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11/02/2018

LES AVENTURES D'EXEM A CAROUGE

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A l'occasion de la parution de La valse des géants, huitième et dernier volet de la rétrospective des Aventures d'Exem au pays des affiches, le Musée de Carouge (canton de Genève) consacre, jusqu'au 25 mars 2018, une vaste rétrospective aux 40 ans de création du plus ligne claire des dessinateurs suisses.

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Dans le même temps, Exem est l'un des sept auteurs genevois qui ont entièrement habillé les chambres et le lobby d’un nouvel hôtel de Carouge. S'il vous vient l'envie de dormir dans une chambre ligne claire évoquant Little Nemo... Ouverture de l'établissement prévue ce 14 février !

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Fresque par Exem

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Chambre par Exem

Plus d'infos :

- Le site du Musée de Carouge

- Un reportage TV sur l'exposition

- Le site de la Galerie Séries Rares

- Un reportage TV sur l'hôtel de Carouge

PS : Pour les collectionneurs, la Galerie Séries Rares propose un coffret à tirage limité permettant de rassembler les huit volumes du catalogue raisonné des affiches d'Exem.

Copyrights : Exem, Séries Rares & Musée de Carouge pour l'exposition et J. Lacave & Ibis pour les photos de l'Hôtel

15/01/2018

PEYRAUD, LAPONE, MONDRIAN, UNE FLEUR ET UN ATELIER

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Fruit de la première collaboration de deux auteurs que nous apprécions particulièrement, le français Jean-Philippe Peyraud et l'italien Antonio Lapone, La Fleur dans l'Atelier de Mondrian, grand et bel album publié chez Glénat-Treize Etrange, en fin d'année dernière, méritait bien évidemment quelques petites investigations "klare lijniènes".

Antonio Lapone étant fort occupé par une intense activité de promotion de cette bande dessinée, c'est Jean-Philippe Peyraud qui nous a fait le plaisir d'éclairer notre lanterne sur divers points d'interrogation. Qu'il en soit grandement remercié !

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Illustration de pages de garde

(pas représentative du style de l'album)

Klare Lijn International : Jean-Philippe, pourquoi avoir songé à Antonio Lapone pour le dessin de cette bande dessinée ?

Jean-Philippe Peyraud : En fait, Klare Lijn est un peu à la base de cette collaboration. Dans une interview que vous aviez consacré à Antonio, celui-ci a émis l’envie de travailler avec moi. Nous nous connaissions alors très peu. Étant fan de son travail, Je lui ai immédiatement répondu «chiche». Ne restait plus qu’à trouver un sujet. C’est alors que Frédéric Mangé de chez Treize étrange/Glénat m’a parlé de la collection Grands peintres, dont l’idée était de jouer avec la biographie de maitres de la peinture. Mondrian est apparu comme le trait d’union entre Antonio et moi. J’ai donc écrit cette histoire spécialement pour lui.
L’occasion était trop belle de l’entraîner hors de ses marques. Si Mondrian est à la base de tout ce qui fera le design des années 50 si chères à Antonio, il s’agissait ici de mettre en scène les années 20. 
Il accepté le défi. Et l’a magistralement relevé.

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Le scénario de J-P. Peyraud

KLI : Pourquoi ne pas l'avoir dessinée vous-même ?

JPP : N’ayant aucun goût pour le dessin des choses du passé, j’avoue humblement que j’en aurais été incapable.

KLI : Est-ce qu'il vous est arrivé de ne pas être d'accord sur la mise en place d'une séquence ou bien sur la représentation à privilégier pour telle ou telle case ?

JPP : Ce que j’attends d’une collaboration, c’est d’être étonné par les propositions du dessinateur. Et la première surprise fut qu’ Antonio me propose de travailler avec lui sur le story-board. Les pages visibles dans le cahier qui clôt l’album sont des recherches communes. Nous avons organisé, en tout et pour tout, deux réunions de travail. Cela a donné lieu à de riches moments de création. En sont sortis, par exemple, l’idée d’affirmer les séquences par des cases titres, comme des lettrines…  

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Planche


S’y sont aussi réglés des problèmes de mises en scène. Notamment les scènes de danse. Comment ne pas rabâcher alors que ces séquences reviennent tout au long du livre? On cherche d’abord tout un tas de moyens pour tricher, pour en montrer le moins… Et puis Antonio s’y colle et ça donne cette magnifique case de dancing. Je suis particulièrement fier de cette double page, où la case du dancing fait écho à la vision de Mondrian face à l’échafaudage.

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Planche

Cet écho n’était pas dans le scénario. Les deux cases existaient mais elles n’avaient pas cette fausse symétrie qui résume «notre» Mondrian. C’est Antonio qui l’a dévoilé en explosant la mise en scène.
Il y a eu aussi ce début de séquence que j’imaginais par la toilette intime d’une prostituée. Il faut tout le talent d’Antonio pour que cela ne sombre pas dans la vulgarité. Mais il a fallu que je l’ébauche pour qu’il se l’approprie.

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Extraits du Story-Board et des crayonnés


Une fois les planches terminées, je ne lui ai proposé que deux corrections de cases. Qu’il a accepté sans rechigner. Primo parce que je suis plus fort que lui à la lutte gréco-romaine. Secondo, et plus sérieusement, car cela fluidifiait la lecture.

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Projet de couverture

KLI : Vous avez précisé que Mondrian était au départ destiné à la collection grands peintres de Glénat. Comment avez-vous réussi à l''extraire de la maquette-type de cette collection et à l'intégrer chez Treize Etrange-Glénat avec la volonté de proposer un grand et beau livre ?

