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18/11/2006

HOMMAGE A RENE STERNE

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La ligne claire est en deuil.

C'est avec énormément de tristesse que j'ai appris le décès brutal du dessinateur René STERNE, ce 15 novembre, dans les Caraïbes où il résidait depuis une quinzaine d'années, avec sa compagne, la dessinatrice Chantal de SPIEGELEER. Il n'avait que 54 ans.

René STERNE est bien connu des amateurs de ligne claire pour sa série ADLER aux éditions du Lombard. Il travaillait actuellement avec Jean VAN HAMME sur LA MALEDICTION DES TRENTE DENIERS, une nouvelle aventure de BLAKE ET MORTIMER qui lui tenait particulièrement à coeur.

J'avais eu l'occasion d'échanger avec René STERNE à plusieurs reprises. J'en garderai le souvenir d'un homme simple, courtois, passionné dans tout ce qu'il entreprenait et d'un grand perfectionnisme. A chaque fois, il avait fait preuve à mon endroit d'une grande amabilité et d'une grande simplicité.

La première fois, lors de la parution de la première aventure d'ADLER, L'AVION DU NANGA en 1987, l'adolescent que j'étais alors le questionnait sur son appartenance à la ligne claire. Il me répondait dans une lettre manuscrite très chaleureuse :

"Ma position vis-à-vis de la ligne claire ? J'ai du mal à répondre à ce genre de question. Je ne sais pas si j'appartiens à telle ou telle école, à tel ou tel genre. C'est, je crois, à vous, au public, de me classifier. Je ne cherche en tout cas pas à appartenir ou à rénover quoi que ce soit. Je dessine comme j'aime. C'est tout. Comprenez-moi : je n'ai pas d'intention dans ce métier. J'ai des envies, tout simplement. Mes influences sont multiples et mon univers m'appartient intimement. Il est fait d'expériences vécues, de récits lus, de films vus et d'imagination pure. Je crois aussi qu'il est trop tôt pour tirer des conclusions trop hâtives. J'aime beaucoup la ligne claire. C'est une grammaire très rigoureuse. La transgresser, est-ce la rénover ?...
Très amicalement." René Sterne


La dernière fois, lors d'un échange de mails au mois d'octobre, alors que je le questionnais sur l'avancement de sa reprise de BLAKE ET MORTIMER, il m'avait répondu toujours aussi chaleureusement :

"Au risque de vous décevoir, je n'ai pas encore terminé ce premier volume. J'en suis aux deux tiers encrés. En un an et demi. Faites le calcul. La fin est proche.

Je profite nez en moins de l'occasion que vous me donnez pour mettre quelques petites choses au point.
Sans vouloir donner l'impression de me justifier, je tiens toutefois à m'expliquer quelque peu sur le temps qui passe. Temps qui passe et que je me refuse à appeler "retard". Le monde souffre d'aller trop vite. Je refuse de participer à cette course en avant qui gâte tout. Si tout fout le camp, ce ne sera pas par moi. Je ne sacrifierai pas Blake et Mortimer sur cet autel-là.

J'ai juste envie que vous sachiez comment j'ai abordé le travail. Comme vous l'imaginez, j'ai dû entrer en "Jacobsitude", bien que mon test ait été déjà fort satisfaisant, il me fallait prendre le style de l'intérieur, le faire mien tout en y ajoutant ce 'je ne sais quoi ' de plus qui le distingue à la fois du style initial ainsi que ceux de mes prédécesseurs. Et ça, c'est du boulot, je vous l'assure.

Ajoutez à cela que j'ai travaillé sur le calibrage du texte et sur la documentation des deux volumes ( plus ou moins 12000 images réalisées personnellement, collectées dans des livres ou sur internet ou dans ma collection privée de revues anciennes...). Ça aussi, rontudjûûûû, c'est aussi beaucoup de boulot. Et le boulot, c'est du temps...

Vous savez, je préfère de loin décevoir dans les délais que dans l'album. Un retard est très très vite oublié. Un album raté reste, malheureusement, et se fait très difficilement oublier. Encore moins pardonner. J'aime le travail bien fait ce qui est une tendance plutôt requise à ce genre d'exercice. Le style d'Edgar s'accorde mal avec l'approximation ou le travail bâclé. Il a besoin de temps et de beaucoup de soin. Edgar mettait du temps, c'est donc un minimum que je lui en consacre aussi.

Je suis plutôt perfectionniste, ce qui n'arrange pas les choses du public. Mais je crois que l'Éditeur a compris ma démarche et me soutient à 100 %. Il a donc demandé à Juillard de faire l'intérim avec Yves Sente, le temps que je boucle ce premier tome et que j'entame bien le deuxième afin qu'il n'y ait pas trop de temps d'intervalle entre ces deux tomes.

Sachez aussi que je tiens à respecter l'oeuvre en la serrant au plus près sans pour autant copier servilement.
Je veux être le "...gardien du style et non son esclave..." (Myake). Je veux offrir du "Blake et Mortimer" comme j'aimerais en lire, tout simplement. Et, cerise sur le gâteau, j'espère simplement que mes goûts rencontreront ceux du public...

Je vous enjoins de visiter mon site personnel sur lequel j'ai mis quelques images déjà réalisées. Ce soir, je vais y rajouter quelques encrages récemment réalisés pour vous donner une petite idée de mon travail.

http://www.rene-sterne.com

Je vous remercie de l'intérêt que vous portez à Blake et Mortimer. J'espère ne pas vous décevoir et vous offrir, ainsi, un album que vous aurez plaisir à lire et à relire. Je reste à votre disposition pour toute information complémentaire.

