Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

01/05/2007

LES ISOLES D'ALEXANDRE FRANC

medium_couv.jpg


Le nouveau label Discover des éditions PAQUET nous propose une excellente bande dessinée d'inspiration ligne claire, Les Isolés, premier album d'un auteur prometteur, Alexandre FRANC.

Les Isolés, c'est l'histoire d'un couple qui est au bord de la rupture après dix ans de vie commune et qui tente, avant de se séparer définitivement, de passer une dernière semaine ensemble dans un hôtel du bord de mer au cas où... Au fil des soixante planches composant son récit, l'auteur nous donne à voir de manière convaincante des personnages à la dérive qui se cherchent, s'évitent, se méprisent. Il nous fait progressivement prendre la mesure de leurs blessures intimes et de la gravité de leur situation.

Cela fait vraiment plaisir de lire un récit dramatique contemporain dans le style ligne claire. C'est suffisamment rare pour être relevé. Les Isolés prouve que ce style graphique peut servir n'importe quel genre dès lors qu'il est bien utilisé.

Autant de bonnes raisons d'en discuter avec Alexandre FRANC.

medium_Annonce_ISOLES.JPG



Klare Lijn International : LES ISOLES est votre première bande dessinée publiée à ce jour. Pourriez-vous nous dire quelques mots de votre parcours ? A quand remontent vos débuts professionnels dans la bande dessinée ?

Alexandre FRANC : Je suis sorti de l’Institut St-Luc de Bruxelles en 1996, mais mes premières planches publiées ne datent que de 2002. Il s’agissait de planches indépendantes racontant les péripéties d’un personnage en fauteuil roulant, très “petit mickey”, pour un magazine destiné aux personnes à mobilité réduite. Puis, en 2004, muni de ces pages et de quelques autres essais, je suis allé voir Une Bulle En Plus, la société de Xavier FAUCHE, et j’ai commencé à faire des planches pour la communication d’entreprise.

KLI : Pour LES ISOLES, vous assurez l'ensemble scénario et dessin. Cela correspond à une volonté particulière ?

AF : Comme tous les débutants, j’ai envoyé des projets personnels aux éditeurs pendant des années, évidemment refusés. Plus récemment, j’ai fait quelques tentatives de collaboration avec des scénaristes, apprentis comme moi, mais l’association tournait court entre nous avant même que nous ayons un projet qui puisse être refusé... Je me dis à présent qu’il est plus simple de travailler seul. On peut s’arracher les cheveux dans son coin, se trouver nul, mais on est sûr de ne pas se séparer (même si parfois on aimerait bien). Cela dit, je n’exclus pas de retenter l’aventure d’une collaboration.

KLI : D'où vous est venue l'idée de ce récit ? Quelles étaient vos ambitions en mettant en images cette bande dessinée ?

AF : J’ai dessiné les premières pages de cette histoire pendant l’été 2005. J’étais enlisé depuis plusieurs mois dans un projet assez abstrait, sur le mode “j’ai des idées très profondes sur la société d’aujourd’hui, comment les mettre en BD ?”, et je n’y arrivais pas. A ce moment-là, j’ai découvert les films de Bergman lors d’une rétrospective, et un couple d’amis très proches, ensemble depuis quinze ans, m’a annoncé sa séparation. Je me suis dit : “je vais faire un Bergman en bande dessinée” (j’avais encore de l’ambition), et j’ai donc dessiné sept pages dans lesquelles un couple qui va mal se retrouve dans un hôtel au bord de la mer pour faire le point. Bien sûr, je ne savais pas du tout comment je pourrais écrire une histoire complète avec ça.

medium_page4.2.jpg


KLI : Vous développez dans cette bande dessinée un dessin ligne claire assez minimal, plutôt froid, presque "clinique". Est-ce que ce traitement graphique s'est imposé immédiatement à vous comme une évidence ou bien avez-vous hésité entre plusieurs styles ?

