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03/06/2007

POUR L'AMOUR DU RISQUE

Chers lectrices et lecteurs fidèles de ce modeste blog que l'intitulé du présent papier pourrait laisser pantois, rassurez vous. Loin de moi la volonté de me livrer ici à une analyse critique et détaillée d'une des séries télévisées les plus crétines des années 1980 ... Il n'en est rien. Bien au contraire. Ce titre n'a pour but que de crier haut et fort le plaisir qui est le mien de vous proposer un entretien tout ce qu'il y a de sérieux - mais pas trop quand même - avec le dessinateur Real GODBOUT, cocréateur avec son complice Pierre FOURNIER de deux personnages mythiques de la bande dessinée québecoise apparus à la fin des années 1970, Michel RISQUE, le gentil pas très futé et Red KETCHUP, l'agent indestructible du FBI.

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Red Ketchup, Michel Risque (déguisé en gorille) et Poupoune (l'épouse de Michel)

Les aventures hilarantes de ces deux héros ou plutôt anti-héros font l'objet depuis quelques mois déjà d'un travail de réédition particulièrement soigné sous la houlette des éditions de la Pastèque. D'ailleurs, on pourrait presque parler de totale refonte tant le nombre d'inédits et d'extras proposés est important. Merci à Frédéric GAUTHIER et Martin BRAULT, les responsables de la Pastèque d'offrir ainsi une deuxième vie à ces bandes dessinées et au Comptoir des Indépendants de les diffuser sur notre vieux continent qui, il faut l'avouer, est jusqu'à présent passé à côté de ces brillantes créations. Pourtant, au milieu des années 1980, les vénérables cahiers de la bande dessinée avaient eu l'occasion de cataloguer Michel RISQUE comme l'un des "10 trésors inconnus" de la bande dessinée. Par ailleurs, pour d'obscures raisons, les éditions des aventures de Red KETCHUP proposées par Dargaud au début des années 1990 étaient passées pour le moins inaperçues.

Heureux et heureuses ceux qui ne connaissent pas encore Michel RISQUE et Red KETCHUP car d'agréables moments les attendent. Qu'ils se préparent à une plongée dans un univers extrêmement jouissif, un peu comme s'ils allaient découvrir un bon Blake EDWARDS au cinéma.

medium_9782922585315_b.jpgPrimo, ces bandes dessinées sont des trésors de drôlerie, d'inventivité et de délire savamment dosés. D'une densité incroyable, elles sont menées à un rythme d'enfer. C'est bien simple, il se passe parfois plus de rebondissements dans une seule planche de Michel RISQUE que dans certaines intégrales de séries à la mode... Avec le duo GODBOUT-FOURNIER, pour reprendre un slogan électroral à la mode de chez nous, tout devient possible ... même l'impossible ! Pour autant, les auteurs contrôlent l'imprévisibilité et la folie de leurs récits avec une telle maîtrise qu'ils parviennent toujours à se sortir des situations les abracadabrantesques et des imbroglios les plus alambiqués. Du grand art !

medium_9782922585285_b.jpgDeuxio, les récits du tandem GODBOUT-FOURNIER offrent une multitude de personnages particulièrement savoureux qui mettent en relief la bétise profonde du héros (Michel RISQUE) ou sa folie furieuse (Red KETCHUP). Vous n'êtes pas prêts d'oublier l'oncle LUDGER, roi de la combine et de l'embrouille, POUPOUNE, l'épouse de Michel ou bien Bill BELISLE, le journaliste souffre-douleur de Michel.

medium_9782922585445_b.jpgTertio, au-delà de leur qualité scénaristique, les aventures Michel RISQUE et Red KETCHUP sont l'oeuvre d'un grand dessinateur ligne claire, Real GODBOUT. Son trait est particulièrement intéressant. Riche en détails, il n'en va pas moins à l'essentiel et facilite la lisibilité et la compréhension des récits menés tambour battant. Rien d'étonnant quand on a RG comme initiales !

Place à l'entretien avec Real GODBOUT.

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Kare Lijn International : Dans sa préface de MICHEL RISQUE EN VACANCES, Pierre FOURNIER qualifie votre style de dessin de "jonction de l'underground et de la traditionnelle ligne claire". En effet, les premiers récits de MICHEL RISQUE publiés dans le premier volume réédité, "le savon maléfique", semblent influencés par l'underground américain puis vous tendez progressivement vers une forme de ligne claire toute personnelle. Comment expliquez vous cette évolution ? Quels ont été les déclics qui ont fait que votre dessin est devenu, au fil des épisodes, de plus en plus clair, soigné, discipliné ?

