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15/09/2007

MAX ET LA LIGNE CLAIRE : ENTRETIEN

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J'ai déjà eu l'occasion d'évoquer le talent de Francesc CAPDEVILA alias MAX sur ces pages. Pendant l'été, le dessinateur catalan m'a fait le plaisir de répondre à quelques questions centrées sur ses rapports avec la ligne claire. C'est avec un plaisir non dissimulé que je vous propose cet entretien.

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Autoportrait de l'artiste

Klare Lijn International : Si l’on se penche sur votre parcours en bande dessinée, on constate que vous êtes passé par différentes périodes et que votre style a beaucoup changé au cours de votre carrière. Très underground à vos débuts, il est devenu très ligne claire dans les années 1980 puis plus réaliste et mois sophistiqué dans les années 1990 et enfin à nouveau ligne claire avec le nouveau millénaire. Comment expliquez-vous ces évolutions successives ?

Max : Il y a plusieurs raisons différentes à cela mais la principale me semble être mon envie de prendre des risques et d’explorer des voies nouvelles dans mon travail. Je déteste la routine. Je m’ennuierais à mourir si je devais continuellement faire la même chose. Mes aspirations changent au fil des ans et je dois trouver le style de dessin le plus approprié pour chaque histoire qui me vient à l’esprit.

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Le style underground des débuts
Gustavo (ediciones la cupula)

KLI : Au-delà de cette volonté de changement, est-ce qu’il n’y a pas aussi des facteurs tels que l’insatisfaction, la perte de confiance dans votre travail, une forme de perfectionnisme également ?

M : Oui, il semblerait que je ne sois jamais complétement satisfait de ce que je fais. Et je suis aussi trop perfectionniste de manière presque obsessionnelle. C’est ce qui me fait aller de l’avant. La seule période où j’ai vraiment perdu la foi dans mon travail a été le début des années 1990 quand j’ai senti que j’avais atteint un cul-de-sac avec la ligne claire. Je ne pouvais plus faire progresser mon style dans cette direction (du moins pas en bande dessinée). J’ai senti que CHALAND avait déjà tout fait en bande dessinée, beaucoup mieux que ce je pourrais jamais atteindre alors qu’en illustration je pourrais trouver un maître et un inspirateur en la personne d’Ever MEULEN. A ce moment là, j’ai écrit quelque part que le style ligne claire en bande dessinée était lui-même une impasse, un style qui conduit l’artiste à une forme d’obsession de la perfection dans le dessin qui ne peut se résoudre que dans une répétition sans fin d’une même formule. Peut-être que je rendais la ligne claire responsable de ce qui n’était finalement qu’une crise personnelle. Il n’empêche que je continue à penser qu’il y a un fond de vérité là-dedans. De nombreux maîtres de la ligne claire que j’admire dessinent dans un style immuable au fil des ans. Cela peut leur convenir et je ne les critique pas du tout. Ils ont juste probablement atteint ce dont ils avaient besoin pour s’exprimer. Mais pour ma part, j’ai besoin de quelque chose de plus tout le temps. J’ai besoin de rechercher au-delà. J’ai souvent songé à ce que CHALAND aurait pu atteindre s’il ne nous avait pas quittés. Il était le seul qui aurait été capable de pousser la ligne claire dans des limites que nous ne pouvons même pas imaginer. J’ai donc complètement arrêté la bande dessinée entre 1990 et 1993, jusqu’à ce que je trouve une nouvelle manière de dessiner pour les prochaines histoires que j’avais en tête.

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Le style très ligne claire du milieu des années 1980
Le Carnaval des Cerfs (Artefact)

KLI : N’êtes-vous pas également très réceptif aux travaux d’autres artistes, ce qui vous pousserait intentionnellement ou inconsciemment à regénérer votre travail ?

M : C’est vrai. Il y a aussi les différentes influences d’artistes et pas simplement de bande dessinée. Je suis très attiré par diverses formes d’art visuel (peinture, graphisme, etc). Je pioche des choses à droite et à gauche. Cela peut aller, par exemple, d’anciennes peintures chinoises au design contemporain en passant par les toiles des Maîtres flamands de la Renaissance.