AF : Pour cette histoire, je voulais un dessin un peu plus solide que ce que je faisais avant. Je lorgnais du côté de Daniel CLOWES et Chris WARE (sans chercher à les imiter, bien sûr). Pendant le crayonné des premières pages, je me rappelle avoir essayé de dessiner les personnages comme des pièces mécaniques, avec des cubes et des cylindres emboîtés (je pensais aussi à SWARTE). Quant à la représentation de l’espace, j’ai adopté des systématismes assez forts, comme la symétrie, l’orthogonalité, l’absence de points de fuite multiples, pour obtenir un espace proche de la grille. Le résultat de tout ça est effectivement un peu raide et froid, mais c’est assumé. Comme je ne suis pas un virtuose du dessin, je décide d’aller à l’opposé d’un dessin expressif, jubilatoire, pour au contraire simplifier et rationaliser.

KLI : Comment définiriez-vous la ligne claire ? Qu'est-ce qu'elle représente pour vous ? Est-ce qu'elle a toujours été votre style de prédilection ?

AF : Il me semble que la ligne claire est un projet d’abstraction dans lequel le geste du dessinateur, son émotion s’effacent au profit de la représentation. Le génie de Chris WARE (si je ne prononce pas son nom au moins cinq fois dans cet entretien, c’est que quelque chose ne va pas), dont les croquis ressemblent à du CRUMB, c’est de dessiner ses histoires d’une manière si technique. Ainsi, l’imagination du lecteur n’est pas arrêtée par l’expressivité du dessin, et travaille elle-même à se représenter le contenu de l’image. Mais je ne sais pas si c’est ça, la ligne claire. Il y a aussi un aspect historique...

medium_isoles_bandeau_page_3.JPG


KLI : Si je vous dis que votre dessin me fait d'abord penser à ceux de KILLOFFER et de TOMINE mais aussi par certains côtés à ceux de FLOC'H ou de Frédérik PEETERS, comment réagissez-vous ? Quelles sont vos principales influences graphiques ?

AF : KILLOFFER, TOMINE et PEETERS ne sont pas des influences graphiques pour moi, mais peut-être en avons-nous d’autres en commun. J’ai commencé à dessiner en copiant HERGE, bien sûr, et je ne me suis jamais totalement libéré de cette influence. Même du point de vue narratif, et bien que mes planches n’aient pas grand chose à voir avec celles d’HERGE (le dynamisme, le mouvement qui font la trame des pages de Tintin sont absents chez moi), je pense qu’il en reste quelque chose, en particulier dans une conception assez théâtrale de l’écriture. Quant à FLOC'H, sans l’avoir jamais copié, je regarde attentivement son travail et suis toujours subjugué par son élégance et sa virtuosité, notamment dans l’art du portrait, dont il a fait sa marque de fabrique.

KLI : En dehors de la bande dessinée, quelles sont les oeuvres, livres ou films qui ont contribué d'une manière ou d'une autre à la conception de votre bande dessinée ? En la travaillant, est-ce que vous aviez l'ambition de faire "à la manière de" untel ou untel ?

AF : Le cinéma et la littérature me donnent avant tout des modèles. Il faut viser le chef-d’oeuvre ! Par exemple, j’essaie d’imaginer ce que serait une scène que je dois dessiner si tel ou tel maître en était l’auteur. A l’arrivée, ça n’est que du Alexandre FRANC, mais ça m’a accompagné. Concernant les influences spécifiques aux Isolés, il y a donc BERGMAN. Je voulais faire une histoire de couple qui ne soit pas une chronique bobo un peu légère. Peut-être HITCHCOCK, aussi... Mais je répète que ce sont des modèles ! En revanche, je ne cherche pas à faire du cinéma en bande dessinée. Dire d’une bande dessinée que c’est du cinéma, ça prouve qu’on ne comprend rien à la bande dessinée et c’est juste un peu condescendant pour le medium. Après, est-ce que faire un champ/contre-champ dans une BD, c’est faire du cinéma ? Bon. Quant à des influences littéraires, je ne sais pas...

medium_bandeau_remi.2.JPG



KLI : Quels ont été vos principaux soucis, hésitations, doutes... dans le cadre de la mise en place et de la réalisation des ISOLES ? Avez-vous hésité sur le mode de narration, le découpage, la couleur, le choix des personnages, la longueur du récit... ? Concernant les personnages, pourquoi avoir traité le dessin de Rémi dans un style graphique nettement différent des autres protagonistes ?