JPP : Nous avons plutôt profiter de cette collection pour proposer notre projet de collaboration. Je pense qu’il aurait vu le jour autrement mais le fait que cette collection existe, à ce moment là, a accéléré les choses.
Au final, la collection n’a pas fonctionné et nous avons pu nous extraire de son carcan. Frédéric Mangé a tout de suite proposé de l’intégrer au grand format Treize étrange, comme le Adam Clark. Antonio a travaillé ses planches au format raisin, elles s’intègrent donc tout a fait dans ce genre de format. 

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Le verso de l'album

avec la photo de la Fleur en plastique

au centre du récit

(photo André Kertész - Chez Mondrian - Paris 1926)

KLI : Pourquoi avoir choisi ce peintre en particulier ? Une volonté de coller à l'actualité 2017 avec la célébration des 100 ans de la création du mouvement international d'art De Stijl dont Piet Mondrian est un des membres les plus connus ? Ou bien une passion de toujours pour son œuvre ?

JPP : Mondrian m’accompagne depuis les cours d’histoires de l’art au Lycée. Il y a d’abord une attirance pour l’art abstrait qui m’était complètement étranger à l’époque. Un attrait qui peut paraître «contre nature» pour quelqu’un qui s’engage dans la voie du dessin narratif.
J’avais besoin de comprendre comment et pourquoi des artistes s’étaient engagés dans la voie de l’abstraction. Et particulièrement l’abstraction géométrique qui me semble plus «contrainte» que l’abstraction lyrique.
C’était également une époque, les années 80, qui redécouvrait le suprématisme, De Stijl, particulièrement car très présent sur les pochettes de disques des groupes que j’écoutais. Mondrian me semble être le premier artiste total. Son art et sa philosophie de vie se confondent. Cela en fait un personnage romanesque aux antipodes d’un Picasso. Mais justement plus ouvert à la fiction.
D’un point de vue professionnel, observer la façon dont il arrive à l’abstraction à partir d’un dessin d’observation (arbre, moulin…) a fortement imprégné ma façon de styliser.

Nous n’avions pas calculé l’anniversaire de De Stijl. C’est de toute façon un mouvement peu connu en France. Je n’ai pas entendu parler d’une quelconque célébration ici. On a échappé au sticker sur la couverture ! Par contre, l’éditeur s’est félicité que nous choisissions le rare peintre moderne a être tombé dans le domaine public au moment de la signature du contrat. 

Enfin, pour l’anecdote, les lecteurs les plus assidus auront remarqué que j’avais déjà évoqué la fleur dans l’atelier de Mondrian dans une nouvelle du recueil D’autres Larmes.

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Couverture du 1er numéro de la revue De Stijl

Vilmos Huszár - 1917

KLI : Quelles ont été vos principales sources documentaires ? On pense en premier lieu au documentaire fiction d'Arte sur l'atelier de Mondrian réalisé par Francois Levy-Kuentz ? Avez-vous pris des libertés en imaginant certaines séquences ou bien avez-vous été fidèle à la biographie de Mondrian ?

JPP : Ma principale source documentaire est la biographie de Michel Seuphor (Librairie Séguier) que je traîne depuis 1987, année de sa réédition corrigée et augmentée. S’y est ajouté le catalogue de l’exposition Mondrian au centre Georges Pompidou en 2010. Y avait été recréé l’atelier qu’on voit dans le documentaire d’Arte.
J’ai évidement pris beaucoup de liberté avec la vie de Mondrian puisque je lui invente une histoire d’amour. Alors même qu’il a été célibataire toute sa vie et qu’on ne lui connaît pas de muses. Mais je base cette romance sur des mystères, sur des blancs dans sa biographie. Et je les justifie par des faits réels. La destruction des toiles au pistolet est vraie; à une époque où des fiançailles furent rompues. Je m’engouffre alors dans la brèche… Je sais qu’il tirait sur des portraits qui ne lui plaisait plus avec un ami, cadet de l’école militaire. J’installe la scène sur une plage hollandaise pour plus de romantisme et parce que les dunes ont été dessinées par Mondrian.

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Planche

Après, il n’était pas question de faire un album didactique. Ainsi, on fait apparaître Fernand Léger ou Kipling sans vraiment les mentionner et sans renvoi en bas de page (ndlr : voir ci-dessous). C’est au lecteur, s’il veut s’y intéresser plus avant, de démêler le vrai du faux.
Visuellement, la reconstitution historique n’était pas non plus notre priorité. Antonio s’est évidemment documenté mais l’idée générale était plutôt de coller à l’ambiance du récit. Je me suis perdu des jours entiers pour trouver à quoi ressemblaient les échafaudages dans les années 20. Et regardez ce qu’en a fait Antonio!

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Planche

KLI : Avec un sujet comme Mondrian, on aurait pu penser que le dessin d'Antonio tendrait vers plus de ligne claire. Tel n'est pas le cas. Au contraire, on le sent plus spontané avec une volonté de sedétacher de ce style graphique. La mise en couleurs participe également de ce décalage avec l'approche picturale de Mondrian. Pourriez-vous nous éclairer sur ces différents points ? Jean-Philippe, avez-vous orienté Antonio graphiquement ?

JPP : Votre remarque est intéressante. Avec Mondrian, nous sommes, en quelque sort, dans la pré-ligne claire. Et quand Antonio me propose un dessin au crayon mis en couleurs à l’aquarelle, il est pile dans le sujet et l’ambiance du récit ! Le monde autour de Mondrian n’est pas prêt à recevoir la radicalité qu’il propose. Et lorsque Francine découvre l’atelier immaculé et ses aplats francs, c’est un choc. Pour elle mais j’espère aussi pour le lecteur. Antonio Lapone ne pouvait pas dessiner cet album avec la ligne claire qu’il développe ailleurs. 

