a l'air plutôt très occupé actuellement et une fois nos projets personnels achevés, peut-être sera-t-il temps alors de mettre en route autre chose.

KLI : Dans une note consacrée à la belle monographie d'AVRIL chez Vertige Graphic, j'ai évoqué sa contribution au numéro 5 de Fiction à laquelle collabore l'ami COLIN. Est-ce que vous ne pourriez pas envisager un portfolio pour l'un de leurs prochains numéros. Cela me tenterait assez de voir votre style graphique mis au service de la SF pour quelques illustrations.

LC : J'ai du mal à me contenter de faire de l'image pour l'image. J'ai entamé la réalisation d'une proposition de bande dessinée qui est basée sur un récit de science-fiction. Il me faudra alors convaincre l'auteur, le directeur de collection puis l'éditeur, avant que le lecteur y ait éventuellement accès.

Pour plus d'informations sur New Wanted, voir :
- Le Comptoir des Indépendants
- Les éditions Matière


Photo illustrant la surface totale du projet Come and Visit :

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Détails de Come and Visit :

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20:45 Publié dans Cilluffo | Lien permanent | Commentaires (5)

Commentaires

On peut effectivement, comme Kiki Picasso, vouloir en finir avec les « petites histoires » de la bande dessinée. Mais si on tient malgré tout à raconter quelque chose en images sur les pages d’un livre ?

Ce que reproche Kiki Picasso à la BD, c’est peut-être son essence littéraire, dans le sens où elle aligne les cases les unes derrière les autres, comme des phrases, sans se soucier de créer sur la page une image unifiée. C’est le découpage.

Même le moderne « graphic novel », s’il aime supprimer les contours des cases, conserve le découpage comme principe ; et son appellation dit bien qu’il lorgne encore vers la littérature.

Pourtant, certains auteurs tentent d’unifier la page : de Winsor McCay à Chris Ware…

Aller plus loin, ce serait sacrifier tout à fait le découpage… et donc l’« art séquentiel » lui-même. Aller vers le texte illustré, ou le livre d’artiste…

Écrit par : alexandre franc | 12/05/2008

Alexandre,

L'une des ambitions de New WANTED est justement de porter sa réflexion, sur le fait que la bande dessinée habituelle "aligne les cases les unes derrière les autres, comme des phrases, sans se soucier de créer sur la page une image unifiée".
Selon moi, "l'art séquentiel" n'en sort aucunement sacrifié et New WANTED demeure plus que jamais un livre de bande dessinée.
En espérant que vous aurez la possibilité de vérifier mes dires en feuilletant l'ouvrage chez un libraire.

Écrit par : laurent cilluffo | 13/05/2008

Je n'y manquerai pas. Mon libraire étant cet excellent Guillaume du Monte-en-l'air, je pense qu'il aura mis votre livre en bonne place.

Écrit par : alexandre franc | 13/05/2008

Klarelijn et Laurent,
Merci pour cet échange, je trouve ça plutôt stimulant et intéressant , mais pas du tout vif et agressif. N'ayant pas (encore !!!) lu les bandes dessinées de Laurent Ciluffo je me suis rabattu (dans l'immédiat !) sur le petit film en lien .... et je le trouve trés bien ficelé et rigolo à la fois ....
Bravo et bonne continuation
Geert

Écrit par : Geert | 13/05/2008

Bonjour Laurent,

Ce bref message pour dire que j'apprécie le sérieux que vous mettez dans ce blog et que je le lis très régulièrement.

Bravo et bonne continuation.

Seb Gooney

Écrit par : Seb Gooney | 21/05/2008

Les commentaires sont fermés.