AF : Après avoir dessiné les premières pages à l’aveuglette, j’ai dû imaginer l’histoire qui pourrait suivre. Et c’est là que les problèmes ont commencé ! L’histoire de mes amis réels s’arrêtait là, ne donnait pas matière à une escalade dramatique... Et je n’allais pas faire cinquante pages sur un couple qui discute de ses problèmes en marchant sur la plage. J’ai donc écrit plusieurs synopsis, aussi peu convaincants les uns que les autres. Par bonheur, Pierre PAQUET et Sébastien VASSANT, le directeur de collection de Discover, m’ont fait confiance sur la base des premières planches. Et l’histoire n’a vraiment pris corps qu’au fur et à mesure que j’avançais dans le dessin. Concernant la forme, j’ai décidé de m’en tenir au gaufrier de neuf cases, par simplicité. Et j’aime la contrainte de ce rythme ternaire, régulier comme des mesures en musique. La couleur m’a été permise par la collection et j’en étais ravi, mais sinon l’histoire aurait pu être en bichromie. Quant aux personnages, j’ai vite pris le parti de faire une espèce de huis-clos, avec un nombre de personnages réduit et une mise en scène un peu théâtrale : la frontalité, les dialogues, les entrées et sorties, le hors-champ, et même les portes qui claquent ! Et puis l’idée d’un huis-clos avec des scènes en extérieur m’intéressait, pour suggérer l’enfermement des personnages. C’est ce que j’ai essayé de dessiner sur la couverture. Enfin, le personnage de Rémi. Il divise effectivement les premiers lecteurs de cette histoire : certains l’aiment d’emblée, et d’autres sont choqués par son incongruité graphique (il est dessiné de manière plus grotesque, plus caricaturale que les autres personnages). Je dois dire qu’en dessinant les premières pages, je l’ai mis là sans bien savoir pourquoi, sinon qu’il allait servir de souffre-douleur au gérant de l’hôtel. Et il s’est avéré que son côté mou et informe est devenu capital pour la suite de l’histoire, en particulier pour la relation qu’il noue avec Barbara. J’ajouterais que cet écart de “réalisme” ne me gène pas du tout. Au contraire, quelle chance, avec le dessin, de pouvoir prendre ce genre de libertés. De même que je prends des libertés avec la perspective. Rien de plus ennuyeux que le “réalisme” en BD, comme de décalquer des décors d’après photo...

KLI : Est-ce que vous avez pris conseil auprès d'autres dessinateurs pour cette bande dessinée ? Quel a été le rôle et le regard critique de votre éditeur par rapport à votre travail ? Disposiez-vous d'une liberté totale ?

AF : Je n’ai pas tellement pris conseil auprès de dessinateurs, et je n’ai tenu compte que de l’avis des gens qui m’encourageaient ! En contrepartie, j’ai douté affreusement du début à la fin de l’entreprise. Mais Sébastien VASSANT suivait l’avancée des travaux avec son propre regard d’auteur, en me faisant une confiance quasi-totale. De ce point de vue, j’ai eu une chance énorme de travailler avec lui, et que nous ayons carte blanche de la part de PAQUET. J’aurais pu me casser complètement la figure, mais d’un autre côté, si un éditeur m’avait demandé l’intégralité du scénario avant d’aller plus loin, j’aurais été bien en peine de la lui fournir.

medium_page7.3.jpg


KLI : Comment vous positionnez-vous par rapport à la création contemporaine en bande dessinée ? Quel regard portez-vous sur ce qu'on qualifie de "nouvelle" bande dessinée (SFAR, TRONDHEIM, BLAIN...) ? Est-ce que ce type d'approche vous tente ? Vous semblez rechercher une certaine forme d'esthétisme dans la mise en page, qu'on ne retrouve pas chez ces auteurs plutôt soucieux de narration. Est-ce que vous cherchez le beau ? Est-ce que la création de belles images participe de votre démarche ?