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Planche

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Story-Board de J-P. Peyraud

KLI : Je ne vous cacherai pas une certaine déception par rapport à ce choix de colorisation. Je trouve que l'aquarelle affaiblit le trait d'Antonio. Finalement, j'aurais préféré une version noir et blanc uniquement réhaussée des couleurs primaires des tableaux de Mondrian ou bien dans l'esprit du dessin des pages de garde (voir plus haut). Que vous inspire cette réflexion qui relève certainement d'un a-priori incorrigible d'un inconditionnel des couleurs en aplats ? Est-ce que différents types de mise en couleurs ont été testées ?

JPP : Je ne dirais pas que cette mise en couleurs «affaiblisse» le trait d’Antonio. Peut-être le «trouble» t-il, ce qui perturbe l’amateur de ligne claire que vous êtes. 
Et encore, le trait, même au crayon, est suffisamment fort stylistiquement pour supporter ce traitement.  
Le contraste avec l’atelier ou les toiles n’auraient pas été possible (ou moins évident) avec des aplats. D’autant plus en noir et blanc (l’atelier et le toiles en étant largement composés).
L’utilisation de l’aquarelle a été immédiatement une évidence pour Antonio. Une évidence que j’ai faite mienne en recevant les premières planches.
Elle me semble mieux coller à l’évocation, à l’ambiance. Et au propos. Le trouble des sentiments répondant au «trouble» de l’aquarelle.
Et donc, de la même façon qu’il ne pouvait pas dessiner cette histoire avec son trait habituel, il ne pouvait pas la mettre en couleurs comme il le fait habituellement.
Et puis, je ne peux que me réjouir qu’un auteur sorte de sa zone de confort. Il était clair pour nous deux que je ne lui écrirait pas un récit «à la Peyraud» (pour faire court: un récit contemporain intimiste) et qu’il ne ferait pas du Lapone (pour faire court: un dessin stylisé fifties). 

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What's New Pussycat ?

Couverture

KLI : Il est étonnant d'observer que les deux dernières bandes dessinées d'Antonio, votre Mondrian et son What's New Pussycat ? (deuxième volume de la série Greenwich Village avec Gihef chez Kennes éditeur) mettent en scène des artistes plutôt solitaires qui se retrouvent finalement sous la pression d'une femme de caractère tombée sous leur charme. Etonnante similitude ? On notera par ailleurs que les motifs "mondrianesques" se retrouvent dans What's New Pussycat ?. Jean-Philippe, quel est votre regard de lecteur sur cette autre nouveauté d'Antonio ?

JPP : Love is in the Air, le premier volume de Greenwich Village est sorti au moment de l’écriture du Mondrian. Par peur d’être influencé, je n’en ai pas eu une lecture très attentive, je dois le confesser. D’autant qu’il s’agissait également d’une histoire d’amour avec des artistes ! Je vais pouvoir me rattraper avec la sortie du tome deux. 
Je suis toujours estomaqué par le trait, la mise en scène et les compositions d’Antonio. Avec ce récit il creuse son sillon de dessinateur ligne claire tout en s’éloignant de ses modèles. Il me semble aussi y voir une tendance à s’éloigner des récits de genre, très référencé de ses débuts. Antonio cherche peut-être des histoires qui lui ressemble plus. 
Il va être temps pour lui d’écrire ses propres histoires.

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What's New Pussycat ?

Planche introductive

KLI : Est-ce que vous pensez collaborer encore l'un et l'autre dans un proche avenir ?

JPP : J’espère bien que nos chemins se recroiseront ! Outre le fait que j’ai énormément appris en travaillant avec Antonio, j’y ai aussi gagné un ami. 

KLI : Et quels sont projets pour cette nouvelle année ?

JPP : Pour l’heure, je viens de commencer Seconde partie de carrière scénarisé par Philippe Périé, une comédie sur la délinquance sénile à paraître chez Futuropolis en 2019. D’ici là,sortiront en 2018, le tome deux de Mon iPote & Moi (Tourbillon) et un album muet pour les primo-lecteurs Les pieds qui poussent (la gouttière), tous deux écrits par Catherine Romat. Et d’autres projets de collaboration… mais c’est une autre histoire.

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Lapone & Peyraud - Bruxelles 2017

Une revisitation de la célèbre photo de Floc'h & Rivière

par Jean Larivière ?

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Illustrations copyright Lapone, Peyraud & Treize Etrange-Glénat pour Mondrian - Lapone, Gihef & Kennes pour What's new Pussycat

13/01/2018

LA LIGNE CLAIRE S'EXPOSE A PARIS

2018 débute avec deux expositions parisiennes consacrées à deux pointures de la ligne claire, le néerlandais Joost Swarte et le français Stanislas.

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L'exposition Swarte est organisée à l'occasion de la parution, aux éditions Dargaud, de la version française de New York Book, le dernier ouvrage du Maître de la Klare Lijn. Elle aura lieu du 19 janvier au 17 mars 2018, à la galerie Martel, 17 rue Martel, dans le Xème arrondissement. Le vernissage est prévu le jeudi 18 janvier à partir de 18h30. Une rencontre-dédicace se déroulera le samedi 27 janvier à partir de 15h.

