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18/02/2007

JASON ET LA LIGNE CLAIRE

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Avec huit bandes dessinées publiées à ce jour, le norvégien JASON a su s'affirmer comme un créateur particulièrement original, développant un style graphique d'une réelle puissance d'évocation, un ton très personnel, au service de récits relevant de genres très différents, du drame au suspense hitchcockien en passant par la fable, le roman policier, le gothique fantastique.

Servis par un graphisme minimaliste reposant sur des figures animales, des scénarii débordant d'idées, abordant des thèmes récurrents plutôt noirs (solitude, mélancolie, mort, dépression, incommunicabilité,...) tout en développant un penchant pour l'humour absurde et le burlesque, les récits de JASON sont tous marqués par une forme d'étrangeté, d'inattendu et de décalage qui ne laisse pas indifférent. La preuve, JASON est aujourd'hui un auteur internationalement reconnu, primé et publié dans de nombreux pays.

medium_secret_de_la_momie.jpgQuelques semaines après la parution de "J'ai tué Adolph HITLER", sa troisième bande dessinée chez Carabas, étonnante aventure mélant paradoxe temporel, drame amoureux et crimes à foison, et à quelques jours de la sortie chez Atrabile - l'éditeur qui l'a fait connaître en France - du "Secret de la Momie", recueil d'histoires courtes parues ici ou là, nous sommes allés à la rencontre de JASON pour évoquer l'influence de la ligne claire sur son travail, analyser sa méthode de travail et recueillir des informations sur ses projets. Pour cela, il ne nous a pas été nécessaire de prendre un vol pour la Norvège mais simplement de parcourir quelques centaines de mètres puisque l'auteur réside à Montpellier.

Pour notre plus grand plaisir, nous avons découvert un JASON, véritable amateur de bande dessinée franco-belge.

Klare Lijn International : Votre graphisme est très minimaliste. Pourquoi ? Parce que vos histoires sont souvent sombres avec des thèmes comme la mort ou l'angoisse. Est-ce que vous avez besoin de compenser la noirceur de vos récits par un graphisme sobre ?

Jason : Non, cela n'a rien à voir avec cela. Vous n'intellectualisez pas d'abord un style pour le mettre en oeuvre ensuite. Un style de dessin est quelque chose qui se produit juste. C'est souvent le résultat de vos faiblesses en tant qu'artiste. Si mon style est minimaliste, ce pourrait juste être parce que je n'aime pas dessiner des arrières-plans.

medium_l_art_moderne.jpgKLI : Si je vous range dans la catégorie des artistes ligne claire avec HERGE, Joost SWARTE, Ever MEULEN, CHALAND, STANISLAS..., est-ce que vous êtes d'accord ? Vous sentez vous de la même famille ?

J : Il y a seulement un HERGE et je ne me placerais pas dans la même ligue que lui. Mais il a certainement été une inspiration. Non seulement la ligne claire mais également la manière de raconter. J'apprécie les travaux de SWARTE, MEULEN et CHALAND, mais il y a également une distance ironique dans leur travail que je trouve moins attrayante. Ils sont tous des artistes étonnants. Je peux passer des heures juste à regarder le trait de CHALAND. Mais pour moi, ils sont presque plus intéressants comme illustrateurs que créateurs de bande dessinée.

KLI : Quels sont les auteurs de bandes desssinées qui vous ont influencé ? Quels sont les autres artistes qui vous ont conduit à votre style actuel ?

medium_fabio.jpgJ : HERGE, évidemment. Jim WOODRING, FABIO and Lewis TRONDHEIM, pour réaliser des récits muets avec des personnages animaliers. Et je trouve aussi l'inspiration chez des réalisateurs de films comme Buster KEATON, Jim JARMUSCH, Hal HARTLEY ou Aki KAURISMAKI.

KLI : Dans une récente interview publiée dans le quotidien belge LE SOIR, Joost SWARTE affirmait "La ligne claire ne doit pas être regardée uniquement comme une technique de dessin. On ne peut pas limiter le génie d'HERGE à son trait essentiel. En fait, le scénario est tout aussi important dans la construction de la ligne claire. HERGE était d'abord un très bon scénariste et, bien entendu, il est parvenu à exprimer la force de ses histoires avec une formidable efficacité dans son dessin". Qu'est-ce vous pensez de ses propos ?

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HERGE vu par STANISLAS

J : Je suis tout à fait d'accord. Pour moi, la ligne claire n'est pas l'élément le plus important concernant HERGE. C'est la manière de raconter. Un bon nombre de gens ont essayé de copier seulement le style superficiel, mais ils copient souvent les mauvaises choses. La ligne raide de ses derniers travaux et ses parfaits décors. HERGE dans ses meilleures bandes dessinées pouvaient vous tirer dans le livre, comme lecteur, après la première ou la deuxième page. Et c'est quelque chose qu'il est beaucoup plus difficile de copier.

KLI : Quel est votre technique de dessin ? Est-ce que vous dessinez directement le trait juste ou bien réalisez vous beaucoup de croquis préparatoires pour trouver la bonne ligne ?