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Le style réaliste du milieu des années 1990
Le rêve prolongé de Mr T (L'Association)

KLI : Si je vous range parmi les artistes ligne claire comme SWARTE, MEULEN, CHALAND, TORRES, SETH…est-ce que vous êtes d’accord ? Vous considérez-vous comme un membre de cette famille graphique ? Quelle est votre définition de la ligne claire ? De mon point de vue, c’est raconter une histoire clairement et proprement. Est-ce que vous partagez ma définition ?

M : Oui, je partage totalement votre vision. A ce titre, mes réponses à vos précédentes questions doivent être précisées. J’y ai évoqué la ligne claire avec une approche réductrice, nous dirons « historique », qui a, pour moi, beaucoup à voir avec le graphisme, le style de la bande dessinée développé en Europe au siècle dernier. Un paradis où HERGE est Dieu et CHALAND est assis à sa droite. Mais il est vrai que la ligne claire devrait être perçue dans un sens plus large. Et dans le cadre de cette approche élargie, je peux me sentir à l’aise dans cette famille parce que la plupart du temps je recherche la netteté et la clarté dans mes dessins et dans mes histoires. Pour autant, dans la liste que vous citez, j’ai senti dans le passé ou je ressens encore une proximité avec le travail de certains – SWARTE, MEULEN, CHALAND – alors que je ne ressens aucun lien avec le travail d’autres, même si je peux les apprécier comme lecteur. N’oublions pas que j’ai aussi une face sombre liée à l’influence de CRUMB à mes débuts mais aussi à celles d’autres artistes qui ne sont pas aussi évidentes mais qui m’ont marqué ces deux dernières décennies ( SPIEGELMAN, MATTOTTI et d’autres). Cette face obscure se mélange parfois avec mon côté clair.

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Le style Bruguera du nouveau millénaire
Bardin, le superréaliste (L'Association)

KLI : Quelle est votre relation avec les maîtres historiques de la bande dessinée ligne claire (HERGE, JACOBS, VANDERSTEEN…) ? Est-ce qu’ils ont eu une influence sur votre création ? Qu’en est-il également des artistes qui ont participé au renouveau de la ligne claire à la fin des années 1970 et dans les années 1980 (CHALAND, CLERC, TED BENOIT, FLOC’H, PETIT-ROULET, AVRIL, DUPUY-BERBERIAN…) ? Entreteniez-vous des contacts avec eux ?

M : HERGE a été une influence majeure. J’ai tout lu de lui quand j’étais enfant. Les autres, je ne les ai connus que plus tard, alors je dessinais déjà des bandes dessinées. Concernant les artistes du renouveau, CHALAND a été une très grande influence. CLERC aussi mais pendant une courte période. Je les ai rencontrés occasionnellement dans le cadre de salons de bande dessinée mais je n’ai jamais eu de réels rapports avec eux. J’aime beaucoup le travail de DUPUY-BERBERIAN. Ceux avec qui j’entretiens une belle relation d’amitié depuis longtemps sont SWARTE et MEULEN. Et je leur dois beaucoup.

KLI : Pensez-vous que la ligne claire est un style susceptible de convenir à n’importe quel type de récits ?

M : Je ne le crois pas. Du moins, elle s’est révélée inadaptée quand j’ai souhaité plonger dans les profondeurs du « hardboiled », du monde intérieur, dans les affres du subconscient avec une bande dessinée comme Le rêve prolongé de Mr. T ou bien quand j’ai essayé de casser les structures narratives classiques pour quelque chose de plus expérimental.

medium_Mr_T_couv.JPGKLI : Pour quelles raisons la ligne claire ne convenait pas pour Mr. T ?