Plus d'informations sur : www.galeriemartel.com

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L'exposition Stanislas est organisée par le salon SOBD & Oblique Art Production, du 13 au 20 janvier 2018, à la Galerie Cécilia F., 4 rue des Guillemites, dans le IVème arrondissement. Une dédicace est organisée ce 13 janvier de 14h00 à 19h00.

Plus d'informations sur la page Facebook de Art Oblique Production.

Deux rendez-vous à ne pas rater pour les amateurs de ligne claire en version originale !
 
Illustrations copyright Swarte & Stanislas.
 

06/01/2018

ENTRETIEN AVEC PHILIPPE WURM AUTOUR DE PUBLICATIONS JACOBSIENNES

La fin 2017 a été marquée par la publication de plusieurs ouvrages qui participent grandement à une meilleure compréhension de l'œuvre d'Edgar P. Jacobs.

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En premier lieu, deux études sur l'art jacobsien signées par deux experts de la bande dessinée et de l'image en général et deux hergéologues émérites, Pierre Fresnault-Deruelle avec Edgar P. Jacobs ou L'image Inquiétée dans la collection iconotextes des Presses Universitaires François Rabelais et le regretté Pierre Sterckx avec La Machine Jacobs, ouvrage posthume publié aux éditions Dargaud.

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En second lieu, la publication dans la collection des intégrales Niffle de deux gros volumes reprenant l'intégralité des aventures de Blake et Mortimer signées Jacobs, du Secret de l'Espadon aux Trois Formules du Professeur Sato, en moyen format et en noir et blanc.

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A la lecture de ces livres, nous est venue l'idée de les soumettre à l'analyse bien évidemment éclairée d'un auteur contemporain connaissant bien l'œuvre de Jacobs. Notre choix ne s'est pas porté sur l'un des repreneurs de la série Blake et Mortimer mais sur le dessinateur Philippe Wurm, dessinateur ligne claire bien connu des amateurs pour ses séries Les Rochester et Lady Elza. Pourquoi ? Primo parce qu'il œuvre depuis déjà de longs mois sur une biographie dessinée d'Edgar P. Jacobs cosignée avec l'éminent François Rivière, interviewer et analyste historique du créateur de Blake et Mortimer. Deuxio parce que Philippe Wurm mène des travaux de recherche sur le medium bande dessinée qu'il enseigne dans le cadre de conférences dans le cadre universitaire.  Tertio car c'est un artiste très sympathique et avenant, ce qui ne gâte rien !

Nous le remercions très chaleureusement d'avoir accueilli avec enthousiasme notre projet d'échange jacobsien et d'y avoir consacré de l'énergie et du temps en pleine période de vacances de Noël ! J'espère que vous prendrez autant de plaisir à le lire que nous en avons eu à le préparer avec lui.

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Extrait du roman graphique de Philippe Wurm et François Rivière

à paraître chez Glénat - Copyright P. Wurm, F. Rivière & Glénat

Klare Lijn International : Philippe, quels sont les rapports que vous entretenez avec les publications d'analyse de la bande dessinée ? Etes-vous un fervent amateur du regard de critiques d'art, d'historiens, de philosophes, de sémiologues... sur la bande dessinée ? En qualité d'auteur et en qualité d'enseignant ?

Philippe Wurm : J'ai beaucoup lu et je lis encore bon nombre d'ouvrages d'analyse critique sur la bande dessinée. Je trouve que ce genre de lectures  permet de prendre un recul  intéressant. Ils apportent forcément un autre regard et enrichissent le mien. Ils ont pour principal effet de me donner envie de relire mes classiques, ce qui m'aide à m’y replonger. Je crois beaucoup aux vertus de la relecture. Elle permet de saisir l’oeuvre sous un nouvel angle et de relever des aspects que je n’avais pas perçus auparavant. Dans ma pratique d'enseignant de cours de "bande dessinée et illustration", ces ouvrages me sont parfois utiles. Les intégrer de manière directe peut être difficile mais je les utilise plutôt de manière indirecte afin d’aider un élève à propos de l’une ou l’autre question particulière.  

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : J'imagine que les dernières publications érudites autour de l'oeuvre d'Edgar P. Jacobs - Jacobs ou l'image inquiétée de Pierre Fresnault-Deruelle et La Machine Jacobs de Pierre Sterckx - ont dû retenir toute votre attention et titiller l'esprit d'un dessinateur qui oeuvre à la biographie en images du Maître du Bois des Pauvres ! Lequel de ces deux ouvrages a retenu votre préférence ? Quels sont leurs points faibles et leurs qualités respectives ? Chez Pierre Fresnault-Deruelle, on pourra s'étonner de son parti-pris incompréhensible d'arrêter son analyse au Piège Diabolique en faisant l'impasse sur L'Afffaire du Collier et Les 3 Formules du Professeur Sato mais aussi de quelques coquilles sur le nom d'auteurs ou de séries de la "nouvelle ligne claire" (ex : Le Rendez-Vous de Seven Oaks, les aventures de Victor Laudacieux). Côté Pierre Sterckx, je ne sais à quel état était l'ouvrage lors du décès de l'auteur mais il me donne une impression d'inachevé, d'incomplétude comme une compilation de fragments d'analyse même si son iconographie très belle et vraiment pertinente en rapport avec le texte.

