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17/02/2008

ENTRETIEN AVEC RUTU MODAN

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Exit Wounds, la seconde bande dessinée publiée en France de l'artiste israélienne Rutu MODAN a été particulièrement honorée en ce début d'année avec le Prix France Info de la bande dessinée d'actualité et de reportage et un prix Essentiel lors du dernier festival d'Angoulême. Dommage qu'à l'occasion de ces récompenses méritées, l'essentiel de la critique se soit focalisée sur l'aspect socio-politique du récit, à savoir un portrait de la société israélienne, de ses craintes et de ses douleurs face aux attentats. C'est en effet une vision bien réductrice de l'ouvrage de Rutu MODAN. Même si le récit tourne autour de la recherche d'une supposée victime d'un attentat kamikaze, Exit Wounds est bien plus qu'un récit sur Israël. C'est un roman graphique d'une clarté et d'une simplicité remarquables. Par ses thèmes universels, par la psychologie de ses personnages, par son ton et son rythme justes mais aussi par sa grande qualité graphique, Exit Wounds est une bande dessinée importante. Le trait de Rutu MODAN s'y révèle très clair et formidable de justesse. D’un réalisme très simple, qu'il s'agisse des personnages ou des décors, il est mis en valeur par un parti pris audacieux et réussi dans la mise en couleur. Une sobriété et une économie de moyens au service d'une oeuvre puissante et généréuse.

Autant de bonnes raisons pour poser quelques questions à la dessinatrice israélienne.

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Klare Lijn International : En comparant vos deux bandes dessinées publiées à ce jour en France, j'observe que votre dessin a évolué en quelques années. Il était plutôt underground, assez caricatural et très changeant dans les récits rassemblés dans le recueil Energies bloquées pour devenir très ligne claire et plus réaliste dans Exit Wounds. Comment pourriez vous expliquer cette évolution ?

Rutu MODAN : Il y a deux raisons principales. La première tient à ce qu’au fil des ans, je suis devenue plus habile dans mon dessin de sorte que je n'ai plus eu besoin de faire appel au style caricatural derrière lequel je dissimulais mes faiblesses dans la représentation de mes personnages. La seconde explication est l'évolution de mon écriture. En devenant plus mature, j’ai pu mesurer combien la réalité était étrange et grotesque et que je n'avais pas besoin de l'exagérer afin de montrer combien elle était drôle et terrible. Quand je vois le monde autour de moi, je pense que rien n'est plus extrême que la réalité elle-même. Mon écriture est devenue plus simple et réaliste. Cela s'est répercuté sur mon style de dessin. J'ai l'impression qu'en racontant et en montrant les choses très calmement, je peux rendre mes histoires plus fortes.

KLI : Quelles sont vos autres bandes dessinées non publiées à ce jour en France ? Quel style graphique y développez vous ?

RM : Ma dernière création est une courte bande dessinée qui a été publiée dans une anthologie intitulée How to Love chez Actus Independent Comics, un collectif d'artistes de bande dessinées israéliens auquel j’ai participé ces 12 dernières années. J'ai également une contribution au site internet du New York Times. Ces créations sont toutes les deux plus ou moins dans le même style que Exit Wounds, bien que le court récit, Your Number One Fan soit plus caricatural, peut-être parce que c'est une histoire drôle. Il ya quelques années, j'ai réalisé des strips dans des journaux israliens dans un style caricatural, mais cela remonte à plus de 10 ans.

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KLI : Est-ce que vous appréciez les artistes ligne claire comme HERGE, SWARTE, MEULEN, CHALAND, CLERC, SETH... ? Est-ce qu'ils ont eu une influence sur votre travail ? Vous considérez vous comme un membre de cette famille graphique ?

RM : J'admire ces artistes. Ils ont tous été d'une grande influence. Pas seulement pour leur dessin. Par exemple, j'ai été marquée par le sens de la composition et la simplicité d’HERGE, sa façon de mettre en page vingt images et tant d’informations tout en donnant à sa planche un caractère attrayant et si simple à lire. Il y a un sens de la composition dans chaque case mais aussi dans chaque planche. J'ai vraiment essayé de l'imiter. J’aime aussi la façon de raconter et l’écriture de SETH. Je n'ai jamais pensé appartenir au club des dessinateurs que vous citez. Je n'ai jamais osé me considérer comme l'un d'entre eux. Votre remarque a été une totale surprise pour moi.