Real GODBOUT : À une certaine époque, j’ai été très marqué par l’underground américain. Je crois que le plaisir de provoquer, d’être quelque peu délinquant, me motivait beaucoup. Mais l’influence d’HERGE, de JACOBS et d’autres était toujours là, sous-jacente. Plusieurs facteurs successifs ont contribué à me reconvertir à la ligne claire. 1 : la découverte de l’école hollandaise de la bande à Tante Leny, avec SWARTE (surtout), Ever MEULEN, WILLEM, GERADTS et compagnie, qui m’ont fait réaliser qu’on pouvait associer le trait hergéen à un contenu underground. 2 : le début d’une publication régulière, dans le magazine CROC, avec la discipline que cela impose. 3 : l’abandon des substances illicites. 4 : le passage de la plume au pinceau pour l’encrage; le pinceau n’est pas un outil qu’on associe spontanément à la ligne claire, mais, dans mon cas, il permet plus de précision et une plus grande sûreté de trait.

KLI : Les années soixante-dix en bande dessinée sont marquées par l'expérimentation, l'exploration de nouvelles voies, les mises en pages éclatées... Pourquoi avoir fait le choix d'un dessin somme toute finalement très "classique" pour MICHEL RISQUE ? La volonté de créer un décalage entre un récit destiné aux adultes, résolument subversif, et une forme traditionnelle bien référencée de bande dessinée ? Aviez vous l'ambition de créer une sorte de TINTIN qui aurait pété les plombs ?

RG : « Une sorte de Tintin qui aurait pété les plombs », oui, je pense que ça décrit bien ce que j’ai cherché à faire en BD. Mais je crois aussi que le fait de publier régulièrement une série sous forme de feuilleton dans un périodique m’a poussé à privilégier la clarté et l’efficacité, en délaissant graduellement l’expérimentation graphique et les mises en page éclatées.

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KLI : Quelles sont selon vous les exigences du dessin ligne claire ? Quels efforts ce style demande au dessinateur ? Comment parvient-on à une telle économie de moyens ? Beaucoup de croquis pour parvenir au juste trait ? Quel souvenir gardez vous de l'apprentissage de ce graphisme sur le tas, à travers la prépublication régulière en magazine des épisodes de MICHEL RISQUE ?

RG : La ligne claire est pour moi plus qu’une façon d’encrer, c’est une approche globale de la BD, qui détermine la façon de raconter, la représentation du réel, l’écriture des dialogues, le découpage, la mise en page, etc. Mais ce n’est pas une religion et l’on ne doit pas se laisser enfermer dans un système. Ceci dit, cela impose une certaine discipline au dessinateur qui doit tout représenter de façon explicite, sans pouvoir se réfugier dans le flou artistique, en évitant les effets et la surenchère graphique. Personnellement, j’ai besoin d’avoir des crayonnés assez précis. Je ne fais pas beaucoup de croquis, presque tout se passe sur la planche, de l’esquisse préliminaire à l’encrage. Cela suppose un usage intensif de la gomme à effacer : je nettoie mon dessin à mesure qu’il se précise. Et je me fais un point d’honneur de ne jamais utiliser de règle pour tracer les lignes droites (sauf les contours des cases). C’est peut-être un peu plus laborieux, mais ça donne une ligne plus vivante, plus personnelle dans son imperfection. De toute façon, je n’arriverais pas à intégrer à mon dessin une ligne tracée à la règle.

KLI : Les planches de Michel RISQUE comportent entre quatre et cinq bandes, ce qui donne une très grande densité de vignettes par page. Pourquoi une telle compression et une telle accumulation de cases par planche ?

RG : Le fait d’avoir quatre bandes, avec une moyenne de dix à douze cases par page, est une conséquence directe de la publication en périodique, à raison de quatre pages par mois. Il s’agissait pour nous de faire avancer l’histoire, tout en essayant de capter l’intérêt du lecteur, nouveau ou initié. Pas question d’avoir des scènes contemplatives, ou encore de longues scènes d’action où ça bouge beaucoup, mais où, au fond, il ne se passe pas grand-chose. Une bagarre, une poursuite, c’était deux ou trois cases, rarement plus. Au total, il y avait beaucoup de cases par page, beaucoup de texte aussi, mais lorsque je me relis, avec le recul, je constate que ça fonctionnait.