PW : Les ouvrages d'analyse sur Jacobs ne sont pas encore très nombreux. J’ai été intrigué lorsque j’en ai vu apparaître deux nouveaux, qui portaient, en outre, chacun une signature prestigieuse. Les deux ouvrages sont intéressants dans la mesure où ils tentent une analyse globale de l'œuvre dans ses rapports avec la grande culture. J'ai une préférence pour l'ouvrage de Pierre Sterckx car je trouve qu'il ouvre de nouvelles pistes.
En effet, j'ai trouvé son intention de renouveler la grille d'analyse des bandes dessinées très louable. Il se propose de sortir de l'analyse sémiologique et structuraliste qui a majoritairement prévalu ces dernières décennies pour apporter un regard plus philosophique basé sur les concepts de Deleuze, Guattari ou Simondon. Cependant, comme vous, je ressors de cet ouvrage avec un certain goût d'inachevé. C'est un texte basé sur de très bonnes intuitions, mais peut-être que le décès de Pierre Sterckx a empêché cet approfondissement ?

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud


En ce qui concerne l'ouvrage de Pierre Fresnault-Deruelle, il est intéressant de noter le rapport qu'il établit avec les sources littéraires de Jacobs. Il montre très bien comment le père de Blake et Mortimer a été marqué par les auteurs anglais de la fin du XIXème siècle, mais aussi par le courant des peintres symbolistes et, plus tard, par des œuvres majeures du cinéma expressionniste allemand. Pierre Fresnault-Deruelle insiste à juste titre sur l'importance de ce background culturel dans la réalisation des "images inquiétantes" de Jacobs et il relève particulièrement la gestion des couleurs pour les intensifier.  Ma réserve principale tient au fait que Pierre Fresnault-Deruelle  fonde ses analyses couleurs sur les éditions actuelles de Blake et Mortimer. Selon moi, on est au plus proche des véritables intentions chromatiques de Jacobs dans les éditions originales publiées par le Lombard à leur époque (essentiellement pour les premiers titres particulièrement bien imprimés par les établissements « Cortenbergh » qui constituaient  l’un des meilleurs imprimeurs de son temps). Je sais que les éditions originales sont difficilement accessibles au grand public, mais elles sont d'une qualité incomparablement supérieure aux couleurs actuelles qui ont été refaites dans les années 1980, à la gouache et en à-plat de couleur.

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Extrait de Edgar P. Jacobs ou l'image inquiétée

Copyright E.P. Jacobs, P. Fresnault-Deruelle & Presses Universitaires François Rabelais


KLI : Ce qui frappe à la lecture des livres des deux Pierre - Fresnault-Deruelle et Sterckx - c'est finalement le décalage entre leur propos sur l'importance de la couleur chez Jacobs et la parution concomitante d'une intégrale des planches en noir et blanc chez Niffle. Même si cette dernière initiative éditoriale donne à voir le dessin pur de l'artiste notamment pour des séquences aux tonalités sombres qui le rendaient beaucoup moins lisibles dans les éditions courantes - on pourrait presque s'interroger sur sa réelle utilité tant la couleur est consubstantielle de l'art de Jacobs. Qu'en pensez-vous ? Votre biographie sera en noir et blanc ou en couleurs ?

PW : Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx ont raison d’insister sur l’importance de la couleur chez Jacobs. Sa gamme chromatique, mise au point dans le rayon U, est un apport essentiel aux publications franco-belges de l’après-guerre. Il n’y a pas de contradiction avec la présentation d’une édition en noir et blanc. C’est autre chose : l'édition en noir et blanc rend hommage au dessin en tant que tel. En effet, le fait qu'elle soit éditée grand format renforce cette lisibilité du trait.

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Case extraite de L'Intégrale Blake et Mortimer

Copyright E. P. Jacobs & Niffle

Avec un regard un peu professionnel, on peut percevoir tout le génie de la "ligne Jacobs", son sens du volume, ses pleins et ses déliés, son utilisation si savante du noir. Grâce à cette édition-ci, TOUT y est ! Ce sont des ouvrages de référence pour tous les dessinateurs, mais aussi pour les lecteurs passionnés de ligne claire et les amoureux du dessin. Ces livres sont des livres d'art et ils s’adressent bien à tous les lecteurs de bande dessinée. 
Notre biographie comportera une édition en noir et blanc, justement pour faire apparaître la dimension graphique que j’ai essayé d'élaborer en hommage à Jacobs, l’édition courante sera en couleur.

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Case extraite de L'Intégrale Blake et Mortimer

Copyright E. P. Jacobs & Niffle

KLI : L'analyse ou la mise en exergue de cases de Jacobs tant chez Pierre Fresnault-Deruelle que chez Pierre Sterckx me semble d'autant plus pertinente que Jacobs est un fabricant d'images mémorables qui fonctionnent seules isolées du récit et qui happent véritablement. On contemple fasciné, presque hypnotisé, par la force et la beauté de ces cases et planches qui irradient les pupilles. Partagez-vous ce point de vue ? Finalement, l'édition noir et blanc peut donner l'impression d'un sentiment de manque.

PW : L’analyse de cases isolées chez Jacobs semble assez logique car il est bien entendu qu’il a créé des « cases mémorables ». Mais j’ai toujours eu quelques difficultés à m’arrêter sur une seule case et à en lire l’analyse, pour en parler comme d’une « case mémorable". C’est un peu comme dans les vieux cinémas de mon enfance lorsque je regardais les photos du film présentées à l’entrée. C’était toujours décevant. Après avoir vu le film, ces images devenaient plus intéressantes. Ce qui veut dire qu’elles n’avaient d’intérêt qu’a posteriori (déjà à titre de nostalgie), alors qu’une peinture figurative fonctionne d’emblée comme représentation en soi.