M : Je n'ai pas voulu dire que la ligne claire était inadaptée pour déployer un récit dramatique et psychologique. Je considère seulement que ce n'est probablement la meilleure option. De la même façon qu'un dessin expressionniste ne semblerait pas très approprié pour un dessin animé humoristique. Pouvez vous imaginer Maus dessiné par FLOC'H ? Ou bien Tintin dessiné par Thomas OTT ? Bon, je reconnais que ce sont des exemples extrêmes. Pour en revenir à Mr. T , essayons d'imaginer l'histoire dessinée avec mon style ligne claire. Est-ce qu'elle fonctionnerait ? Non, elle ne fonctionnerait pas.
Je pense simplement que le dessin de bande dessinée devrait toujours essayer de servir le récit, d'en faire progresser les forces et jamais de les amoindrir. J'ai développé au fil des ans quelques capacités comme dessinateur dans une variété de registres graphiques différents. Chaque fois que j'ai une histoire en tête, j'ai tendance à la visualiser de la manière qui la rend la plus efficace. Je peux même essayer ou forcer mon style à aller dans une direction spécifique (tout en connaissant mes limites aussi). Donc, Mr. T était en noir et blanc dans ma tête parce que le noir est la couleur de la nuit, des profondeurs et du subconscient et que le blanc est la couleur de la lumière au bout du tunnel. Et le trait avait besoin d'être cru, cassé, tremblant parce que je voulais exprimer que rien n'est définitivement déterminé, solide ou certain dans ce monde du cauchemar. Cependant, curieusement, il y a un passage dans le livre qui pourrait presque être considéré comme de la ligne claire, quand l'homme a un rêve érotique fou auquel je voulais donner comme une touche de "speedball comedy".

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Jean sans peur - Illustration

KLI : Si on a pu observer plusieurs évolutions dans votre style en bande dessinée, il me semble qu’il n’en va pas de même pour votre travail dans l’illustration. Il a toujours été très influencé par la ligne claire. Il en va de même pour vos bandes dessinées pour enfants. Comment pourriez-vous expliquer cela ?

M : Je n’ai pas de réponse tranchée par rapport à ça… Mais la ligne claire me semble presque parfaite pour les livres jeunesse ou la publicité dans la mesure où le message visuel doit être extrêmement clair pour le lecteur. La grande différence pour moi, c'est que ces illustrations sont des travaux de commande qui me procurent l’argent qui me permet de vivre. Donc j’utilise juste un langage personnel que j’ai développé au fil des ans et qui a prouvé son utilité dans beaucoup de domaines. Personne ne me demande – et je n’en éprouve d’ailleurs pas le besoin – d’être expérimental ou de prendre des risques dans la plupart de ces travaux. Je laisse le risque et l’expérimentation pour mes créations personnelles, mes bandes dessinées. Mais la séparation n’est pas toujours si claire. Ce n’est pas toujours une question lucrative. Quelques travaux d’illustration m'offrent la possibilité d’être plus audacieux et de mettre tout mon cœur dans leur réalisation. Les affiches par exemple. Concevoir des affiches est ce que je préfère par dessus tout ! En fait quand je crée mes bandes dessinées, je n’ai pas à répondre de quoi que ce soit à un client, donc c’est 100% personnel et un travail libre. En illustration, j’ai à adapter mes idées aux besoins du client. Mais derrière cela, il y a une grande variété de situations. Parfois, je suis très libre et quand ce n’est pas le cas, j’essaye toujours de trouver un terrain d’entente où le client et l’artiste seront équitablement satisfaits.

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Affiche pour un festival de cinéma

KLI : Est-ce que vous placez l’illustration avant la bande dessinée ou au même niveau ?

M : L’illustration comme la bande dessinée sont des arts de même niveau. Ce qui rend la bande dessinée plus intéressante à mes yeux, c’est seulement qu’elle me permet de raconter en images. Tout simplement. Mais là encore, comme je viens à l’origine de la bande dessinée, je peux également toujours essayer d’introduire quelques formes de narration cachée dans mes illustrations. Une autre différence tient dans le caractère épuisant du travail de bande dessinée : on peut passer des mois à travailler sur le même livre, c’est obsédant et parfois à la limite de la claustrophobie. Alors que dans l’illustration, tu passes continuellement d’un travail à un autre, ce qui est absolument différent. C’est amusant et rafraichissant comme de l’air pur.