J : Non, je ne fais pas beaucoup de recherches. Je fais très peu de croquis avant de commencer une histoire. Si je dois dessiner une voiture ou autre chose, je le fais la plupart du temps de mémoire. Je fais des croquis très rapides, des petites esquisses des planches, juste avec quelques silhouettes toutes simples sous forme de bâtons, et alors je commence à dessiner directement sur les originaux, les personnages d'abord et le décor et les arrières-plans au final.

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PLANCHE EXTRAITRE DE "J'AI TUE ADOLPH HITLER"

KLI : Pourriez vous expliquer pourquoi vous avez choisi un style anthropomorphique ? Est-ce que vous pensez que cela rend plus facile la publication d'une bande dessinée dans différentes langues et sur différents continents ? Si j'affirme que vous gagnez en universalité avec des personnages d'animaux, est-ce que vous êtes d'accord ?

J : Là encore, il s'est juste produit quelque chose. J'ai essayé quelques styles différents modèles et les personnages animaliers étaient ceux qui me donnaient le plus satisfaction. Ils étaient faciles et amusants à dessiner. Un style plus réaliste représente beaucoup plus travail, vous avez besoin de beaucoup plus de documentations, de références, de photos,... Puis, plus tard, je me suis rendu compte que ce modèle, les personnages animaliers, collait mieux pour le type d'histoires que je voulais raconter, comme dans "Chhhtt!", des histoires qui sont des espèces de fables et qui ne fonctionneraient pas si elles étaient dessinées dans un style réaliste.

medium_Hemingway.jpgKLI : Pourquoi avoir fait le choix de la couleur pour vos dernières bandes dessinées publiées par Carabas ? Pour les séparer de celles publiées par Atrabile qui sont plus "underground" ?

J : Il est difficile de vivre d'histoires en noir et blanc. Les albums en couleur atteignent plus de lecteurs. J'ai voulu créer des histoires dans le cadre traditionnel de l'album couleur de 48 pages, et proposer des histoires légèrement plus commerciales. J'ai toujours la même liberté en racontant les histoires que je veux. Aucun éditeur ne s'est présenté en disant "Non, vous ne pouvez pas faire cela". En outre, quelques histoires fonctionnent mieux en noir et blanc, et d'autres fonctionnent mieux en couleurs. Cela dépend de chaque histoire.

medium_je_vais_te_montrer_quelque_chose.jpgKLI : Les couvertures de vos ouvrages sont souvent très réussies. Est-ce que le choix de la couverture est un moment difficile ou bien trouver vous facilement la bonne option ?

J : Les couvertures sont difficiles. Particulièrement à la fin d'un album quand vous êtes fatigué par la masse de travail accomplie et que voulez commencer le prochain récit. Souvent, je passe en revue les planches pour voir s'il y a un élément qui serait adapté pour la couverture. Ce ne doit pas être forcément le plus passionnant, juste quelque chose qui crée une certaine atmosphère et dégage de l'énergie, mais qui n'en dit pas trop non plus sur l'histoire à l'intérieur.

KLI : Pourriez vous citer les bandes dessinées "ligne claire" que vous appréciez ?

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J : HERGE a créé, de mon point de vue, 9 chefs d'oeuvre d'affilée, "le lotus bleu" étant le premier et "les sept boules en cristal", le dernier. Les albums postérieurs ne m'attirent pas de la même manière. J'ai apprécié "l'affaire Francis Blake", le premier album de Blake et de Mortimer par Ted BENOIT et la biographie de HERGE par STANISLAS. Je me souviens avoir appréciés "Le rendez-vous de Sevenoaks" par FLOC'H et "L'art moderne" de SWARTE quand j'ai découvert ces bandes dessinées dans les années 1980. Il y avait aussi ce recueil d'illustrations de Serge CLERC, "Mémoires de l'espion", qui m'avait vraiment enthousiasmé. Mais je n'aime pas nécessairement un livre juste parce qu'il est dessiné ligne claire. Tout dépend de l'histoire. Et actuellement mon dessinateur de bandes dessinées favori serait Christophe BLAIN qui n'est pas ligne claire, même plutôt à l'opposé.

KLI : Quels sont vos projets en cours ?

J : Je termine les dernières planches d'une bande dessinée intitulée "Le dernier mousquetaire" qui devrait sortir, cet été, chez Carabas. Il s'agit d'une histoire de science fiction qui commence à Montpellier. Sinon j'ai déjà quelques idées pour un prochain récit. Il est aussi question que je collabore avec un scénariste, ce qui serait nouvelle expérience pour moi et me permettrait de me concentrer sur le seul dessin.

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English version :

Klare Lijn International : Your graphic style is very minimalist. Why ? Because your stories are often very dark with feelings of death and anguish ? Do you need to compensate the darkness of your stories by a sober graphism ?

Jason : No, that has nothing to do with it. You don't intellectualize a style first and then do it. A drawing style is something that just happens. It's often a result of your weaknesses as an artist. If my style is minimalistic, that might be just beacause I don't like drawing backgrounds.