KLI : Avec les aventures de Red KETCHUP qui font suite à celles de Michel RISQUE, vous passez à trois bandes par planche. Pourquoi ? Est-ce que vous vous sentiez à l'étroit dans le "moule" Michel RISQUE ? Est-ce que vous aviez l'envie de plus d'espace, de cases plus aérées ? Finalement, avec le recul, n'avez vous pas le sentiment que la mise en page de Michel RISQUE avec ses multiples cases était plus efficace en ce sens où les aventures de Red KETCHUP paraissent moins riches et moins denses ?

RG : Lorsque nous avons entrepris la série Red KETCHUP, le passage à la couleur et le désir d’avoir un style un peu plus « comic book » m’ont poussé à adopter une mise en page plus aérée, avec trois strips au lieu de quatre, donc des cases plus verticales, plus dynamiques. Mais la différence n’est pas si grande. Il y a encore beaucoup de cases dans Red KETCHUP.

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KLI : Si je vous dis que votre dessin me fait penser à ceux de HERGE ou VANDERSTEEN, est-ce que vous êtes d'accord ? Vous reportiez vous par exemple aux albums de TINTIN pour trouver des solutions graphiques à certains problèmes ? Quelles étaient vos principales influences graphiques lorsque vous dessiniez Michel RISQUE et RED KETCHUP ? Est-ce que des auteurs québecois vous ont influencé ?

RG : Enfant, j’ai grandi avec le journal Tintin. Il est certain que des auteurs comme HERGE, JACOBS ou VANDERSTEEN m’ont profondément marqué. Pas une seule case des aventures de Tintin qui ne soit gravée dans mon inconscient. Mais je ne me souviens pas d’avoir ouvert un album pour solutionner un problème de dessin. Sauf peut-être pour fins de documentation. Et encore, pour me documenter, je préfère utiliser, en les transformant, des sources extérieures à la BD. J’ai mes influences, comme tout le monde, mais, lorsque je dessine, j’essaie de les oublier. Quant aux auteurs québécois qui auraient pu m’influencer, je n’ai pas vraiment eu de mentor ici, mais j’ai échangé beaucoup avec des collègues, comme Pierre FOURNIER, Jacques HURTUBISE, Serge GABOURY, Jules PRUD'HOMME, Jean-Paul EID et quelques autres.

KLI : Aviez-vous des contacts avec d'autres dessinateurs ligne claire au moment de la réalisation de MICHEL RISQUE ou bien oeuvrez vous en solitaire au milieu de dessinateurs aux antipodes ? Est-ce que vous avez eu l'occcasion d'échanger avec HERGE ou bien les auteurs de la nouvelle ligne claire européeenne (SWARTE, TED BENOIT, CLERC, CHALAND...) qui, pour la plupart, ont suivi le même parcours que vous "vers la ligne claire" à partir d'un dessin au départ underground ou moebiuesque ? Quel regard portiez vous et portez vous sur ces différents auteurs ?

RG : Je n’ai jamais eu l’occasion de rencontrer les auteurs que vous mentionnez, ou d’échanger avec eux. Bien sûr, je connais et apprécie leur travail. Mais il y en a beaucoup d’autres qui m’ont marqué, et qui n’appartiennent pas nécessairement à la ligne claire : aux Etats-Unis, Will EISNER, Robert CRUMB, plus récemment Charles BURNS ou Chris WARE (lui, c’est vraiment de la néo-ligne claire). En Europe, Hugo PRATT, TARDI , FOREST, et j’en oublie sûrement. Je dois dire qu’en vieillissant, je deviens de plus en plus sélectif comme lecteur. Je suis loin d’être au fait de tout ce qui se publie.

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KLI : Est-ce que quelque part le dessin "classique" de MICHEL RISQUE ne fait pas sa force ? Le fait que les aventures de Michel RISQUE puissent être encore appréciées de nos jours n'est-il pas lié, pour partie, à l'utilisation d'un style graphique ligne claire ? Ce qui n'aurait pas été obligatoirement le cas avec un dessin plus marqué années soixante-dix. De la même façon, au -delà de la qualité des scénarios et de leur extrême drôlerie, le fait que Michel RISQUE puisse être apprécié de ce côté-ci de l'Atlantique ne vient-il pas également de l'utilisation de ce graphisme à caractère universel ?

RG : Des exégètes pourraient sans doute mieux que moi répondre à cette question. Tant mieux si on apprécie encore mon travail. Il est vrai que la ligne claire, dans sa recherche de lisibilité et son adéquation avec le médium imprimé, peut avoir une qualité universelle qui lui permet de traverser les époques et les océans. De là à dire qu’elle est éternelle et ne se démodera jamais, je ne sais pas. Il y a aujourd’hui de jeunes fans de BD pour qui HERGE fait partie de la préhistoire.