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Monstres - Illustration pour un magazine jeunesse

KLI : J'imagine qu'un créateur de bande dessinée par ailleurs illustrateur doit toujours être tenté de dessiner de belles images. Mais ce n’est pas nécessairement le meilleur chemin pour la création en bande dessinée. Comment arbitrez vous dans cette situation quand vous êtes devant votre planche ? Est-ce que le dessinateur de bande dessinée limite les désirs d’esthétisme de l’illustrateur ?

M : Oui, c’est exact. En bande dessinée, la narration est le «boss», on doit sacrifier la plupart du temps l’impulsion de montrer ses capacités de dessin (ce que j’appelle les feux d’artifices graphiques). Cela ne signifie pas que la bande dessinée ne nécessite pas de belles images mais c’est une autre forme de beauté. C’est une beauté qui naît de séries d’images et de textes juxtaposés. Certains de ces dessins, pris isolément, ne séduiraient personne. C’est une sorte de beauté «mathématique» comme dans ces décorations de carreaux d'art oriental. Je me suis battu avec tout cela dans les années 1980. J’ai commencé à développer un style très spécifique d’illustration très influencé par Ever MEULEN et j’ai cherché à l’utiliser également en bande dessinée, mais cela ne menait nulle part, cela ne fonctionnait tout simplement pas. Finalement , je ne serais parvenu à résoudre cette séparation que dans l’une de mes histoires préférées, El canto del Gallo, en 1987. Mais j’ai toujours su que c’était une exception et que chacun des langages nécessitait des approches graphiques différentes.

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KLI : Quels sont vos rapports avec l'animation ? Quelle est l'influence du dessin animé sur votre travail ? Je sais que vous en avez réalisé quelques uns. Qu'est-ce que vous pensez des adaptations de bandes dessinées en dessins animés ?

M : Oh, j'ai toujours aimé les dessins animés spécialement les classiques de la télé (FLEISHER Bros, AVERY, Chuck JONES, Fritz FRELENG, UPA, HANNAH-BARBERA...) et je pense que cela peut facilement se voir dans mes travaux. J'ai réalisé deux clips pour des groupes de rock espagnols, une animation de Bardin de 25 secondes pour une chaine de télévision ( le récit Hommage à Luis BUNUEL dans BARDIN en est la version bande dessinée) et quelques trucs pour un spectacle de danse d'avant-garde et une exposition sur l'architecture. Il y a eu deux projets d'adaptation de Peter Pank dans les années 1990 (l'un avec des acteurs, l'autre avec des marionnettes) mais ils ne sont pas allés au-delà du script. En 1995, j'ai eu un grand projet tout a fait sérieux basé sur ma bande dessinée pour enfants La biblioteca de Turpin qui a circulé pendant un an sur les bureaux des des producteurs américains avant qu'il ne se termine chez DISNEY où ils disaient être vraiment très intéressés. Et c'est là qu'il est mort ! Mais je ne vais pas perdre mon temps à tenter d'adapter mes bandes dessinées en animation. Je n'en éprouve pas le besoin, je n'ai à l'esprit aucun projet de ce type. Et il y a beaucoup trop de monde impliqué de nos jours dans des productions en série, trop d'argent requis, trop de cadres de corporation essayant de dire à l'artiste ce qui doit être fait. Si une opportunité se présente à moi un de ces jours, je l'étudierais, mais pendant ce teps, j'aurai du plaisir à créer de petites choses ici et là chaque fois que j'en ai l'occasion.

medium_Bardin_couv.jpgKLI : Est-ce qu’avec Bardin, le superréaliste on peut dire que vous avez trouvé le style parfait qui vous convient, avec lequel vous pouvez vous exprimer en toute confiance ? Est-ce que c’est la conclusion de vos différentes périodes ou bien simplement un autre palier de votre évolution ?