KLI : Quelle est votre définition de la ligne claire ? Si je vous dis que c'est raconter une histoire clairement et proprement, est-ce que vous êtes d'accord ? Est-ce que vous cherchez cette clarté de la ligne et de la narration quand vous créez vos bandes dessinées ?

RM : J'aime bien cette définition. L'histoire, c'est pour moi le plus important et je la laisse me conduire au lieu d'essayer de montrer à quel point je suis une grande illustratrice ! L'histoire, c'est de l'information et de la communication. Pour communiquer avec le lecteur, je tiens à "nettoyer" tout élément superflu. Je veux atteindre un point où vous ne pouvez pas retirer un mot ou une ligne de l'histoire sans la gâcher.

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KLI : Exit Wounds montre que la ligne claire est capable de servir n'importe quel type de récit. Est-ce que vous avez hésité avant d'utiliser de type de dessin ? Est-ce que vous avez pensé à d'autres options graphiques pour ce récit ?

RM : Ce n'est pas comme cela que je fonctionne. Je ne m'assieds pas en me disant : dans quel style vais-je écrire ou dessiner cette bande dessinée ? J'ai un certain type de dessin et je fais ce que je peux afin de créer le meilleur livre possible avec lui. Je pense qu'il y a beaucoup de «bonnes» manières de raconter une histoire mais que cela dépend avant tout de l'artiste. Chaque auteur a son style quand il écrit une histoire. Mon dessin est ma voix, ma façon de raconter. Il exprime la manière dont je vois les gens, la façon dont je perçois le monde, ce qui important ou pas important pour moi, mon point de vue en général.

KLI : Est-ce qu'avec Exit Wounds, vous pensez avoir trouvé le style parfait qui vous convient, celui dans lequel vous pouvez vous exprimer avec confiance ? Est-ce que c'est l'aboutissment de vos différentes recherches personnelles ou bien seulement une étape supplémentaire de votre évolution ?

RM : Je ne sais pas. J'espère ne jamais cesser d'améliorer et d'élaborer mon dessin. Il est difficile de dire ce qui va m’influencer à l'avenir et quelle nouvelle direction je vais prendre. Créer, c'est comme se promener sans but précis, vous pouvez seulement voir les 500 prochains mètres devant vous mais vous pouvez continuer et vous arriverez quelque part, sans aucun doute. La seule chose que je puisse faire, c'est de faire de mon mieux, chaque minute, et d'essayer de me fixer de nouveaux objectifs.

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KLI : J'ai été très impressionné par la mise en couleurs de Exit Wounds. Elle est vraiment particulière et brillante avec tout particulièrement ce traitement des fonds combinant couleurs normales et tons monochromes. Quand vous dessiniez vos planches, est-ce que vous pensiez exclusivement au dessin ou bien songiez vous à la couleur en même temps ? Dans votre esprit, Exit Wounds a t-il toujours été un récit en couleurs ou bien avez-vous envisagé un autre traitement comme l'option du noir et blanc ?

RM : J’avais prévu que Exit Wounds serait en couleurs, mais franchement je n'avais aucune idée de l'option de mise en couleurs à retenir. Habituellement, quand je réalise de courtes bandes dessinées, j’ai toujours à l’esprit, lorsque je les dessine, quelle va être la mise en couleurs. Mais dans le cas de Exit Wounds, comme il s’agit d’un projet de longue haleine, je n’ai pas pensé à la mise en couleurs jusqu'à mon arrivée au point où je devais la réaliser. J'ai décidé que chaque scène aurait une palette de couleurs qui lui serait propre. Si le lieu ou le moment change, il y a une toute nouvelle palette de couleurs qui se met en place. De cette façon j'espère que le lecteur percevra comme l'effet d'une «coupe» dans un film. Quand le changement de couleurs intervient de façon spectaculaire, le lecteur comprend qu'il est dans un autre temps, un autre lieu, sans que j'ai besoin de préciser "2 heures après", etc… Si j’avais réalisé le livre en noir et blanc, j’aurais dessiné différemment. Par exemple, peut-être que je n'aurais pas dessiné des arrières plans aussi détaillés.

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KLI : Il semblerait que vous utilisiez beaucoup la photographie pour vos dessins. Pourquoi ?