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

Les cases sont donc mémorables à l’intérieur du flux du récit. Le paradoxe chez Jacobs est que chaque image est "mémorable" parce chaque case est "remarquable" !... En effet, chaque image possède la composition d’une petite estampe, et pourtant cela n’empêche pas le fait que chaque case s’inscrive dans la globalité ou le flux narratif de la planche. Jacobs est donc un narrateur qui procède par juxtaposition d'estampes, dont chacune est à la fois parfaite en elle-même et parfaitement cohérente dans le tout. Si les images irradient ainsi et déjà en noir et blanc, cela est dû principalement à la puissance de son style graphique qui permet d’engranger un maximum d'intensité.

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Extrait de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud


Les correspondances que Pierre Fresnault-Deruelle établit dans les « images inquiétées » de Jacobs avec notre fond culturel (littéraire, pictural, cinématographique...) sont une explication de leur pouvoir de fascination, mais cela ne suffit pas. Je crois que pour cela il faut entrer dans l’analyse spécifique du dessin. Pour illustrer mon propos,  je citerai le dernier livre de Blutch, Variations, où celui-ci propose une réinterprétation fascinante de grands classiques de la bande dessinée.

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Planche du Piège Diabolique revisitée par Blutch

extraite de Variations

Copyright Blutch, E.P. Jacobs & Dargaud

Il montre que l’ensorcellement d’une image tient autant dans la puissance du trait au pinceau que dans la qualité de composition des cases (quand celle-ci est manipulée par un virtuose qui va jusqu’au bout de l’effort de dessiner). Jacobs est de la même trempe que Blutch (ou inversement !). Les planches en noir et blanc de Blake et Mortimer aident à comprendre cette perfection de finition et mettent en lumière ce qu’il y a de spécifique au dessin de Jacobs : un tracé caractéristique qui peut être qualifié de « ligne puissance ». Cette « ligne puissance » est définie par un tracé au pinceau, en plein et délié, qui condense le volume de manière à en donner la présence tout en permettant à la ligne de conserver la primauté du tracé. Pour prendre deux références dans  champ culturel , c’est la ligne issue aussi bien des "bas reliefs égyptiens" (que l'on voit très bien à la lumière rasante) que celle, moderne et  au « cutter » des toiles de Fontana. Par parenthèse, cette notion de plein et délié est intéressante car elle relie, par le tracé, le dessin à la typographie, ce qui colle très bien au langage spécifique de la bande dessinée. Selon moi, le Jacobs dessinateur était irrigué par deux cultures majeures, celle de l’Egypte pour la question du volume/tracé et celle du Japon pour la subtile composition des images en couleur.

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Le Mystère de la Grande Pyramide

Version format planche - Copyright E.P. Jacobs & Golden Creek Studio

KLI : Etes-vous également adepte des publications grand format des aventures de Blake et Mortimer proposées par l'éditeur Golden Creek ou bien ce type de tirage ne vous apporte pas grand chose ?

PW : J’ai apprécié les éditions grand format en noir et blanc type Golden Creek. Cela aide à comprendre le travail d’encrage du dessinateur, et cela est utile du point de vue professionnel. Toutefois, ces planches sont issues de films noir et blanc d’imprimerie et ne rendent pas toute la qualité du trait qui ne peut se percevoir que d’après les originaux ou de très très bons scans de ceux-ci. 

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Planches crayonnée et encrée extraites de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : Pour en revenir aux livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx, il me semble convoquer l'un et l'autre des références qui mettent bien en avant les côtés très ténébreux et inquiétants de la représentation jacobsienne. On se rend compte à quel point Jacobs sait puiser dans l'imaginaire le plus sombre, convoquer des thèmes récurrents du roman populaire (cités englouties, savants misanthropes, rayons de la mort...) sans sombrer dans le Grand Guignol et ses excès. Quel est votre regard sur cette analyse ?

PW : Les deux ouvrages mettent bien en avant certaines références culturelles qui ont fasciné Jacobs et  la manière dont on en retrouve les échos dans son travail. Ils ont montré combien Jacobs était un des auteurs franco-belges les plus accomplis de son époque (dès le Rayon U) puisqu’il pouvait maîtriser simultanément les registres du texte, du dessin et de la couleur. A ce propos, je me réjouis des superbes reproductions couleurs des planches du Rayon U présentées, à partir des originaux, dans l'ouvrage de Pierre Sterckx. Avec les reproductions que nous voyons habituellement, issues de pages du journal Bravo, nous n'avons pas idée de la véritable qualité de l'oeuvre de Jacobs dès cette époque. Or il ne faut pas oublier que c'est en voyant ces planches originales du Rayon U qu'Hergé a compris qu'il avait trouvé l'artiste qui allait lui fournir la gamme et la tonalité adéquate pour la mise en couleur de ses Tintin !

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Page extraite de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

Chez Pierre Fresnault-Deruelle, j'ai particulièrement apprécié le fait qu’il valorise chez Jacobs la capacité à convoquer la culture expressionniste allemande tout en se préservant de sombrer dans le « grand guignol » ou le grotesque. 