KLI : Quelles sont les raisons qui ont motivé l'éditeur La Pastéque à republier vos bandes dessinées Michel RISQUE et Red KETCHUP et leur donner une nouvelle vie ? Quel regard portez vous sur ces rééditions ? Quelle a été votre implication dans ces nouvelles éditions ? Etes vous satisfait du travail ? A l'issue de ce travail de "mémoire", peut-on espérer de nouvelles aventures de Michel RISQUE ou Red KETCHUP ou bien estimez vous qu'une page est tournée et que ces héros sont devenus d'une autre génération et trop datés pour vivre des aventures contemporaines ?

RG : L’idée de remettre sur le marché les séries Michel RISQUE et Red KETCHUP n’est pas de moi, ni de Pierre FOURNIER, mais émane des jeunes et dynamiques éditeurs de la Pastèque, Frédéric GAUTHIER et Martin BRAULT, qui font de l’excellent boulot. C’est bien sûr agréable de se voir sortir des oubliettes et de rejoindre de nouveaux lecteurs, après plus de vingt ans. Mais je n’ai pas dit mon dernier mot. J’aimerais avoir une production actuelle qui ait autant de visibilité et d’impact. Ça viendra. Pas sûr qu’il s’agira des nouvelles aventures de Michel RISQUE ou de Red KETCHUP, d’autant plus que le support de prépublication n’existe plus. Il est fort possible tout de même que l’on termine le neuvième album de Red KETCHUP, qui n’est complété qu’à moitié. Après, on verra.

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KLI : Que devenez vous depuis les dernières parutions de Red KETCHUP au début des années 1990 ? Développez vous toujours le même style graphique ligne claire ? Et votre partenaire, Pierre FOURNIER ?

RG : Après la parution des derniers épisodes de Red KETCHUP dans CROC, en 95 (et le bref passage de Michel RISQUE dans le magazine SAFARIR), je me suis consacré quelque temps à l’illustration, au storyboard et à ma famille. Par la suite, j’ai travaillé quelques années à une série de BD didactique sur l’histoire des sciences au Canada, pour le magazine « Les Débrouillards ». C’est toujours de la ligne claire, mais un peu plus sage.
Certains épisodes ont été repris récemment en album chez Bayard Canada, sous le titre «Les Grands Débrouillards ». Je ne sais pas si c’est disponible en France. Pour l’instant, j’enseigne au programme de BD de l’Université du Québec en Outaouais et je travaille, lentement mais sûrement, à un roman graphique tiré du roman de KAFKA « L’Amérique ». Je ne suis malheureusement pas le seul à avoir eu cette idée, mais, tant pis, je n’y peux rien, c’est du domaine public. Quant à Pierre FOURNIER, il a gardé quelques contacts avec le monde de la BD, mais travaille principalement comme scripteur pour la télé.

KLI : A travers les publications de La Pastèque et leur diffusion en France, on sent une vraie vitalité de la bande dessinée québecoise avec des auteurs comme Michel RABAGLIATI ou Pascal BLANCHET. Comment percevez vous l'évolution de la bande dessinée québecoise ?

RG : Il est vrai que la BD québécoise bouge beaucoup présentement et qu’il y a plusieurs nouveaux auteurs. Mais il n’y a pas tellement plus de débouchés. Il manque de périodiques spécialisés. Il y a des éditeurs de livres, de plus en plus solides, comme la Pastèque, mais les tirages sont réduits. Certains auteurs cherchent d’abord à percer en Europe, parfois avec un certain succès, tandis que d’autres tentent de s’implanter ici, quitte à exporter leur production par la suite. Il est évident que je fais partie du second groupe, comme d’ailleurs Michel RABAGLIATI et Pascal BLANCHET (auteurs que j’admire beaucoup d’ailleurs).


Cinq volumes reprenant l'intégralité des aventures de Michel RISQUE en ordre chronomogique ont été publiés à ce jour par les éditions La Pastèque. Les trois premiers d'entre eux sont déjà en vente libre en France. La réédition en intégrale de Red KETCHUP va débuter au Québec en septembre. Huit tomes sont prévus. Pour l'Europe, il faudra attendre le premier trimestre 2008.

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4ème de couverture du premier volume des rééditions de Red KETCHUP (à paraître)

Illustrations copyright Real GODBOUT, Pierre FOURNIER et les éditions de la Pastèque

08:48 Publié dans Godbout | Lien permanent | Commentaires (0)