RM : J'utilise beaucoup de photos pour les lieux comme pour les personnages. La photographie me donne à voir à quoi ressemble vraiment un endroit, ce qu’un souvenir de cet endroit ou une sensation à son sujet ne permet pas. Avec la photo, vous pouvez découvrir des choses que vous n'avez jamais vues même dans votre propre maison ! Par exemple, en photographiant le quartier où le père de Kobi est supposé vivre, un quartier pauvre, j'ai découvert un aspect typique des quartiers pauvres en Israël qui est la présence de nombreux cables électriques à l’extérieur des bâtiments. Des cables pirates de connexions, des cordons d'antennes, des cables qui ne sont plus utilisés mais dont personne ne prend la peine de se débarrasser. Peut-être que dans un quartier pauvre, les personnes ne se préoccupent pas plus que cela de ce genre de choses dans la mesure où leur environnement est déjà de toute façon dégradé. Donc, j'ai dessiné de nombreux câbles – ce qui s'est révélé également très utile pour la composition - et cela donne la bonne image de l’endroit. Bien sûr, j'aurais pu le voir en observant avec attention mais nous avons tendance à regarder les choses que nous connaissons bien, à ne retenir que l'impression que nous avons déjà sur l’endroit et pas l'ensemble des détails qui le composent. En photographiant les gens, c’est à peu près la même chose. Je veux que mes personnages de bande dessinée aient un langage corporel qui leur soit propre. Chaque personne est différente quand elle se tient debout, quand elle est assise, quand elle boit, quand elle bouge... Lorsque nous dessinons avec notre seule imagination, nous dessinons la posture que nous avons en tête. Quand je photographie une personne, je peux atteindre une posture précise plus facilement.

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KLI : Quelles sont vos autres activités en dehors de la bande dessinée ? Travaillez vous dans l'illustration pour la publicité ou la presse ? Est-ce que vous déclinez le style de Exit Wounds ou bien changez vous votre dessin en fonction du support et du projet?

RM : J'ai travaillé comme illustratrice dans la presse magazine principalement en Israël mais aussi à l'étranger pendant 15 ans. J'ai aussi illustré des livres pour enfants, enseigné l'illustration et la bande dessinée aux Beaux-Arts et même réalisé quelques animations. Etre un artiste de BD en Israël n’est pas très lucratif, et même si j'avais une rubrique hebdomadaire de bandes dessinées dans les journaux, j'ai eu à faire beaucoup de choses pour gagner ma vie. Depuis mon installation en Angleterre et la publication de Exit Wounds, j'ai abandonné la plupart de mes projets d'illustration. Je suis juste en train de travailler sur un grand projet d'illustration d’un recueil d’histoires de l'un des meilleurs auteurs pour enfants d’Israël. Mon style est toujours à peu près le même, mais chaque projet influence le style de dessin, bien sûr.

KLI : Quelle est aujourd'hui la place de la bande dessinée en Israël ? Est-ce qu'il y a un public, des magazines, des éditeurs... ? Quels sont les créateurs de bande dessinée qui développent un style proche de la ligne claire ? Est-ce que la bande dessinée européenne est diffusée et reconnue ? La ligne claire a t-elle des adeptes ? HERGE j'imagine ? Et les autres (SWARTE, SETH, DUPUY-BERBERIAN...) ?

RM : Le milieu de la BD est trés peu développé en Israël. Il n'y a pas d'éditeurs. Jusqu’à une date récente, il n’y avait pas de magasins spécialisés dans la bande dessinée. Deux ont ouvert ces dernières années. Il ya peu de bandes dessinées dans les journaux. La plupart des bandes dessinées émane d’artistes indépendants qui auto-publient leurs œuvres. Les principales influences sont la BD américaine qu’elle soit alternative ou mainstream et les mangas. Chez Actus, le travail de Yirmi PINKUS est ligne claire et Batia KOLTON est une artiste dont le style est très similaire au mien car nous avons été très influencées l’une par l'autre en partageant un studio ensemble. Les artistes européens sont pratiquement inconnus du public israélien. Je sais que vous allez trouver cela difficile à croire, mais Tintin a été un échec commercial en Israël et il en est de même pour Astérix. Mais l'attitude à l'égard de la bande dessinée évolue depuis quelques années et de plus en plus de gens s’ouvrent à cette forme d'art.