Chez Pierre Sterckx, j’ai trouvé intéressante la manière dont il aborde les images de Jacobs en mettant en avant la complexité de l’imbrication des trois registres (texte, dessin, couleur). Il reconnaît au père de Blake et Mortimer une originalité et une modernité qui lui ont été peu accordées jusque-là. En outre, son analyse du rapport texte/image montre la manière dont Jacobs jouait de leur imbrication pour rentrer dans une temporalité  différée (qui fait écho à sa formation de chanteur d'opéra). Il avance même l'idée selon laquelle le texte et le dessin vont trouver un liant subtil grâce à la couleur qui va permettre de formaliser une sorte de « sonorité opératique » qui manque tant à la bande dessinée. C’est donc par la sonorité des images muettes que Pierre Sterckx caractérise la force envoûtante du travail de Jacobs. Il affirme la très grande maîtrise de celui-ci et il démontre ainsi sa capacité à jouer de mouvements lents ou rapides pour imposer SON tempo particulier au lecteur de bande dessinée (ce qui est un paradoxe puisque le lecteur est généralement maître de son tempo, contrairement au cinéma ou à l'opéra). J’ai toutefois un regret concernant les sources de Pierre Sterckx, car il cite, à de nombreuses reprises, ses lectures de Deleuze, Guattari ou Simondon pour étayer son argumentation. Il est dommage qu'il ne soit pas montré plus rigoureux dans ses notes car on aurait aimé mieux comprendre les liens qu’il établit entre ses sources prestigieuses et son raisonnement.

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Page extraite de La Machine Jacobs

Copyright E.P. Jacobs, P. Sterckx, ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : Finalement, Jacobs aura fait le grand écart entre la lumière de l'Opéra, y exerçant un métier de chanteur exposé au regard du public et l'obscurité d'un atelier de dessinateur de bandes dessinées, isolé, loin du contact des autres. En quoi cette évolution personnelle radicale se ressent selon vous dans son oeuvre ? Comment allez-vous l'aborder dans votre biographie ?

PW : "De l’Agora à l’Hermite" !… C’est une question délicate. Jacobs a eu deux métiers, et, comme il avait longtemps manifesté sa préférence pour le premier, il est difficile de dire comment il a accepté cette transition. En tant que chanteur, Jacobs devait avoir la passion de la scène, c’est donc aussi la personnalité de quelqu’un qui ne craint pas l’exposition au public. L'expression de sa préférence pour son premier métier, celui de chanteur d'opéra, paraît ainsi contradictoire avec l’image qu’il donnait en fin de carrière, de "moine copiste" du Bois des Pauvres. Toutefois, il me semble que Jacobs lui-même a répondu à cette question et a levé cette contradiction apparente, dans une interview qu'il a donnée à la RTBF en 1977, lorsque la journaliste lui demande: « Et si c’était à refaire ? Vous seriez chanteur d’opéra ou créateur de bande dessinée ? ». Jacobs se lance dans une réplique nuancée qui tient compte de son regret de n’avoir pu poursuivre la carrière lyrique, mais il conclut en disant que, face à l’évolution contemporaine des arts, il préfère nettement se retrouver dans sa situation actuelle de créateur de bande dessinée car il a ainsi le privilège d’être le seul metteur en scène de son opéra de papier !  
Dans notre biographie nous montrons un Jacobs bon vivant qui est souvent en relation avec ses amis et qui mène une vie sociale active. Je pense qu’il a su maintenir cette convivialité longtemps, et ce malgré la dimension solitaire que requiert le métier d'auteur de bande dessinée réaliste. 

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la récente édition bibliophile de L'Affaire Francis Blake

en hommage à Ted Benoit

copyright J. Van Hamme, T. Benoit & ed. Blake et Mortimer - Dargaud

KLI : Pierre Fresnault-Deruelle mais aussi Benoît Peeters, dans sa brillante préface de Jacobs ou l'Image Inquiétée, se montrent réservés voire critiques par rapport aux reprises de Blake et Mortimer après la mort de Jacobs. Je ne suis pas loin de partager leurs points de vue. Et vous qui aviez tenté votre chance pour réaliser un Blake et Mortimer, qu'est-ce que vous en pensez aujourd'hui ? Est- ce que les livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx n'apportent pas la démonstration la plus brillante qu'un Blake et Mortimer sans Jacobs ne peut pas être un Blake et Mortimer quelles que soient les qualités des repreneurs ?

PW : Je trouve la question des reprises assez complexe, car elles sont entachées d’un gros soupçon d’opportunisme. Pour ma part, je garde une fascination pour L’Affaire Francis Blake. Cet album, au moment de sa sortie, a amené tout un nouveau public vers Blake et Mortimer et a institué la série comme classique indémodable. Le statut actuel de l’oeuvre de Jacobs lui doit beaucoup. Le très grand talent des auteurs, Van Hamme et Ted Benoit, et le soin extrême qu'ils ont apporté à la réalisation ont montré que les reprises peuvent être des créations bien au delà des visées économiques. Après tout, Franquin a bien montré que la reprise de Spirou pouvait donner lieu à une oeuvre géniale. Retrouver Blake et Mortimer sans Jacobs est impossible, mais autre chose peut advenir que Jacobs n’aurait pas fait et qui convient très bien à Blake et Mortimer. 

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Extrait de Edgar P. Jacobs ou l'image inquiétée

Copyright E.P. Jacobs, P. Fresnault-Deruelle & Presses Universitaires François Rabelais

Je ne pense pas que les textes sur le travail de Jacobs apportent une démonstration contre les repreneurs. Ce sont des textes qui analysent l’oeuvre extraordinaire du Maître du "Bois des Pauvres" et ils ajoutent des facettes à sa compréhension sous différents angles. 
Rétrospectivement, je pense qu'il y a d’autres manières d’admirer Jacobs que de reprendre ses personnages. Je suis vraiment très heureux de me consacrer à l’auteur Jacobs et à son parcours de vie. Le travail que nous faisons avec François Rivière est très riche en découvertes sur l’homme et son oeuvre et cela me plaît énormément.