Bien à vous... "Amiclairement vôtre" (là je vous pompe...)" René STERNE


Avec sa disparition, la lecture de ces propos est très émouvante. Le temps évoqué par René STERNE nous joue malheureusement de bien mauvais tours. Comme le regretté Yves CHALAND, il est parti beaucoup trop tôt.

C'est profondément attristé par cette disparition que j'adresse mes condoléances et mes pensées amicales à sa compagne et à ses proches.

photo copyright rene-sterne.com

18:31 Publié dans Sterne | Lien permanent | Commentaires (1)

12/11/2006

LEFRANC DANS LE RETRO

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Avec sa dernière aventure intitulée "Le Maître de l'Atome", le célèbre reporter Guy LEFRANC retourne dans les années 1950 qui l'ont vu naître.

Pour cela, il n'a pas eu besoin d'une sphère de l'organisation Pro Mundia (cf l'album "L'apocalypse") mais d'une initiative éditoriale de CASTERMAN. Cette dernière est très clairement calquée sur le succés de la reprise de BLAKE ET MORTIMER aux éditions DARGAUD, à savoir replonger le héros dans le contexte historique où il a vécu ses plus belles aventures. Nous ne commenterons pas ici cette tendance éditoriale tendant à faire de la ligne claire un style daté ne pouvant s'adapter qu'à des histoires situées dans le passé et bercées de nostalgie. Nous la jugerons simplement réductrice, la "klare lijn" étant, à nos yeux susceptible de servir des récits résolument contemporains. Nous en reparlerons.

Ainsi, à l'instar de Ted BENOIT, André JUILLARD ou bientôt René STERNE qui, sur des scénarios de Jean VAN HAMME ou Yves SENTE, ont redonné vie à BLAKE ET MORTIMER dans les années 1950, une équipe composée de André TAYMANS et Erwin DREZE pour les dessins et Michel JACQUEMART pour le scénario s'est vue confier la réalisation d'un nouvel épisode des aventures de LEFRANC.

Différence notable avec les nouvelles aventures de BLAKE ET MORTIMER, les repreneurs de LEFRANC ne sont pas ici partis de rien. En effet, ce nouvel album repose sur un projet abandonné en 1954 par Jacques MARTIN - alors débordé de travail suite à son entrée aux Studios HERGE - dont ne subsistaient qu'une planche entièrement dessinée et encrée (la deuxième qui est d'ailleurs reprise dans l'album), quelques autres simplement crayonnées ou esquissées et un script de trois feuillets. "Le Maître de l'Atome" s'insére donc chronologiquement entre "La Grande menace" et "l'Ouragan de Feu".

Soyons clairs. Cet album qui se veut dessiné et conçu à la manière de Jacques MARTIN constitue une honnête aventure du reporter. Même s'il est un peu inégal, il est largement supérieur à tous ceux publiés ces dernières années dans lesquels LEFRANC n'était que l'ombre de lui-même.

Le scénario de JACQUEMART est plutôt bien ficelé et riche en rebondissements même s'il se montre souvent trop bavard. Rappelant les romans et films d'espionnage de l'époque, il nous plonge dans la guerre froide, en pleine décolonisation, de Genève à l'Afrique du Nord. Cerise sur le gâteau, on y retrouve Axel BORG dans le rôle du méchant vraiment méchant.

Le dessin de TAYMANS et DREZE tente de jouer les faussaires pour nous donner un LEFRANC des origines. Objectif à moitié atteint pour ces deux dessinateurs d'obédience ligne claire (André TAYMANS est notamment le créateur de la série Caroline Baldwin et le repreneur de Sybilline ; Erwin DREZE est l'auteur d'une adaptation d'Arsène Lupin d'inspiration ligne claire). L'ambiance "années 1950" est assez bien rendue au niveau des décors, des costumes, des voitures...mais le dessin des personnages n'est pas totalement convaincant. Il manque manifestement quelque chose. Force est de reconnaître que rentrer dans le style du Jacques MARTIN de l'époque n'est déjà pas évident car ce dernier est quand même assez différent entre la très ligne claire "Grande Menace" de 1952 et le style plus totalement ligne claire de "L'ouragan de feu" de 1959. Au final, TAYMANS et DREZE propose un dessin assez éloigné de celui des deux premiers albums entre lesquels "le Maître de l'Atome" est censé s'intercaler. On sent d'ailleurs nettement le style de TAYMANS réapparaître au fil des pages comme si le dessinateur avait éprouvé un inconfort à représenter des personnages qui ne sont pas les siens. A moins que le délai imparti ne l'ait contraint à "reprendre la main". En effet, à la décharge des dessinateurs, on précisera que l'album devait être réalisé en moins d'un an, ce qui constituait quand même un timing serré ne permettant pas d'atteindre le perfectionnisme d'un Ted BENOIT ou d'un René STERNE pour BLAKE ET MORTIMER.

medium_ouragan_de_feu.jpgAu final, un résultat honnête mais pas exceptionnel non plus. On pourra préfèrer à ce nouvel opus la récente réédition CASTERMAN de "l'Ouragan de feu" en fac-similé avec sa couverture de l'édition originale parue en 1961 au Lombard. Du 100% rétro !

Est-ce que l'équipe mise en place pour ce "Maître de l'Atome" sera appelée à reconduire l'exercice ? Nous ne le savons pas à l'heure qu'il est. On peut néanmoins penser qu'un succès de cet album pourrait contribuer à la mise en chantier d'une nouvelle aventure typée "années 50".

Sur les rapports entre LEFRANC et la ligne claire, se reporter au numéro 6 de l'excellent webzine "Enfants d'Alix" disponible sur un site consacré à l'oeuvre de Jacques MARTIN : http://www.alixintrepide.org/

17:55 Publié dans Martin, Taymans | Lien permanent | Commentaires (0)