M : C’est certainement la réunion de tout ce que j’ai appris au cours de ma carrière. Ce n’est pas un style parfait mais il convient à ce que je cherche à faire aujourd’hui et aussi longtemps que ce sera le cas, je continuerai avec lui. C’est aussi une étape qui pourrait me conduire vers autre part. Vous avez évoqué précédemment le style de BARDIN comme un retour à la ligne claire. Ce n’est pas exactement cela pour moi. J’ai juste replongé dans mon enfance pour aller de l'avant. Le style de Bardin provient directement des bandes dessinées pour enfants que je lisais quand j’étais petit, ce qui est connu en Espagne comme l’Ecole BRUGUERA du nom du plus important éditeur espagnol de bandes dessinées des années 1940, 1950 et 1960. Il proposait chaque semaine une grande variété de bandes dessinées enfantines (Pulgarcito, Tiovivo, DDT…) et j’en ai lu des tonnes dans ma jeunesse. Les plus grands illustrateurs et dessinateurs espagnols travaillaient pour ces magazines et Bardin vient directement de ce style certainement ligne claire car simple et minimaliste mais aussi très humoristique. Aujourd’hui, je me considère réellement comme un héritier et un rénovateur du style BRUGUERA au même titre que Chris WARE peut être perçu comme héritier et rénovateur des premières bandes dessinées publiées dans la presse américaine.

medium_peter_pank_bis.jpgKLI : Est-ce que Bardin est le personnage parfait ? Par le passé, vous avez abandonné des personnages comme Gustavo ou Peter Pank alors qu’ils étaient très appréciés par votre lectorat. Est-ce qu’il en ira de même avec Bardin ?

M : Jusqu’à présent, il me semble presque parfait. Je me sens à l’aise avec lui. Ce n’est pas un personnage marqué avec une personnalité très arrêtée. Il n’y a pas de limite à ses futurs développements. J’ai justement arrêté Gustavo ou Peter Pank parce que ces personnages étaient trop définis et que je me sentais condamné à suivre leur destinée, pas la mienne.

medium_La_biblioteca_de_Turpin.2.jpgKLI : J’observe avec regret mais aussi consternation que de nombreuses de vos bandes dessinées publiées en Espagne n’ont pas été traduites en français. Pauvre Europe de la Culture ! Comme si les Pyrénées étaient infranchissables... Pourquoi des bandes dessinées comme Como Perros, El canto del Gallo ou La Biblioteca de Turpin n’ont pas trouvé d’éditeur français ? Est-ce qu’il y a un espoir de les voir publiées un jour en France ?

medium_El_canto_del_Gallo_bis.jpgM : Je ne sais pas vraiment pourquoi ces livres n’ont pas été publiés en France. Mais j’ai un sentiment : ils n’étaient pas assez alternatifs pour les éditeurs indépendants et pas assez commerciaux pour les grandes maisons d’édition. Il y a peut-être aussi une explication qui tient à ma carrière trop hétérogène. Un lecteur étranger peut avoir des difficultés à appréhender mon travail comme un tout. Je veux dire par là que ces livres, pris chacun isolément comme un échantillon, ne doivent pas être suffisamment représentatifs. Je ne sais pas vraiment… En tout cas, il n’y a pas de projets de publication en français les concernant.

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KLI : Qu’est-ce que votre expérience d’éditeur avec le magazine NSLM (Nosotros Somos Los Muertos) vous a apporté en tant qu’artiste ? Est-ce que cette responsabilité a modifié votre approche de la bande dessinée ?

M : Je ne suis pas certain de pouvoir mesurer combien mon expérience d’éditeur m’a influencé en tant qu’artiste. Cela m’a certainement fait beaucoup réfléchir aux stades intermédiaires entre l’auteur et le lecteur, aux frontières de la bande dessinée, au marché et plus particulièrement au concept de «magazine» comme «carrefour» où les auteurs pourraient se rencontrer et apprendre l’un de l’autre comme une sorte de laboratoire d’idées, d’expériences et d’enrichissements mutuels. J’ai grandi comme artiste dans un mensuel, El Vibora et c’était génial. Je pense donc que j’ai essayé de recréer cet esprit. Malheureusement, nous n’avons pas trouvé suffisamment de lectorat pour continuer l’aventure qui prend fin avec le numéro 15.

medium_NSML_Max.2.gifKLI : La ligne claire n’était pas très présente dans les pages de NSLM. Pourquoi ? Parce que votre ligne éditoriale était plus underground, alternative, contemporaine ? La ligne claire était-elle trop classique pour NSLM ?