KLI : If I say you are a clear line artist as HERGE, Joost SWARTE, Ever MEULEN, CHALAND, STANISLAS..., do you agree ? Are you of the same family ?

J : There is only one Hergé, and I wouldn't place myself in the same league as him. But he has definitely been an inspiration. Not only the clear line but also the storytelling. I enjoy the works of SWARTE, MEULEN and CHALAND, but there is also an ironic distance in their work that I find less appealing. They are all amazing craftsmen. I can spend hours just looking at the linework of CHALAND. But to me they are almost more interesting as illustrators rather than cartoonists.

KLI : Who are the comic creators who inflenced you ? Who are the other artists in art or design who lead you to your actual style ?

J : HERGE, obviously. Jim WOODRING, FABIO and Lewis TRONDHEIM, for doing silent stories with animal characters. And I find inspiration from filmmakers like Buster KEATON, Jim JARMUSCH, Hal HARTLEY and Aki KAURISMAKI.

KLI : In a recent interview for the newspaper "LE SOIR", Joost SWARTE said "clear line mustn't been watched as a technic of drawing. You can't limit the genius of HERGE to his essential line. In fact, the scenario is also important in the construction of the "clear line". HERGE was first a good scriptwriter and, obviously, he succeed to express the strengh of his stories with a wonderful efficiency in the drawing". What do you think about this ?

J : I agree totally. To me the clear line is not the most important thing about HERGE. It's the storytelling. A lot of people have tried to copy only the superficial style, but they often copy the wrong things. The stiff line from his later work and the perfect backgrounds. HERGE in his best books were able to pull you into the book, as a reader, after the first or the second page. And that is something that is a lot harder to copy.

KLI : What is your technical of drawing ? Do you draw directly the right line or do you make a lot of sketches with many lines - like HERGE - to choose the right line ?

J : No, I don't do a lot of research. I do very few sketches before starting the story. If I need to draw a car or something I mostly just draw it from memory. I do very quick, small sketches of the storypanels, with just very simple stickfigures, and then I start pencilling directly on the originals, the characters first and then the backgrounds in the end.

KLI : Could you explain your choice of anthropomorphic style ? For what reasons ? Do you think anthropomorphy made easier your publication in different languages and different continents ? If I say you win in universality with your characters of animals, do you agree ?

J : Again, it's just something that happened. I tried out a few different styles and the animal characters were the ones I was most happy with. They were easy and fun to draw. A more realistic style is a lot more work, you need a lot more reference material, photos and so on. Then later I discovered that this style, the animal characters, fit best for the type of stories I wanted to tell, like in "Chhhtt!", stories that are kind of fables, and would not work drawn in a realistic style.

KLI : For what reasons do you make the choice of color for your last graphic novels published by carabas ? To separate them to your creations with atrabile that are more "underground" ?

J : It's difficult to make a living doingonly black and white stories. Colour albums reach more readers. I wanted to do stories in the traditional 48 page color album, and do stories that were slightly more commercial. I still have the same freedom in telling the stories I want. No editor steps in and says; No, you can't do that. Also, some stories work better in black and white, and others work best in colour. It depends on each story.

KLI : The covers of your graphic novels are allways very attractive. It's a difficult exercice for you or you find easily the good cover ?

J : Covers are difficult. Especially at the end of an album when you're just sick and tired of the whole thing and want to just start the next one. Often I just look through all the panels to see if there is a motive that would fit on the cover. It doesn't have to be the most exciting motive, just something that creates a certain atmosphere and energy, but that don't tell too much of the story inside.

KLI : Could you list the clear line comics you enjoy ?

J : HERGE made, in my mind, 9 masterpieces in a row, "Blue Lotus" being the first one and "Seven Crystal Balls" being the last. The later ones don't appeal to me in the same way. I enjoyed the first Blake and Mortimer album by Ted BENOIT and the HERGE biography by STANISLAS I remember enjoying "Rendez vous in Sevenoaks" by FLOC'H and "Modern Art" by SWARTE when I discovered those books in the 80s. There was a collection of illustrations by Serge CLERC, "Mémoires de l'espion", that really took my breath away. But I don't necessarily like a book just beacause it's drawn in ligne claire. It all depends on the story. And for the moment my favourite cartoonist would be Christophe BLAIN who is not ligne claire, rather the opposite.

KLI : What are your projects ?

J : I finish the last pages of a new album, "the last musketeer" that should be published by Carabas, next summer. It's a science fiction story that begins in Montpellier. I have some ideas for the next album. A collaboration with a scriptwriter is also possible, that could be a first experience for me and a way to concentrate myself only on the drawing.

15:53 Publié dans Jason | Lien permanent | Commentaires (1)

Commentaires

Great interview! Here in Spain they have published a pair of Jason's albums, and I hoe they'll publish alto that "J'ai tué Adolf Hitler".
I'd like to ask something in private to the interviewer or to he administrator of the page, please, could you send me and email? I can't find a way to contact you :(

Écrit par : el tio berni | 24/02/2007

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