AF : J’ai évidemment une grande admiration pour ces auteurs, pour leur virtuosité et leur verve extraordinaire. Grâce à eux et quelques autres, la BD francophone n’a jamais été aussi bonne. Mais ma personnalité me pousse à un travail assez différent du leur. Je compte peu sur mon dessin, qui a ses limites, et beaucoup sur la construction d’ensemble de la planche pour parvenir à un résultat satisfaisant. Cela dit, cette approche formelle n’est pas pour autant esthétisante, du moins je l’espère, parce que la narration reste mon seul mobile.

KLI : D'un point de vue purement technique, quelle est votre méthode de travail ? Est-ce que vous partez de croquis et d'esquisses très chargés pour choisir le trait le plus adapté ? Est-ce que vous utilisez l'ordinateur pour réaliser vos planches ? Est-ce que vous travaillez d'après photos, sur la base d'une documentation ?

AF : Je fais peu de croquis, je crayonne sur ma page pour trouver la bonne composition, j’encre par-dessus directement à la plume. Puis je scanne ma page en noir et blanc, j’ajoute les aplats de noir à l’ordinateur, je fais quelques retouches (c’est une honte, mais c’est parfois bien pratique quand un personnage a une tête trop grosse), puis je colorie également à l’ordinateur. Autant dire que mes planches originales ne sont pas faites pour être exposées dans les galeries ! Quant à la documentation, j’ai utilisé quelques photos prises au bord de la mer, mais assez peu.

KLI : En dehors de la bande dessinée, est-ce que vous oeuvrez pour la publicité, le dessin de presse, l'illustration jeunesse ? En dehors des aspects financiers, qu'est-ce que cela vous apporte ?

AF : Je travaille pour la bande dessinée d’entreprise et la communication, et plus récemment pour l’édition scolaire. Ces exercices permettent de se ventiler un peu la tête ; on apprend aussi à connaître le vrai monde (le monde de l’entreprise) et on travaille le dessin !

medium_bandeau_page_6.JPG


KLI : Comme lecteur de bande dessinée, quel est votre dernier coup de coeur ligne claire ?

AF : En dehors de Chris WARE, mon dernier choc émotionnel remonte à la lecture d’Adieu Maman, de Paul HORNSCHEMEIER chez Actes Sud. C’est totalement bouleversant. Je pense notamment au prologue dans lequel le père dépressif survole un paysage désolé en parlant à sa femme morte. C’est d’une tristesse complète.

KLI : Quelles sont vos bandes dessinées ligne claire préférées ? Si vous ne deviez garder qu'un seul ouvrage ligne claire, quel serait-il et pourquoi ?

AF : J’hésiterais entre Tintin au Tibet et Jimmy Corrigan de Chris WARE. Le premier parce que c’est une part d’enfance dont le pouvoir reste intact à l’âge adulte (bien qu’on puisse préférer le dessin des Tintin en noir et blanc), le second parce c’est une sorte d’accomplissement de la bande dessinée, qui unifie le dessin, la narration, la typographie... dans un art graphique total.

KLI : Quels sont vos projets immédiats après cette première bande dessinée ?

AF : Quelques commandes et la replongée, j’espère, dans un projet personnel. J’ai eu du mal à venir à bout du premier, mais en ce moment, tout est léger et potentiellement merveilleux, puisque je peux rêver au prochain.

Pour en savoir plus sur les créations d'Alexandre FRANC, visitez son site à l'adresse : http://perso.orange.fr/alexandrefranc/

Voir également le site de la collection Discover : http://www.paquet.li/discover/

Petit message à l'attention des éditions Paquet : ne pensez vous pas faire fausse route en proposant les albums de votre collection Discover à un prix élevé (16,50 euros pour Les isolés) ? Certes, ils ont une présentation soignée, agréable et différente de la majorité des autres albums mais cela ne me semble pas être cohérent avec l'objectif de cette collection : faire découvrir de jeunes auteurs.

Illustrations copyright Alexandre FRANC et Paquet

09:00 Publié dans Franc A. | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.