M : Il est exact que nous avons prêté une attention spéciale à la bande dessinée alternative et d’avant-garde. Dans un second temps, des numéros 8 à 15, nous avons tenté de créer un magazine de bande dessinée qui serait un point de rencontre avec d’autres arts apparentés (illustration, design, jouets, etc). L’autre co-éditeur de NSLM, PERE JOAN, étant également un artiste anticonformiste influencé par la ligne claire (il a commencé à publier dans Cairo au début des années 1980), je peux tout à fait comprendre que vous espériez un peu plus de ligne claire dans NSLM. La vérité, c’est qu’au moment où nous demarrions, en 1995, la ligne claire était devenue trop « conservatrice », ou tout du moins cela nous semblait être le cas, et nous nous en sommes désintéressés. Nous nous sentions plus proches du nouvel esprit alternatif. Mais nous avons quand même publié, ces dernière années, quelques artistes espagnols influencés par la ligne claire (AGREDA, Lorenzo GOMEZ, Juan BERRIO…).

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KLI : Quels sont les créateurs de bande dessinée contemporains que vous appréciez et pour quelles raisons ?

M : C'est-à-dire qu'il y en a beaucoup qui font un travail intéressant et que j'admire… Chris WARE rénove et pousse vraiment très loin la narration en bande dessinée dans de nombreuses directions différentes. Daniel CLOWES m’intéresse beaucoup particulièrement à cause de sa narration. Rutu MODAN a signé un livre puissant et merveilleux, Exit Wounds, l’une des meilleures bandes dessinées que j’ai lues cette année. DAVID B est un grand artiste et ses histoires sont très émouvantes. Nous partageons cette fascination pour les rêves nocturnes, l’imagination « fantastique ». Nous avons trouvé quelques coincidences stupéfiantes entre L'Ascension du Haut Mal et Le rêve prolongé de Mr. T que nous réalisions au même moment. En fait, c’est lui qui a lu le premier mon livre et qui a poussé L'ASSOCIATION à le publier en France et c’est moi qui ai été le premier à publier certaines de ses histoires en Espagne dans NSLM. En Espagne, nous avons KEKO qui réalise également un travail stupéfiant. Comme vous pouvez le constater, comme lecteur, j’ai aujourd’hui plutôt tendance à focaliser davantage mon intérêt sur la narration que sur le graphisme.

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Extrait de Femmes fatales (Albin Michel)

KLI : Que devient Mique BELTRAN avec qui vous aviez cosigné Femmes fatales en 1989, chez Albin Michel ? Depuis les dernières publications espagnoles des aventures de Marco Antonio y Cleopatra, au milieu des années 1990, il n’y a pas eu de nouvelles bandes dessinées sous sa signature. Il continue à dessiner ?

M : Je n'ai plus trop de rapports avec lui. Il a complètement arrêté la bande dessinée. Je sais simplement qu'il a réalisé des courts métrages avec des acteurs réels. Je ne les ai jamais vus. C'est ce qu'il avait toujours voulu faire. Et puis il y a son vieux projet d'adaptation en dessin animé de Marco Antonio, projet que je pensais abandonné depuis longtemps mais qui devrait se faire. Je suis très content pour Mique. Il a toujours dit qu'il détestait dessiner, pouvez vous croire une telle chose ?

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Affiche pour un festival de bandes dessinées

KLI : Sur quoi planchez vous actuellement ? De nouvelles aventures de Bardin ?

M : Oui, je termine le scénario d’un nouveau livre de Bardin. Il n’a pas encore de titre. C’est un ensemble d’histoires courtes qui mises ensemble pourront en constituer une plus longue. La structure narrative est un peu expérimentale mais le dessin reste le même.

KLI : Nous l'attendons avec impatience !

16:30 Publié dans Max | Lien permanent | Commentaires (3)