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Dessin de Stanislas

Extrait des Entretiens du Bois des Pauvres

de François Rivière - Copyright Les éditions du Carabe

KLI : En refermant les livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx, j'ai éprouvé une attente forte d'un ouvrage centré sur la collaboration Hergé-Jacobs, les apports réciproques qu'ils en ont tirés l'un et l'autre mais aussi les différences qu'ils ont marquées, par la suite, dans leurs travaux personnels. J'imagine que cette période sera développée dans votre bande dessinée et que vous nous permettrez de percevoir ce que pouvait être le travail en commun de ces deux personnalités ?

PW : Les cas où deux auteurs complets, et de génie, travaillent en même temps sur un livre sont rarissimes, et Les 7 boules de cristal en est l’illustration frappante. Il serait donc fascinant d’en savoir davantage sur ce moment historique. Cette période fut assez courte (officiellement, de début 1943 à fin 1946). Pourtant, son onde de choc s’étale sur près de 40 années. Les experts s’entendent pour dire que, dans leurs oeuvres respectives,  il y a eu un avant et un après cette période, mais ils considèrent généralement que c'est Hergé qui a marqué davantage Jacobs plutôt que l'inverse. Or nous pensons, Francois Rivière et moi, que Jacobs a eu une influence profonde et décisive sur le créateur de Tintin. En nous attachant à montrer combien la création de Blake et Mortimer a apporté un souffle nouveau à la bande dessinée de son temps,  nous faisons aussi sentir, par contraste, le sentiment de jalousie particulière qu'Hergé a développé par rapport à Jacobs. Par ailleurs, nous évoquons également certains aspects précis de cette coopération. Comme j’ai eu la chance de visiter l’intérieur de la Maison d’Hergé (av. Delleur à Boisfort), j’ai pu photographier le bureau où les deux auteurs ont travaillé de concert. Cela concourt à l’authenticité, par la documentation des lieux, que nous voulons donner à notre travail. 

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Notre carte de vœux 2012

en hommage à Jacobs et Hergé

dessinée par l'épatant Frédéric Rébéna

KLI : En quoi la lecture de ces différents ouvrages peut infléchir votre approche du sujet Jacobs dans votre bande dessinée avec François Rivière qu'il s'agisse de la mise en place des dernières planches ou bien d'une remise en cause de cases ou séquences déjà réalisées ?

PW : Les livres de Pierre Fresnault-Deruelle et Pierre Sterckx sont des ouvrages d’analyse sur l’oeuvre de Jacobs, ils ne sont pas porteurs de nouveauté concernant sa vie, par conséquent  ils n’ont pas d’influence sur notre travail. Dans l’élaboration de notre Roman-Graphique nous avons cherché à ouvrir à une autre compréhension de l’oeuvre par la biographie. J’ai la chance de beaucoup fréquenter les communes de l’est de Bruxelles (autour du quartier du Cinquantenaire) où je travaille et où Jacobs a longtemps séjourné. Je m’y promène beaucoup à vélo de jour comme de nuit. En fréquentant ces lieux, je me suis rendu compte combien Jacobs avait laissé infuser sa ville et son ambiance dans les planches de Blake et Mortimer. François Rivière est un très fin connaisseur de Bruxelles et un grand amoureux de cette ville. Ensemble nous avons reparcouru les lieux de Jacobs et nous avons ainsi affiné notre repérage pour qu’il serve de fondement à l’établissement du texte comme de l’image. 
Cette démarche nous a permis de faire un bon nombre de trouvailles que je vous laisse le plaisir de  découvrir à la sortie prochaine de notre ouvrage !

KLI : Vous nous mettez déjà l'eau à la bouche mais nous allons vous laisser le peaufiner dans un esprit très jacobsien ! Merci encore pour cet échange très enrichissant qui n'épuise bien évidemment pas le sujet. Et pourquoi pas d'ailleurs se donner rendez-vous dans quelques mois pour un nouvel entretien sur le vaste sujet de l'évolution du dessin ligne claire de Jacobs au fil des aventures de Blake et Mortimer ?

PW : Avec plaisir !

Liens utiles :

- la première partie d'une captivante conférence de Philippe Wurm sur la ligne claire et la ligne puissance (Université Libre de Bruxelles - novembre 2011) : à voir sur www.youtube.com

- La présentation de l'ouvrage de Pierre Fresnault-Deruelle sur le site des Presses Universitaires François Rabelais : https://pufr-editions.fr

- La présentation de l'ouvrage de Pierre Sterckx sur le site de Dargaud : www.dargaud.com

 - Le site de Golden Creek Studio : www.goldencreekstudio.com

Remerciement tout particulier à Déborah Thomas des éditions Dargaud sans qui l'illustration de cet article avec de précieux extraits de La Machine Jacobs n'aurait pas été possible.

22/12/2017

L'ANGELUS PAR FLOC'H

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Bruxelles

l'une des 20 illustrations de Floc'h pour le domaine d'Angélus

Stéphanie de Bouard-Rivoal, dirigeante du domaine d'Angélus à Saint-Emilion, a eu la judicieuse idée de donner carte blanche à Floc'h pour communiquer sur son célèbre vignoble, l'un des Châteaux les plus réputés du Bordelais.

Résultat : une série de vingt dessins originaux inspirés du célèbre Angélus de Jean-François Millet dans lesquels Floc'h revisite les grandes lignes de la composition originale et nous propose un périple autour du monde.

Saluons ce mécénat artistique résolument dandy mais singulièrement ligne claire !

Les créations de Floc'h sont à découvrir sur un site internet dédié : www.angelus-travel.com .

Vous pourrez y visionner quatre entretiens filmés avec Floc’h autour de ce travail.

En attendant une exposition annoncée sur Sant-Emilion.

Illustrations copyright Floc'h & Domaine d'Angélus