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KLI : A ce jour, dans combien de langues Exit Wounds a t-il été traduit ? Je suppose que c'est une grande satisfaction pour vous de voir votre bande dessinée appréciée à travers le monde ? Il me semble que Exit Wounds fait partie de ces bandes dessinées qui développent un propos universel pouvant être apprécié par des lecteurs de cultures différentes. Quand étiez en train de créer cette bande dessinée, pensiez vous seulement au public israélien ou aviez vous déjà des contacts avec des éditeurs étrangers ?

RM : Exit Wounds a été publiée à ce jour en anglais, français, italien et espagnol. Cette année, il va y avoir des traductions en néerlandais, en allemand, en tchèque et enfin, en hébreu. Le livre a été créé pour Drawn & Quarterly, donc il apparu pour la première fois en anglais. Bien que je l'ai écrit en hébreu, je l’ai dessiné «en anglais», c’est à dire de gauche à droite. En hébreu, vous lisez de droite à gauche. J'ai donc dû retourner toutes les pages et changer certains dessins sinon Kobi circulerait sur le côté droit de la route. Quand j'ai écrit le livre, je n'ai pas pensé à une catégorie de lecteurs quelle qu’elle soit mais à l'histoire. Je crois que si vous vous concentrez sur l'histoire et sur ce que vous voulez dire personnellement, le livre peut toucher des lecteurs partout.

KLI : Exit Wounds a reçu début 2008 le prix France Info de la bande dessinée d'actualité et de reportage. Même si ce prix est bien évidemment mérité, j'ai le sentiment que votre bande dessinée n'est pas seulement une bande dessinée d'actualité sur la société israélienne, sa peur des attentats, et que cette perception de votre travail est bien trop réductrice. Qu'en pensez vous ?

RM : Je suis entièrement d'accord avec vous. Il est un peu drôle que ma bande dessinée reçoive un prix en rapport avec l’"Actualité" parce que ce n'est pas son thème principal. Cela ne me dérange bien évidemment pas – avoir un prix est toujours agréable - mais je ne veux pas que le livre soit mis dans le créneau des bandes dessinées "ethniques". Je souhaite qu’il soit perçu comme un livre qui dans son ensemble traite de l'amour, de la mort, de la famille, des relations, tout ce qui m'intéresse vraiment, et qui je crois – j’espère - peut intéresser tout le monde.

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KLI : Quels sont les créateurs contemporains de bande dessinée que vous admirez ? Pour quelles raisons ?

RM : Oh, il y en a beaucoup et je ne suis pas certaine de pouvoir citer chacun d'entre eux. J'adore les travaux de SETH et Anders NILSEN. Daniel CLOXES est une grande influence. J’ai commencé à m’intéresser au manga alternatif d’auteurs comme MARUO ou Yoshihiro TATSUMI. J’aime beaucoup le travail de DUPUY-BERBERIAN. J'ai été tellement heureuse qu'ils remportent le Grand Prix à Angoulême cette année. Il y en a beaucoup d’autres. J'aime le fait qu'il y ait tant variétés et de styles. Je peux être influencé par le dessin ou le récit ou tout simplement par l'honnêteté du travail. Même une seule image peut être un influence.

KLI : Quels sont vos travaux en cours ?

RM : Après l'illustration de la collection d'histoires pour enfants que j'évoquais précédemment, je voudrais me consacrer à nouveau à ma page sur le site internet du New-York Times. Je voudrais également commencer une nouveau roman graphique. J'ai une idée mais je ne suis pas sûre que ce soit la bonne. Je ne le saurai qu’au moment où je vais m'asseoir et commencer à écrire.

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Ouvrages de Rutu MODAN traduits en français :
- Exit Wounds, Bande dessinée, éd. Actes Sud BD, 2007
- Fou de cirque, éd. Albin Michel, 2005
- Energies Bloquées, éd. Actes Sud, 2005

Liens utiles :
- Le site des éditions Actus Tragicus
- L'espace Mixed emotions qu'anime Rutu MODAN, depuis Mai 2007, sur le site internet du New York Times

- Pour découvrir le talent d'illustratrice de Rutu MODAN : http://www.theartworksinc.com et http://www.heflinreps.com

Toutes les illustrations de cette note sont extraites de Exit Wounds (éditions Actes Sud BD et Drawn and Quarterly). Copyright Rutu MODAN

21:50 Publié dans Modan | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

The artwork looks and feels so natural and credible, specially counting on the fact that this is not a regular subject for comic books.
Great.

Écrit par : Marcos Mateu | 22/02/2008

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